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530> La journée est
tellement affreuse qu'il n'y a aucun pèlerin. Il pleut à verse et la cour est
devenue une mare où flottent des feuilles sèches, venues on ne sait d'où et
amenées par le vent qui siffle et secoue portes et fenêtres. La cuisine est
plus obscure que jamais car, pour empêcher la pluie d'entrer, on doit tout juste
l'entrouvrir. La fumée fait pleurer et tousser car le vent la refoule à
l'intérieur.
"Salomon avait raison, dit Pierre
sentencieusement. Il y a trois choses qui chassent l'homme de chez lui : la femme querelleuse...
celle-là, je l'ai laissée à Capharnaüm avec
ses congénères, la cheminée qui fume et le toit qui laisse passer la pluie.
Ces deux dernières choses, nous les avons... Mais demain, je vais penser à
cette cheminée. Je vais sur le toit et toi, et toi, et toi (Jacques, Jean et André) venez avec moi. Avec des ardoises nous ferons une
hausse et un toit au faîte."
"Et où vas-tu trouver des ardoises ?" demande Thomas.
"Sur le hangar. S'il pleut là, ce n'est pas la fin du monde. Mais ici...
Ça te peine que tes plats ne soient plus décorés par des larmes
fuligineuses ?"
"Figure-toi ! Si tu pouvais réussir ! Regarde comme je suis
barbouillé. Ça me pleut sur la tête quand je suis auprès du feu."
"Tu parais un monstre d'Égypte." dit Jean en riant.
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531> Et en fait Thomas a de bizarres
virgules noires sur son visage plein et débonnaire. Il est le premier à en
rire, toujours gai, et Jésus rit aussi, car juste au moment où il parle, une
nouvelle goutte chargée de suie lui tombe dessus et noircit le bout du nez.
"Toi qui t'y connais pour le temps, qu'en dis-tu ? Ça va durer
longtemps comme ça ?" demande à Pierre l'Iscariote qui est tout changé depuis quelques jours.
"Maintenant, je peux te le dire. Je m'en vais faire l'astrologue."
dit Pierre. Il va à la porte, l'entrouvre un peu, passe à l'extérieur la tête
et une main. Puis il annonce : "Vent faible du midi: chaleur et
brouillard... Hum ! Il y a peu de..." Pierre se tait, puis il
rentre doucement, laisse la porte entrouverte, et guette.
"Qu'y a-t-il ?" demandent trois ou quatre.
Mais, de la main, Pierre fait signe de se taire. Il regarde. Puis il
murmure : "C'est cette femme. Elle
a bu de l'eau du puits et elle a pris un fagot resté à ans la cour. Elle est
trempée. Elle n'a sûrement pas chaud... Elle s'en va... Je la suis. Je veux
voir ..." Il sort sans bruit.
"Mais, où peut-elle rester pour être toujours près d'ici ?"
demande Thomas.
"Et rester ici par ce temps !" dit Matthieu.
"Elle va certainement au pays parce que avant-hier elle achetait du
pain." dit Barthélemy.
"Elle a une belle constance pour rester ainsi voilée !" dit Jacques
d'Alphée.
"Ou un motif sérieux." observe Thomas.
"Mais ce sera sûrement celle dont ce juif parlait hier ? demande
Jean. Ils sont toujours si faux !"
Jésus reste toujours silencieux comme s'il était sourd. Tous
le regardent, ils sont sûrs que Lui sait. Mais Lui est en train de travailler
avec un couteau sur un morceau de bois tendre qui tout doucement se
transforme en une longue fourchette pratique pour sortir les légumes de l'eau
bouillante. Quand il l'a achevée, il offre son travail à Thomas qui s'est
donné complètement à son métier de cuisinier.
"Tu es vraiment brave, Maître. Mais... nous dis-tu qui
est-elle ?"
"Une âme. Pour moi, vous êtes tous des "âmes". Rien d'autre.
Hommes, femmes, vieillards, enfants : des âmes, des âmes, des âmes. Âmes
candides les bébés, âmes d'azur les enfants, âmes roses les jeunes gens, âmes
d'or les justes, âmes de poix les pécheurs. Mais des âmes
seulement. Rien d'autre que des âmes.
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532> Et je souris aux âmes candides car il me semble sourire
à des anges; et je me repose dans les fleurs de rose et d'azur des
adolescents qui sont bons; je me réjouis dans les âmes précieuses des justes;
et je peine et souffre pour rendre précieuses et lumineuses les âmes des
pécheurs. Les visages ? ...Les corps ? ...Ce n'est rien. C'est par
vos âmes que je vous connais et vous reconnais."
"Et elle, quelle âme est-elle ?" demande Thomas.
"Une âme moins curieuse que celles de mes amis, car elle ne s'enquiert
pas, ne pose pas de questions, va et vient sans parler et sans
regarder."
"Je croyais que c'était une femme de mauvaise vie ou une lépreuse, mais
je me suis ravisé, car ... Maître, si je te dis une chose, tu ne me feras pas
de reproches ?" L'Iscariote pose la question en allant s'asseoir
par terre contre les genoux de Jésus, tout à fait changé, humble, bon,
vraiment plus beau avec cet air modeste que lorsqu'il est le pompeux et
orgueilleux Judas.
"Je ne te ferai pas de reproches. Parle."
"Je sais où elle habite. Je l'ai suivie un soir... en faisant semblant
de sortir pour prendre de l'eau, car je me suis aperçu qu'elle vient au puits
quand il fait sombre... Un matin, j'ai trouvé par terre une épingle à cheveux
en argent... exactement sur le bord du puits... et j'ai compris que c'était
elle qui l'avait perdue. Eh bien, elle est dans une petite cabane de bois
dans le bois. Peut-être, ce réduit sert aux paysans. Il est pourtant à moitié
pourri. Elle l'a couvert de branches en guise de toit. C'était peut-être pour
cela qu'elle emportait le fagot. C'est une tanière. Je ne sais comment elle
peut y rester. Elle serait bonne tout au moins pour un gros chien ou un tout
petit âne. C'était un soir où il y avait clair de lune, et j'ai bien vu. La
cabane est à moitié enfouie dans des ronces, mais vide à l'intérieur, et sans
porte. Tout cela m'a détrompé et j'ai compris que ce n'était pas une femme de
mauvaise vie."
"Tu ne devais pas le faire, mais, sois sincère, n'as-tu rien fait de
plus ?"
"Non, Maître. J'aurais voulu la voir parce que c'est depuis Jéricho que je la remarque et il me semble reconnaître sa
démarche si légère quand elle se rend quelque part où elle a à faire. Sa
personne aussi doit être souple... et belle. Oui, on le devine malgré tous
ces vêtements... Mais je n'ai pas osé l'observer pendant qu'elle se couchait
sur la terre. Peut-être elle a quitté son voile. Mais je l'ai
respectée..."
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533> Jésus le regarde, fixement,
fixement, et puis il dit : "Et tu en as souffert, mais tu as dit la
vérité. Et Moi, je te dis que je suis content de toi. Une autre fois, cela te
coûtera encore moins d'être bon. En tout, c'est de faire le premier pas.
Bravo, Judas !" et il le caresse.
Pierre rentre : "Mais,
Maître ! Cette femme est folle ! Mais sais- tu où elle est ?
Presque sur la rive du fleuve dans une bicoque de bois sous un buisson. Elle
a peut-être servi autrefois à un pêcheur ou à un bûcheron... Qui sait ?
Je n'aurais jamais pensé que dans cet endroit humide, dans un fossé, au
milieu d'un amas de ronces il y avait une pauvre femme. Et je lui ai dit :
"Parle et sois sincère. Es-tu lépreuse ?". Elle m'a répondu
dans un souffle : "Non". "Jure-le" ai-je dit. Et
elle a dit : "Je le jure". "Fais attention que si tu l'es
et tu ne le dis pas, si tu viens près de la maison et je viens à savoir que
tu es impure, je te fais lapider. Mais si tu es poursuivie, si tu es voleuse
ou meurtrière, et que tu restes ici par peur de nous, ne crains aucun mal.
Mais maintenant, sors de là. Tu ne vois pas que tu es dans l'eau. As-tu
faim ? As-tu froid ? Tu trembles. Je suis âgé, tu le vois. Je ne te
fais pas la cour. Agé et honnête. Écoute-moi, donc" Voilà ce que j'ai
dit, mais elle n'a pas voulu venir. Nous allons la trouver morte, car elle
est vraiment dans l'eau."
Jésus est pensif. Il regarde les douze visages qui le regardent aussi. Puis
il dit : "Que dites-vous qu'on doive faire ?"
"Mais. Maître, décide-Toi !"
"Non. Je veux que ce soit vous qui jugiez. C'est une chose où est en
cause aussi votre estime. Et Moi je ne dois pas faire pression sur votre
droit de la protéger."
"Au nom de la miséricorde, moi je dis qu'on ne peut la laisser là."
dit Simon.
Et Barthélemy : "Je dirais de la mettre pour aujourd'hui dans la
grande pièce. Les pèlerins n'y vont-ils pas ? Elle peut y aller, elle
aussi."
"C'est enfin une créature comme toutes les autres enfin." commente
André.
"Et puis, aujourd'hui, il ne vient personne, par conséquent..."
observe Matthieu.
"Je proposerais de l'abriter pour aujourd'hui et d'en parler demain au régisseur. C'est un brave homme." dit Jude
Thaddée.
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534> "Tu as
raison, bravo ! Et il a tant d'étables vides. Une étable c'est toujours
un palais royal en comparaison de cette barquette défoncée !"
s'exclame Pierre.
"Va le lui dire, alors." dit Thomas en l'encourageant.
"Les jeunes n'ont pas encore parlé." observe Jésus.
"Pour moi, tout est bien de ce que tu fais." dit le cousin
Jacques. Et l'autre Jacques avec son
frère : " Nous sommes d'accord."
"Je pense seulement, au cas malheureux où quelque pharisien en serait
informé." dit Philippe.
"Oh ! même si nous partions dans les nuages, dit Judas de Kériot,
crois-tu qu'ils ne nous accuseraient pas ? Ils n'accusent pas Dieu parce
qu'Il est loin, Mais s'ils pouvaient L'avoir tout près comme Abraham, Jacob
et Moïse, ils Lui feraient des reproches... Qui est exempt de fautes pour
eux ?"
"Alors, allez lui dire, de venir s'abriter dans le logement des
pèlerins. Va, toi Pierre, avec Simon et Barthélemy. Vous êtes âgés et ferez
moins d'impression à la femme. Et dites-lui que nous lui donnerons une
nourriture chaude et un vêtement sec. C'est celui qu'a laissé Isaac. Vous voyez que tout sert, même un vêtement de femme
donné à un homme..."
Les jeunes rient parce que, à propos de l'habit en question, il doit y avoir
eu quelque amusante plaisanterie.
Les trois âgés vont et reviennent peu de temps après.
"Elle ne voulait pas... mais elle a fini par venir, Nous lui avons juré
que nous ne la dérangerions jamais. Maintenant, je lui porte de la paille et
le vêtement. Donne-moi des légumes et un pain. Elle n'a même pas mangé
aujourd'hui. En fait... qui va en tournée avec ce déluge ?" Le
brave Pierre part avec ses trésors.
"Et maintenant, dit Jésus, un ordre pour tous : on ne va à son
logement pour aucun motif. Demain nous pourvoirons. Habituez-vous à faire le
bien pour le bien, sans curiosité, sans désirer à ce propos une distraction
et ni pour toute autre raison. Voyez ? Vous vous plaigniez
qu'aujourd'hui on ne ferait rien d'utile. Nous avons aimé le prochain et
qu'est-ce que nous pouvions faire de plus grand ? Si c'est une
malheureuse, et cela est certain, notre aide ne peut-elle lui donner un
réconfort, une chaleur, une protection bien plus profonde que ce peu de
nourriture, ce pauvre vêtement, ce toit sûr que nous lui avons procuré ?
Si c'est une coupable, une pécheresse, une créature qui cherche Dieu, notre
amour ne sera-t-il pas le plus bel enseignement, la parole la plus puissante,
l'indication la plus nette pour la mettre sur le chemin de Dieu ?"
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535> Pierre entre tout doucement
et écoute son Maître.
"Voyez, amis, il y a beaucoup de maîtres en Israël et ils parlent, ils
parlent... Et les âmes restent telles qu'elles sont. Pourquoi Parce que ces
âmes entendent les paroles des maîtres mais ne voient pas les actes. Alors
l'un détruit l'autre, et les âmes reste où elles étaient, si du moins elles
ne reviennent pas en arrière Mais, quand un maître fait ce qu'il dit et agit
saintement en toute ses actions, même s'il ne fait que des actions
matérielles comme celle de donner un pain, un habit, un logement à la chair
souffrante du prochain, il arrive à faire avancer les âmes et à les faire
arriver à Dieu, parce que ce sont ses propres actions qui dise aux
frères : "Il y a un Dieu, et Dieu est ici". Oh !
l'amour ! Je vous dis que celui qui aime se sauve lui-même et sauve les
autres."
"Tu dis bien, Maître. Cette femme m'a dit: "Béni soit le
Sauveur et Celui qui l'a envoyé, et vous tous avec Lui". Elle a voulu me
baiser les pieds, à moi pauvre homme, et elle pleurait derrière son voile
épais... Mais !... Espérons maintenant qu'il n'arrive pas quelque
engoulevent de Jérusalem... Si non ! Qui leur échappera ?"
"Notre conscience nous sauve du jugement de notre Père. Cela
suffit." dit Jésus. Et il s'assied à table après avoir béni et offert la
nourriture.
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