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443> La
place du marché de Jéricho, avec ses arbres et les cris des vendeurs. Dans un
coin le gabeleur Zachée occupé
à ses... extorsions légales et illégales. Il doit faire un peu l'achat et la
vente d'objets précieux. En effet je le vois qui pèse et expertise des
colliers et des objets de métal précieux. Je ne sais si on les lui a remis
dans l'impossibilité de payer avec la monnaie les taxes ou si on les a vendus
pour d'autres besoins.
C'est maintenant le tour d'une femme, élancée, toute revêtue d'un manteau de couleur entre
rouille et gris-brun. Son visage aussi est couvert d'un voile très fin de
soie jaunâtre qui ne permet pas de la dévisager. On ne se rend compte que de
la sveltesse du corps, qu'on devine malgré cet accoutrement de toile bise qui
l'enveloppe. Elle doit être jeune, du moins à en juger par le peu qu'on en
voit : une main qui sort un moment du manteau et présente un bracelet
d'or, et des pieds chaussés de sandales pas tellement simples, mais déjà
pourvues d'une empeigne et d'un entrelacement de courroies qui laissent voir
les doigts lisses et jeunes, et une partie de la cheville fine et très
blanche.
Elle tend son bracelet sans dire un mot, reçoit l'argent sans discuter et se
retourne pour s'en aller. Je m'aperçois maintenant qu'elle a derrière elle l'Iscariote qui l'observe attentivement et lorsqu'elle est en train de s'en
aller, il lui dit une parole que je ne comprends pas bien. Mais elle, comme
si elle était muette, ne répond pas et s'éloigne vivement ainsi fagotée.
Judas interroge Zachée : "Qui est-elle ?"
"Je ne demande pas leur nom à mes clients, surtout quand ils sont
aimables comme celle-là."
"Jeune, n'est-ce pas ?"
"On le dirait."
"Mais, est-elle juive ?"
"Et qui peut le savoir ? L'or est jaune dans tous les pays."
"Fais-moi voir ce bracelet."
"Tu veux l'acheter ?"
"Non."
"Alors, rien à faire. Qu'est-ce que tu crois ? Qu'il se mette à
parler à sa place ?"
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444> "Je
voulais voir si je comprenais qui elle était ..."
"Ça te tient tellement à cœur ? Es-tu nécromancien pour le deviner ou
chien policier que conduit son flair ? Va, sois tranquille. Ainsi
attifée, ou elle est honnête et malheureuse, ou bien elle est lépreuse. Donc...
rien à faire."
"Je n'ai pas envie de femme." répond Judas d'un air méprisant.
"Possible... mais avec ce visage, j'y crois peu. C'est bien. Si tu ne
veux rien d'autre, cède la place. J'ai d'autres clients à servir."
Judas s'en va fâché et demande à un marchand de pain et à un marchand de
fruits s'ils connaissent la femme qui auparavant leur avait acheté du pain et
des pommes, et s'ils savent où elle habite. Ils ne le savent pas. Ils
répondent : "Elle vient depuis quelque temps, tous les deux ou trois
jours. Mais d'où elle est, nous ne le savons pas."
"Mais comment parle-t-elle ?" insiste Judas.
Les deux rient et l'un répond : "Avec la langue."
Judas les injurie et s'en va... tomber précisément au milieu du groupe de
Jésus et des siens qui viennent acheter du pain et de quoi le garnir pour
leur repas du jour. La surprise est réciproque... et pas très enthousiaste. Jésus lui
dit seulement : "Tu es ici ?", et pendant que Judas bredouille
quelque chose, Pierre
éclate de rire bruyamment et dit : "Voilà, je suis aveugle et
incrédule. Je ne vois pas les vignes et je ne crois pas au miracle."
"Mais, que dis-tu ?" demandent deux ou trois disciples.
"Je dis la vérité. Ici, il n'y a pas de vignes. Et je ne puis croire que
Judas ici, dans cette poussière, fasse la vendange par le seul fait qu'il est
disciple du Rabbi."
"La vendange est finie depuis quelque temps." répond sèchement
Judas.
"Et, il y a plusieurs milles d’ici à Kériot." achève Pierre.
"Tu m'attaques tout d'un coup. Tu m'es hostile."
"Non. Je suis moins niais que tu ne le voudrais."
"Assez." interrompt Jésus. Mais il est sévère. Il se tourne vers
Judas : "Je ne pensais pas te voir ici. Je te croyais au moins à
Jérusalem pour les
Tabernacles."
"J'y vais demain. J'étais ici, attendant un ami de la famille
qui..."
"Je t'en prie : suffit."
"Tu ne me croies pas, Maître ? Je te jure que moi..."
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445> "Je ne t'ai rien
demandé et je te prie de ne me rien dire. Tu es ici. Ça suffit. Comptes-tu
venir avec nous ou as-tu encore des affaires à régler ? Réponds
simplement."
"Non... j'ai fini, d'autant plus que mon homme n'arrive pas et je vais
pour la fête à Jérusalem. Et Toi, où vas-tu ?"
"À Jérusalem."
"Aujourd'hui même?"
"Ce soir je suis à Béthanie."
"Chez Lazare
?"
"Chez Lazare."
"Alors j'y vais moi aussi."
"Oui, tu viens jusqu'à Béthanie. Ensuite André, avec Jacques de Zébédée et Thomas iront à Get Semni faire les préparatifs et nous attendre tous, et toi, tu iras avec eux." Jésus articule
tellement les paroles que celui-ci ne réagit pas.
"Et nous ?" demande Pierre.
"Toi, avec mes cousins et Matthieu, vous irez où je vous enverrai pour revenir le soir. Jean, Barthélemy,
Simon
et Philippe
resteront avec Moi, c'est à dire qu'ils iront à Béthanie annoncer que le
Rabbi est venu et leur parlera à la neuvième heure."
Ils vont avec empressement par les campagnes dépouillées. Il y a de l'orage,
pas dans le ciel qui est serein, mais dans les cœurs. Tous s'en rendent
compte et avancent silencieux.
En allant de Jéricho à Béthanie par cette route, la maison de Lazare, où ils
arrivent, est dans les premières du pays. Jésus congédie le groupe qui doit
aller à Jérusalem, puis l'autre qu'il envoie vers Bethléem
en disant : "Allez-y sans inquiétude. Vous trouverez à mi-chemin Isaac, Élie et les autres.
Dites-leur que je serai Jérusalem pour plusieurs jours et que je les attends
pour les bénir."
En attendant, Simon a sonné à la grille et s'est fait ouvrir. Les serviteurs
préviennent et Lazare accourt. Judas Iscariote, qui s'était déjà éloigné de
quelques mètres, revient en arrière sous le prétexte de dire à Jésus :
"Je t'ai déplu, Maître. Je l'ai compris Pardonne-moi" et en disant
cela, il jette un coup d’œil furtif par la porte ouverte, du côté du jardin
et de la maison.
"Oui. Ça va bien. Va. Va. Ne fais pas attendre tes compagnons."
Judas n'a plus qu'à s'en aller.
Pierre murmure : "Il espérait qu'il y aurait un changement
d'ordre."
"Cela, jamais, Pierre. Je sais ce que je fais. Mais toi, sois gentil
pour cet homme-là..."
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446> "J'essaierai.
Mais je ne promets pas... Adieu, Maître. Viens, Matthieu, et vous deux.
Allons vite."
"Ma paix avec vous, toujours."
Jésus, rentre avec les quatre qui sont restés et, après le baiser à Lazare,
il lui présente Jean, Philippe et Barthélemy, et puis il les congédie,
restant seul avec Lazare.
Ils vont vers la maison. Cette fois, sous le beau portique, il y a une femme.
C'est Marthe.
Elle n'est pas grande comme sa sœur, mais grande pourtant. Elle est brune
alors que l'autre est blonde et rose; c'est pourtant une belle jeune fille,
aux formes harmonieuses. Une chevelure, couleur de jais et dessous un front
légèrement brun et uni. Les yeux, qui respirent la douceur, sont noirs,
grands, veloutés, encadrés par des cils foncés. Son nez est légèrement
aquilin et la bouche vermeille tranche sur la couleur brune des joues. Elle
sourit en montrant de belles dents très blanches.
Son habit de laine est bleu foncé avec des galons rouges et vert foncé au cou
et au bout des manches larges qui s'arrêtent au coude et d'où sortent
d'autres manches d'un lin très fin et blanc, serrées au poignet par un petit
cordon qui les plisse. En haut de la poitrine aussi, à la base du cou,
ressort cette chemisette très fine et blanche que serre un cordon. Sa
ceinture est une écharpe azur, rouge et vert, d'étoffe très fine qui serre le
haut des hanches et retombe, avec un nœud de franges, du côté gauche. C'est un
vêtement riche et chaste.
"J'ai une sœur, Maître. La voilà. C'est Marthe. Elle est bonne et
pieuse. C'est le réconfort et l'honneur de la famille et la joie du pauvre
Lazare. Auparavant, elle était ma première et unique joie. Maintenant, elle
est la seconde, car la première c'est Toi."
Marthe se prosterne jusqu'à terre et baise le bord du vêtement de Jésus.
"Paix à l'excellente sœur et à la femme chaste. Lève-toi." Marthe
se lève et entre dans la maison avec Jésus et Lazare. Puis elle s'excuse de s'absenter
pour les besoins de la maison.
"C'est ma paix." murmure Lazare et il regarde Jésus. Un regard
scrutateur. Mais Jésus ne montre pas de s'en apercevoir.
Lazare demande : "Et Jonas ?"
"Il est mort."
"Mort ? Alors..."
"Je l'ai eu à la fin de sa vie. Mais il est mort libre et heureux, dans
ma maison de Nazareth,
entre Moi et ma Mère."
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447> "Doras l'a
démoli, avant de te le donner !"
"Il est mort de fatigue, oui, et aussi des coups qu'il a reçus..."
"C'est un démon, et il te hait. Elle hait le monde entier cette hyène...
À Toi, il ne t'a pas dit qu'il te hait ? ..."
"Il me l'a dit."
"Méfie-toi de lui, Jésus. Il est capable de tout. Seigneur ... que t'a
dit Doras ? Ne t'a-t-il pas dit de me fuir ? Ne t'a-t-il pas fait
voir le pauvre Lazare sous un jour ignominieux ?"
"Je crois que tu me connais suffisamment pour comprendre que c'est de
Moi-même que je juge, et avec justice. Quand j'aime, j'aime sans me demander
si cet amour peut me servir ou me desservir aux yeux du monde."
"Mais cet homme est féroce et atroce quand il blesse et tâche de
nuire... Il m'a tourmenté encore ces jours passés. Il est venu ici et m'a
dit... Oh! alors que j'ai déjà tant de tourment ! Pourquoi vouloir
t'enlever à moi Toi aussi ?"
"Je suis le réconfort des tourmentés et le compagnon des abandonnés.
C'est pour cela aussi que je suis
venu vers toi."
"Oh ! alors tu sais ? ...Oh ! ma honte !"
"Non. Pourquoi la tienne ? Je sais. Et quoi ? Aurai-je un
anathème pour toi qui souffres ? Je suis Miséricorde, Paix, Pardon,
Amour pour tous, et que sera-ce pour les innocents ? Tu n'es pas
responsable du péché qui te fait souffrir. Devrais-je m'acharner sur toi,
alors que j'ai pitié d'elle aussi ?..."
"Tu l'as vue ?"
"Je l'ai vue. Ne pleure pas."
Mais Lazare a laissé retomber sa tête sur ses bras croisés sur la table. Il pleure
et sanglote douloureusement. Marthe s'avance et regarde. Jésus lui fait signe
de ne rien dire. Et Marthe s'en va avec des larmes qui coulent
silencieusement. Lazare se calme peu à peu et s'humilie de sa faiblesse.
Jésus le réconforte, et comme son ami désire rester seul un moment, il sort
dans le jardin passe à travers les parterres où résistent encore quelques
roses pourpres.
Marthe le rejoint peu après. "Maître... Lazare t'a parlé ?"
"Oui, Marthe."
"Lazare n'a plus de paix depuis qu'il sait que tu sais et que tu l'as
vue..."
"Comment le soit-il ?"
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448> "D'abord cet homme
qui était avec Toi et qui se dit ton disciple : cet homme jeune, grand, brun et sans barbe...
puis Doras. Celui-ci nous a fouettés de son mépris, et l'autre a seulement
dit que vous l'aviez vue sur le lac... avec ses amants..."
"Mais, ne pleurez pas pour cela ! Croyez-vous que j'ignorais votre
blessure ? Je le savais déjà quand j'étais près du Père... Ne te laisse
pas abattre, Marthe. Relève ton cœur et ton front."
"Prie pour elle, Maître. Moi je prie... mais je ne sais pas pardonner
tout à fait, et peut-être l'Éternel repousse ma prière."
"Tu as bien dit. Il faut pardonner pour être pardonné et écouté. Je prie
déjà pour elle. Mais donne-moi ton pardon et celui de Lazare. Toi, avec ta
fraternelle bonté, tu peux parler et obtenir encore plus que Moi. Sa blessure
est trop ouverte et enflammée pour que même ma main l'effleure. Toi, tu peux
le faire. Donnez-moi votre pardon plénier, saint, et Moi j'agirai..."
"Pardonner... Nous ne le pourrons pas. Notre mère
est morte de douleur à cause de sa mauvaise conduite... et ce n'était encore
que peu de chose au regard de sa conduite actuelle. Je vois les tortures de
notre mère... elles sont toujours présentes à mon esprit. Et je vois ce que
souffre Lazare."
"C'est une malade, Marthe, une folle. Pardonnez."
"Elle est possédée du démon, Maître."
"Et,
qu'est-ce que la possession diabolique, sinon une maladie de l'esprit contaminé par Satan,
dénaturé au point d'en faire un être spirituel diabolique ? Comment
expliquer autrement certaines perversions chez les humains ? Perversions
qui rendent l'homme pire que les fauves pour la férocité, plus libidineux que
les singes pour la luxure, et ainsi de suite, pour en faire un être hybride
où sont fondus ensemble l'homme, l'animal et le démon ? Voilà qui
explique ce qui étonne comme une monstruosité qui passe pour inexplicable en
tant de créatures. Ne pleure pas. Pardonne. Moi, je vois. C'est que j'ai une
vue qui dépasse celle de l’œil et du Cœur. J'ai la vue de Dieu. Je vois. Je
te dis : pardonne parce qu'elle est malade."
"Et guéris-la, alors !"
"Je la guérirai. Aie foi. Je te donnerai cette joie. Mais toi pardonne
et dis à Lazare qu'il pardonne aussi. Pardonne. Aime-la encore. Tiens-lui
compagnie. Parle-lui comme si elle était comme toi. Parle-lui de Moi..."
"Comment veux-tu qu'elle te comprenne, Toi qui est Saint ?"
449> "Elle semblera ne
pas comprendre, mais déjà mon seul Nom est salut. Fais qu'elle pense à Moi et dise mon Nom.
Oh ! Satan s'enfuit quand la pensée de mon Nom arrive dans un cœur.
Souris, Marthe, à cette espérance. Regarde cette rose. La pluie de jours
derniers l'avait abîmée, mais le soleil d'aujourd’hui, regarde : il l'a
épanouie et elle est encore plus belle car les gouttes de pluie qui restent
entre les pétales lui donnent une parure de diamants. Il en sera ainsi de
votre maison... Larmes et douleur maintenant et puis... joie et gloire. Va.
Parles-en à Lazare pendant que Moi, dans la paix de ton jardin, je prie le
Père pour Marie et pour vous..."
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