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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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mercredi 30 mai 29 rive est du
Jourdain, près d'Ennon
- La marche dans la nuit 228 - Philippe préfère Jésus à sa
parenté 229 - Judas ne veut pas aller à
Césarée Maritime 229 - Revirement subit de l'apôtre 231 - Qui supplie de ne pas aller à
Césarée Maritime 232 - Discours (Le propriétaire et le
serviteur : - Le Maître et le disciple) 232 - Quand quelqu'un fait-il plus que
son devoir ? 233 |
6.113. |
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228> La grève blanchit
dans la nuit sans lune, mais éclairée par des milliers d'étoiles, des étoiles
larges, invraisemblablement larges d'un ciel d'Orient. Ce n'est pas une
lumière intense comme celle de la lune, mais c'est déjà une douce
phosphorescence qui permet à celui, dont l’œil est fait à l'obscurité, de
voir où il marche et ce qui l'entoure. Ici, sur la droite des voyageurs qui
remontent vers le nord en côtoyant le fleuve, la douce luminosité stellaire
découvre la frontière végétale que forment les roseaux, les saules et les
arbres de haute futaie et, comme la lumière est très légère, ils semblent
former une muraille compacte, continue, sans interruption, sans possibilité
de pénétration, à peine rompue là où le lit d'un ruisseau ou d'un torrent,
complètement à sec, trace une ligne blanche qui s'en va vers l'orient et
disparaît au premier coude du minuscule affluent maintenant à sec. À leur
gauche, par contre, les voyageurs discernent le reflet des eaux qui
descendent vers la Mer Morte en murmurant, soupirant, bruissant, tranquilles
et sereines. Et entre la ligne brillante des eaux couleur d'indigo, dans la
nuit, et la masse noire opaque des herbes, des arbustes et des arbres, la
bande claire de la grève, tantôt plus large, tantôt plus étroite, est parfois
interrompue par un minuscule étang, reste d'une ancienne crue, avec encore un
peu d'eau que le sol peu à peu absorbe, et où il reste des touffes d'herbes
encore vertes alors qu'ailleurs elles se sont desséchées sur la grève
certainement brûlante aux heures de soleil. Ces mares ou les touffes
de joncs secs qui peuvent blesser les pieds nus dans les sandales, obligent
les apôtres à se séparer de temps à autre pour ensuite se réunir en groupe
autour du Maître qui avance de son pas allongé, toujours majestueux, le plus
souvent en silence, le regard levé vers les étoiles plutôt que courbé vers le
sol. Les apôtres, non, ils
ne se taisent pas. Ils parlent entre eux, récapitulant les événements de la
journée, en tirant des conclusions ou bien en prévoyant les développements
futurs. Quelque rare parole de Jésus,
souvent dite pour répondre à une question directe ou pour corriger quelque
raisonnement défectueux ou peu charitable, ponctue le bavardage des douze. 229> Et la marche se poursuit dans la nuit, en rythmant le silence
nocturne d'un élément nouveau sur ces rives désertes : les voix humaines
et le bruit des pas. Et les rossignols se taisent dans les feuillages,
étonnés d'entendre des sons discordants et désagréables qui se mêlent, en la
troublant, à l'habituelle rumeur des eaux et des brises, accompagnement
habituel de leurs soli de
virtuoses. Mais une question
directe, qui ne concerne pas le passé mais l'avenir, vient rompre avec la
violence d'une révolte, sans parler du ton plus aigu des voix agitées par le
dédain ou la colère, la paix non seulement de la nuit mais celle plus intime
des cœurs. Philippe
demande s'ils seront à leurs maisons et dans combien de jours. Un secret
besoin de repos, un désir inexprimé mais sous-entendu d'affections
familiales, se trouve dans la simple question de l'apôtre déjà âgé, qui est
mari et père en plus qu'apôtre, et qui a des intérêts dont il doit
s'occuper... Jésus se rend compte
de tout cela et il se retourne pour regarder Philippe.
Il s'arrête pour l'attendre, car Philippe est un peu en arrière avec Matthieu et Nathanaël.
Arrivé près de Lui, il lui passe un bras autour des épaules en lui
disant : "Bientôt, mon ami. Cependant je demande à ta bonté un
autre petit sacrifice pourvu que tu ne veuilles pas te séparer auparavant de
Moi…" "Moi, me
séparer ? Jamais !" "Et alors... je
vais t'éloigner encore quelque temps de Bethsaida,
Je veux aller à Césarée
Maritime, en passant par la Samarie. Au
retour, nous irons à Nazareth
et resteront avec Moi ceux qui n'ont pas de famille en Galilée. Puis, après
quelque temps, je vous rejoindrai à Capharnaüm... Et là je vous évangéliserai pour vous rendre encore
plus capables. Mais, si tu crois que ta présence à Bethsaida
est nécessaire... vas-y, Philippe. Nous nous retrouverons là..." "Non, Maître. Il
est plus nécessaire de rester avec Toi ! Mais, tu sais..., Elle est
douce la maison... et mes filles...
Je pense que dans l'avenir je ne les aurai pas beaucoup avec moi... et je
voudrais jouir un peu de leur chaste douceur. Mais si je dois choisir entre
elles et Toi, c'est Toi que je choisis... et pour plusieurs raisons..."
conclut Philippe en soupirant. "Et tu fais
bien, mon ami, car je te serai enlevé avant tes filles…" "Oh !
Maître !..." dit l'apôtre attristé. "C'est ainsi,
Philippe" termine Jésus en baisant l'apôtre sur les tempes. 230> Judas
Iscariote, qui a bougonné entre ses
dents depuis que Jésus a parlé de Césarée élève la voix comme si d'avoir vu
le baiser donné à Philippe lui avait fait perdre le contrôle de ses actes. Et
il dit : "Que de choses inutiles ! Moi, je ne sais vraiment
pas quelle nécessité il y a d'aller à Césarée !" et il le dit avec
une impétuosité débordante de fiel. Il semble vouloir sous entendre :
"Toi qui y vas, tu es un sot." "Ce n'est pas
toi, mais le Maître qui doit juger de la nécessité des choses que nous
faisons" lui répond Barthélemy. "Oui, hein ?
Comme si Lui se rendait bien compte des nécessités naturelles !" "Ohé ! Tu
es fou ou tu es sain ? Sais-tu de qui tu parles ?" lui demande
Pierre en le secouant par le bras. "Je ne suis pas
fou. Je suis le seul qui ait le cerveau sain, et je sais ce que je dis." "Les belles
choses que tu dis !" "Prie Dieu qu'Il
ne te les compte pas !" "La modestie
n'est pas ton fort !" "On dirait que
tu as peur que l'on puisse te reconnaître pour ce que tu es, en allant à
Césarée" disent ensemble et respectivement Jacques de Zébédée, Simon le Zélote, Thomas
et Jude d'Alphée. L'Iscariote répond à
ce dernier : "Je n'ai rien à craindre et vous rien à savoir. Mais je
suis las de voir que l'on va d'erreur en erreur et que l'on se ruine. Des
heurts avec les synhédristes, disputes avec les pharisiens, il ne manque plus
que les romains..." "Comment ?
Mais il n 'y a pas deux lunes tu étais fou de joie, tu étais plein d'assurance,
tu étais, tu étais, tu étais... tu étais tout car tu avais pour amie Claudia !"
[1] observe ironiquement Barthélemy qui, tout en étant le plus... intransigeant, est le
seul qui uniquement pour obéir au Maître ne se refuse pas à des contacts avec
les romains. Judas reste un moment
silencieux, car la logique de la question ironique est évidente et, à moins
de paraître illogique, il ne peut démentir ce qu'il avait dit auparavant,
mais ensuite il se reprend : "Ce n'est pas pour les romains que je
dis cela. Je veux dire pour les romains comme ennemis. Elles, car au fond
elles ne sont que quatre dames romaines, cinq ou six au maximum, ont promis
de l'aide et seront fidèles à leurs promesses. Mais c'est parce que cela
augmentera la rancœur de ses ennemis et Lui ne le comprend pas et..." "Leur rancœur
est complète, Judas. Et tu le sais comme Moi, et encore mieux que Moi" dit calmement Jésus en appuyant sur le "mieux"[2]. "Moi ?
Moi? ? Que veux-tu dire? ? Qui sait les choses mieux que
Toi ?" 231>
"Tu viens de dire que toi seul connais les
nécessités et la façon de s'y comporter..." lui réplique Jésus. "Mais pour les choses
naturelles, oui. Je dis que tu connais les choses surnaturelles mieux que
tous." "C'est vrai,
mais justement je te disais que tu connais mieux que Moi les choses, laides
si tu veux, avilissantes si tu veux, naturelles, comme la rancœur de mes
ennemis, comme leurs projets..." "Moi, je ne sais
rien ! Je ne sais rien. Je le jure sur mon âme, sur ma mère, sur Jéhovah..." "Assez ! Il
est dit de ne pas jurer" [3] lui intime Jésus
avec une sévérité qui semble Lui durcir jusqu'aux traits du visage qui
s'immobilisent comme ceux d'une statue. "Eh bien, je ne
vais pas jurer. Mais il me sera permis de dire, car je ne suis pas un
esclave, qu'il n'est pas nécessaire, qu'il n'est pas utile, qu'il est même
dangereux d'aller à Césarée, de parler avec les romaines..." "Et qui te dit
que cela arrivera ?" demande Jésus. "Qui ? Mais
tout ! Tu as besoin de t'assurer d'une chose. Tu es sur les traces
d'une..." il s'arrête, comprenant que la colère le fait trop parler.
Puis il reprend : "Et moi, je te dis que tu devrais aussi penser à
nos intérêts. Tu nous as tout enlevé : maison, gain, affections,
tranquillité. Nous sommes des persécutés pour ta cause, et nous le serons
aussi par la suite. Parce que Toi, tu le dis sur tous les tons, un beau jour
tu t'en iras. Mais nous, nous restons, mais nous resterons ruinés, mais
nous..." "Tu ne seras pas
persécuté lorsque je ne serai plus parmi vous. Je te le dis, Moi qui suis la
Vérité. Et je te dis que j'ai pris ce que vous m’avez donné spontanément,
d'une manière insistante. Tu ne peux donc pas m'accuser de vous avoir enlevé
d'autorité un seul de vos cheveux qui tombent quand vous les peignez,
Pourquoi m'accuses-tu ?" Jésus est déjà moins sévère, il est
maintenant d'une tristesse qui veut ramener avec douceur à la raison, et je
crois que la miséricorde qu'il montre, si pleine, si divine, est un frein
pour les autres qui ne l'auraient pas, assurément, pour le coupable.
"Que ne soit pas
inerte ta volonté d'être sauvé." "Elle existe, tu
le vois. Je veux être sauvé." 232>
"Par Moi. Tu exiges que je fasse tout. Mais
je suis Dieu, et je respecte ton libre arbitre. Je te donnerai la force pour
arriver à "vouloir". Mais vouloir n'être pas esclave, cela doit
venir de toi." "Je le
veux ! Je le veux! ! Mais ne va pas à Césarée ! N'y va
pas ! Écoute-moi, comme tu as écouté Jean
quand tu voulais aller à Acor [5]. Nous avons tous les mêmes droits. Nous te servons tous
de la même manière. Tu es obligé de nous satisfaire; à cause de ce que nous
faisons... Traite-moi comme Jean! Je le veux! ! Quelle différence y
a-t-il entre lui et moi ?" "Il y a
l'esprit ! Mon frère n'aurait jamais parlé comme tu parles. Mon frère
ne..." "Silence, Jacques. C'est Moi qui parle
et à tous. Et toi, lève-toi et comporte-toi en homme, comme Moi je te traite,
non comme un esclave qui gémit aux pieds de son maître. Sois homme, puisque
tu tiens tant à être traité comme Jean qui, en vérité, est plus qu'un homme
parce qu'il est chaste et qu'il est saturé de Charité. Allons, il est tard
et je veux passer le fleuve à l'aube. C'est à cette heure que les pêcheurs
rentrent ayant retiré les nasses, et il est facile de trouver une embarcation.
La lune en ses derniers jours lève toujours plus haut son fin croissant. Nous
pouvons, grâce à sa plus grande lumière, aller plus vite.
Judas a rappelé que vous
m'avez tout donné; et il m'a dit qu'en retour j'ai le devoir de vous
satisfaire pour ce que vous faites. Mais rendez-vous un
peu compte. Parmi vous, il y a des pêcheurs, des
propriétaires terriens, plus d'un qui possède un atelier, et le Zélote qui
avait un serviteur. Eh bien, quand les garçons de la barque, ou les hommes
qui comme serviteurs vous aidaient à l'oliveraie, à la vigne ou dans les
champs, ou les apprentis de l'atelier, ou simplement le serviteur fidèle qui
s'occupait de la maison ou de la table, avaient fini leur travail, vous
mettiez-vous par hasard à les servir ? Et n'en est-il pas
ainsi dans toutes les maisons et toutes les affaires ? De même vous, en
regardant ce que vous avez fait et ce que vous faites pour Moi - et, dans
l'avenir, en regardant ce que vous ferez pour continuer mon œuvre et
continuer à servir votre Maître - vous devez toujours dire, parce que vous
verrez aussi que vous avez toujours fait beaucoup moins que ce qu'il était
juste de faire pour être au pair avec tout ce que vous avez eu de Dieu :
"Nous sommes des serviteurs inutiles car nous n'avons fait que notre
devoir". Si vous raisonnez ainsi, vous ne sentirez plus de prétentions
ni de mécontentements s'élever en vous, et vous agirez avec justice." Jésus se tait. Tous
réfléchissent. Pierre donne un coup de coude à Jean qui réfléchit en tenant
ses yeux bleu clair fixés sur les eaux, qui de la couleur indigo passent à
l'argent azuré sous les rayons de la lune, et il lui dit :
"Demande-lui quand quelqu'un fait plus que son devoir. Moi, je voudrais
arriver à faire plus que mon devoir..." "Moi aussi,
Simon. Je pensais justement à cela" lui répond Jean avec son beau
sourire sur les lèvres, et il demande à haute voix : "Maître,
dis-moi : l'homme, ton serviteur, ne pourra-t-il jamais faire plus que
son devoir pour te dire avec ce plus, qu'il t'aime complètement ?" "Enfant, Dieu
t'a tant donné, qu'en toute justice, ton héroïsme serait toujours peu, Mais
le Seigneur est si bon qu’Il ne mesure pas ce que vous Lui donnez avec sa
mesure infinie, mais qu'Il le mesure avec la mesure limitée de la capacité
humaine. "Oh ! Comme
je suis content ! Moi, alors, je te donnerai une mesure débordante
pour avoir cette surabondance !" s'écrie Pierre. "Oui, tu me la donneras, vous me la donnerez. Tout homme aimant la Vérité, la Lumière, me la donnera. Et ils seront avec Moi surnaturellement heureux." |
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[2] En effet, Judas ayant parlé de Jésus comme roi d’un
royaume terrestre, les romaines se sont inquiétées d’un complot contre Rome –
Cf. 6.89
[3] Exode 20,7 – Lévitique 19,12 – Nombres 30,3 – Deutéronome 33,22-24 – Osée 4,15 - Voir aussi Matthieu 5,33ss