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510> Jésus fait les cent pas, lentement sur la rive du fleuve. Le jour
pointe à travers le brouillard d'une triste journée d'hiver qui persiste sur
les roseaux de la rive. Il n'y a personne, à perte de vue, sur les deux rives
du Jourdain. Rien qu'une brume à fleur d'eau, le bruissement de l'eau contre
les roseaux, le bruit des eaux qui courent plutôt boueuses à cause des pluies
des jours précédents. Quelque cri d'oiseau, bref, triste comme il arrive
après la saison des amours. La saison et le manque de nourriture les rend
mélancoliques.
Jésus les écoute et paraît s'intéresser beaucoup à l'appel d'un petit oiseau
qui, avec la régularité d'une horloge, tourne la tête vers le nord et dit un
"tchirouit ?" plaintif, puis la tourne vers le sud et répète
son "tchirouit ?" interrogateur. Finalement le petit oiseau
semble avoir obtenu une réponse dans le "tchip" qui vient de
l'autre rive et il s'en va avec un frémissement des ailes à travers le
fleuve, avec un petit cri de joie. Jésus fait un geste comme pour dire :
"Tant mieux !", puis il reprend sa marche.
511> "Je te dérange,
Maître ?" demande Jean qui vient du côté des prés.
"Non. Que veux-tu ?"
"Je voulais te dire... il me semble que c'est une nouvelle qui peut te soulager
et je suis venu tout de suite, pour aussi te demander conseil.
J'étais en train de balayer nos pièces et Judas de Kériot
est arrivé. Il m'a dit : "Je t'aide". Je suis resté étonné,
car il fait toujours peu volontiers ce travail, même quand on le lui
commande... mais, je ne lui ai rien dit de plus que ceci :
"Oh ! merci ! J'aurai plus vite fini, et ce sera mieux
fait". Lui s'est mis à balayer et nous avons vite terminé. Alors il a
dit : "Allons au bois. Ce sont toujours les vieux qui apportent le
bois. Ce n'est pas bien. Allons-y, nous. Je ne sais
pas très bien m'y prendre, mais, si tu m'apprends...". Et nous y sommes
allés. Et pendant que j'étais là à faire les fagots avec lui, il m'a
dit : "Jean, je veux te dire une chose". "Parles" je
lui ai dit. Et je pensais que ce fut une critique.
Au contraire il a dit : "Moi et toi nous sommes les plus jeunes. Il
faudrait être plus unis. Tu as presque peur de moi,
et tu as raison car moi, je ne suis pas bon. Mais crois-le... je ne le fais
pas exprès. Parfois, je sens le besoin d'être mauvais. C'est peut-être,
qu'étant fils unique, j'ai été gâté. Et je voudrais devenir bon. Les vieux,
je le sais, ne me voient pas d'un bon œil. Les cousins de Jésus,
sont choqués... oui, je me suis très mal conduit à leur égard, et aussi à
l'égard de leur cousin. Mais toi, tu es bon et patient. Aimes-moi. Fais tout
comme si j'étais un frère à toi, mauvais, oui, mais qu'il faut aimer malgré
tout. Le Maître aussi dit qu'il faut agir ainsi. Quand tu vois que je n'agis
pas très bien, dis-le-moi. Et puis ne me laisse pas toujours seul. Quand je
vais au pays, viens toi aussi. Tu m'aideras à ne pas mal agir. Hier, j'ai
beaucoup souffert. Jésus m'a parlé et je l'ai regardé. Dans ma sotte rancœur,
je ne regardais ni moi-même ni les autres. Hier, j'ai regardé, et j'ai vu...
Ils ont raison de dire que Jésus souffre... et je me rends compte que moi
aussi j'en suis responsable. Je ne veux plus qu'il en soit ainsi. Viens avec
moi. Viendras-tu ? M'aideras-tu à être moins mauvais ? "
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512> C'est ainsi qu'il m'a
parlé et, je l'avoue, j'avais le cœur qui me battait comme celui d'un oiseau
pris par un garçon. Il battait de joie, parce que je suis content qu'il
devienne bon, et pour Toi aussi j'étais heureux, mais le cœur me battait fort
par la peur ... Car je ne voudrais pas devenir comme Judas. Mais ensuite, il
m'est venu à l'esprit ce que tu avais dit le jour où tu as pris Judas, et
j'ai répondu : "Oui, que je t'aiderai. Mais je dois obéir, si j'ai
d'autres ordres..." Je pensais : maintenant, je le dis au Maître et si Lui le veut, je le fais. S'il ne le veut pas, je me ferai
donner l'ordre de ne pas m'éloigner de la maison."
"Écoute, Jean. Moi, je te laisse aller. Cependant tu dois me promettre
que si tu sens quelque chose qui te trouble, tu viendras me le dire. Tu m'as
donné tant de joie, Jean. Voilà Pierre avec son poisson. Va, Jean."
Jésus se tourne vers Pierre : "Bonne pêche ?"
"Hum ! Pas tellement, du menu fretin... mais on en tire parti.
C'est Jacques qui bougonne parce qu'un animal a rompu la corde et a
perdu un filet. J'ai dit : "Ne fallait-il pas qu'il mange
aussi ? Aie pitié de la pauvre bête". Mais Jacques ne l'entend pas
de cette oreille..." dit Pierre en riant.
"C'est ce que je dis de quelqu'un qui est un frère. C'est ce que vous ne
savez pas faire."
"Tu parles de Judas ?"
"Je parle de Judas. Il en souffre, Il a de bons désirs et des
inclinations perverses. Mais, dis-moi un peu, toi qui es un pêcheur
expérimenté. Quand je voudrais aller en barque sur le Jourdain et rejoindre
le lac de Génésareth, comment pourrais-je faire ? y
réussirai-je ?"
"Eh ! Ce serait un gros travail ! Mais tu réussirais avec une
petite barque à fond plat... Ce serait fatigant, long ! Il faudrait sans
cesse mesurer le fond, faire attention aux rives et aux bas-fonds, aux
branchages qui flottent, au courant. La voile n'est pas utile en certains
cas, au contraire... Mais tu veux revenir au lac en suivant le fleuve ?
Saches qu'à contre-courant ça va mal. Il faut être à plusieurs,
sinon..."
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513> "Tu l'as dit. Quand
quelqu'un est vicieux, pour aller vers le bien il doit aller à contre-courant
et il ne peut y réussir tout seul. Judas est exactement un de ceux-ci, et
vous, vous ne l'aidez pas. Le pauvre s'en va seul, il heurte les bas-fonds,
s'y échoue, s'empêtre dans les branchages qui flottent, il se trouve pris
dans les tourbillons. D'autre part, s'il jauge le fond, il ne peut, en même
temps, tenir le gouvernail ou la rame. Pourquoi alors le lui reprocher s'il
n'avance pas ? Vous avez pitié des étrangers et pas de lui, votre
compagnon ? Ce n'est pas juste. Vois-tu là-bas Jean et lui qui vont au
pays prendre du pain et des légumes ? Il a demandé en grâce de ne pas
aller seul. Et il l'a demandé à Jean parce qu'il n'est pas sot et qu'il sait
ce que vous, les âgés, vous pensez de lui."
"Et tu l'as envoyé ? Et si Jean se gâte aussi ?"
"Qui ? Mon frère ? Pourquoi se gâterait-il ?"
demande Jacques qui arrive avec le filet repêché dans les roseaux.
"Parce que Judas va avec lui."
"Depuis quand ?"
"Depuis aujourd'hui, et c'est Moi qui l'ai permis."
"Alors, si c'est Toi qui le permets..."
"Oui, je le conseille même à tous. Vous le laissez trop seul. Ne soyez
pas des juges que pour lui. Il n'est pas pire que tant d'autres mais il est
le plus gâté, et depuis l'enfance."
"Oui, c'est vrai, ça doit être ainsi. S'il avait eu pour père et pour
mère Zébédée et Salomé, il ne serait pas ce qu'il est. Mes parents sont bons.
Mais ils se souviennent qu'ils ont des droits et des devoirs à l'égard de
leurs fils."
"Ce que tu dis est juste. Aujourd'hui, je parlerai exactement de cela.
Maintenant, allons. Je vois déjà des gens qui arrivent sur les prés."
"Moi, je ne sais pas comment nous arriverons désormais à vivre. Il n'y a
plus d'heure pour manger, pour prier, pour se reposer… et les gens augmentent
toujours." dit Pierre, partagé entre l'admiration et l'ennui.
"Tu t'en plains ? C'est signe qu'il y a encore des gens qui
recherchent Dieu."
"Oui, Maître, mais tu en souffres. Tu es même resté hier sans manger et
sans d'autre couverture cette nuit que ton manteau. Si ta Mère le
savait !"
"Elle bénirait Dieu qui m'amène tant de fidèles."
"Et Elle me réprimanderait, moi à qui Elle a fait des
recommandations." conclut Pierre.
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514> Voilà qu'arrivent vers eux,
en gesticulant, Philippe et Barthélemy. Ils
voient Jésus, ils hâtent leurs pas en disant : "Oh !
Maître ! Comment allons-nous faire ? C'est un vrai pèlerinage : des
malades, des gens qui pleurent, des pauvres sans ressources qui viennent de
loin."
"Nous achèterons du pain. Les riches donnent l'obole. Il n'y a qu'à
l'employer."
"Les jours sont courts. Le hangar est déjà encombré de gens qui
bivouaquent. Les nuits sont humides et froides."
"Tu as raison, Philippe. Nous nous tasserons tous dans une seule pièce.
Nous pouvons le faire et nous organiserons les autres pour ceux qui ne
peuvent rejoindre leurs maisons dans la soirée."
"J'ai compris ! bougonne Pierre. Sous peu nous devrons demander à
nos hôtes la permission de changer de vêtements. Ils nous envahiront
tellement qu'ils nous feront fuir, nous."
"Tu verras d'autres fuites, mon Pierre ! Qu'a-t-elle cette
femme ?" Ils sont déjà dans la cour et Jésus remarque une femme qui
pleure.
"Je ne le sais pas. Elle était là déjà hier, et hier aussi elle pleurait.
Quand tu parlais avec Mannanen, elle a été pour venir à ta rencontre, puis elle s'en
est allée. Elle doit rester au pays, ou dans le voisinage puisqu'elle est revenue.
Elle ne paraît pas malade..."
"La paix soit avec toi, femme." dit Jésus, en passant à côté. Et
elle répond doucement : "Et avec Toi." Rien d'autre.
Il y a au moins trois cents personnes. Sous le hangar il y a des estropiés,
des aveugles, des muets. Il y en a un qui est tout agité par un tremblement.
C'est un tout jeune garçon, manifestement hydrocéphale, qu'un homme tient par
la main. Il ne fait que geindre, baver, remuer sa tête, l'air hébété.
"C'est peut-être le fils de cette femme ?" demande Jésus.
"Je ne sais. Simon s'occupe des pèlerins et il est au courant."
On appelle le Zélote et on l'interroge. Mais l'homme n'est pas avec la femme.
Elle est seule. "Elle ne fait que pleurer et prier. Elle m'a demandé, il
y a peu de temps : " Est-ce que le Maître guérit aussi les
cœurs ?" explique le Zélote.
"Ce sera quelque femme trahie." commente Pierre.
Pendant que Jésus va vers les malades, Barthélemy et Matthieu se rendent pour le baptême avec de nombreux pèlerins.
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515> La femme pleure dans son coin et ne bouge
pas. Jésus ne refuse le miracle à personne. Comme il est beau celui de
l'hébété à qui, de son souffle, il infuse l'intelligence, en tenant la tête
entre ses longues mains. Tout le monde se presse autour. La femme
voilée même, c'est peut-être parce qu'il
y a beaucoup de monde qu'elle ose s'approcher un peu et se met auprès de la
femme en pleurs. Jésus dit au crétin : "Je veux en toi la lumière
de l'intelligence pour qu'elle te conduise à la lumière de Dieu. Écoute dis
avec Moi : "Jésus". Dis-le, je le veux."
L'hébété qui avant geignait comme une bête, et rien d'autre, bredouille avec
peine : "Jésus" ou plutôt : "Gegiù."
"Encore" commande Jésus en tenant toujours entre ses mains la tête
difforme et en le maîtrisant du regard.
"Jés-sus."
"Encore."
"Jésus !" dit finalement le crétin. Et son œil n'est plus
inexpressif, sa bouche a un sourire différent.
"Homme, dit Jésus au père. Tu as eu la
foi, ton fils est guéri Interroge-le. Le Nom de Jésus est miraculeux
contre les maladies et les passions."
L'homme dit à son fils: "Qui suis-je ?"
Et le garçon: "Mon père."
L'homme serre son fils sur son cœur et explique : "Il est né comme
ça. Ma femme est morte en le mettant au monde et lui était sans idées, sans
parole. Maintenant, voyez. J'ai eu la foi, oui. Je viens de Joppé. Que
dois-je faire pour Toi, Maître ?"
"Être bon, et ton fils avec toi. Rien de plus."
"Et t'aimer. Oh ! allons tout de suite le dire à la mère de ta
mère. C’est elle qui m'a décidé à venir. Qu'elle soit bénie !"
Les deux s'en vont heureux. De l'infirmité passée il ne reste que la grosse
tête du garçon. L'expression et la parole sont normales.
"Mais c'est par ta volonté qu'il est guéri, ou par la puissance de ton
Nom ?" demandent en plusieurs.
"Par la volonté du Père, toujours bienveillant pour le Fils. Mais mon
Nom aussi est salut. Vous le savez : Jésus veut dire Sauveur. Il y a la
santé de l'âme et celle du corps. Celui qui prononce le Nom de Jésus avec une
vraie foi se relève des maladies et du péché car, dans toute maladie
spirituelle ou physique, il y a la griffe de Satan. Il crée les maladies
physiques pour amener à la révolte et au désespoir par la souffrance de la
chair, et les maladies morales ou spirituelles pour conduire à la
damnation."
"Alors, selon Toi, dans toutes les
afflictions du genre humain, Belzébuth n'est
pas étranger."
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516> "Il n'est pas étranger.
C'est par lui que la maladie et la mort sont entrées dans le monde. C'est par
lui également que sont entrés dans le monde le crime et la corruption. Quand
vous voyez quelqu'un tourmenté par quelque malheur, pensez aussi que c'est
par Satan qu'il souffre. Quand vous voyez que quelqu'un est cause de malheur,
pensez aussi qu'il est un instrument de Satan."
"Mais les maladies viennent de Dieu."
"Les maladies sont un désordre dans
l'ordre. Dieu, en effet a créé l'homme sain et parfait. Le désordre amené par
Satan dans l'ordre donné par Dieu, a amené avec lui les infirmités de la
chair et les conséquences qui en dérivent, à savoir la mort ou bien les
hérédités funestes. L'homme a hérité d'Adam et d'Ève la tache d'origine, mais
non pas celle-là seulement. Et la tache s’étend toujours plus, embrassant les
trois branches de l'homme : la chair toujours plus vicieuse et par là
faible et malade, le moral toujours plus orgueilleux et par là plus corrompu,
l'esprit toujours plus incrédule, c'est à dire toujours plus idolâtre. À
cause de cela, il faut, comme je l'ai fait avec ce déficient, enseigner le
Nom qui met Satan en fuite, le graver dans l'esprit et dans le cœur,
le mettre sur l’être intérieur comme un sceau de propriété."
"Mais, est-ce que tu nous possèdes ? Qui es-tu, pour tant te
croire ?"
"S'il en était ainsi ! Mais non ce n'est pas ainsi. Si je vous
possédais, vous seriez déjà sauvés. Et ce serait mon droit. Car Moi, je suis
le Sauveur et je devrais posséder ceux que j'ai sauvés. Mais je sauverai ceux
qui auront foi en Moi."
"Jean.… - je viens
d'auprès de Jean (le Baptiste) - il m'a dit : "Va vers Celui qui
parle et baptise près d'Éphraïm et de Jéricho. Lui a le pouvoir de lier et de
délier, tandis que moi, je ne puis que dire : fais pénitence pour rendre
à ton âme l'agilité qui lui permettra de suivre le chemin du salut"
c'est un des miraculés qui parle. Auparavant il marchait avec des béquilles
et maintenant il n'en a plus besoin pour se déplacer.
"Le Baptiste ne souffre-t-il pas que la foule le quitte ?"
demande quelqu'un.
Et celui qui a parlé avant, répond : "Souffrir ? Il dit à
tous : "Allez ! Allez ! Moi je suis l'astre qui descend.
Lui est l'Astre qui monte et se fixe dans son éternelle splendeur. Pour ne
pas rester dans les ténèbres, allez vers Lui avant que mon lumignon ne
s'éteigne"."
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517> "Ce n'est
pas ce que disent les pharisiens ! Eux sont pleins de rancœur parce que
tu attires les foules. Le sais-tu ?"
"Je le sais." répond brièvement Jésus.
Il s'ouvre une discussion sur les raisons ou du moins la façon d'agir des
pharisiens. Mais Jésus coupe court par un : "Ne critiquez
pas." qui n'admet pas de réplique.
Barthélemy et Matthieu reviennent avec ceux qu'ils ont baptisés.
Jésus commence à parler. "La paix soit avec vous tous.
Puisque maintenant vous venez ici dès le matin, j’ai pensé qu’il serait plus
pratique que je vous parle de Dieu le matin et que vous partiez à midi. J’ai
pensé aussi à loger les pèlerins qui ne peuvent pas retourner chez eux dans
la soirée. Je suis pèlerin, à mon tour, et je ne possède que le minimum indispensable
que m’a donné la piété d’un ami. Jean a encore moins que Moi. Mais vers Jean
vont des personnes en bonne santé ou simplement peu malades, estropiés,
aveugles, muets. Pas des mourants ou de grands fiévreux comme vers Moi. Ils
vont à lui pour le baptême de pénitence. Vers Moi, vous venez aussi pour la
guérison des corps. La Loi dit : “Aime ton prochain comme toi-même” . Je pense et je dis : comment montrerais-je mon amour
pour les frères si je fermais mon cœur à leurs besoins, même physiques ?
Et je conclu : je leur donnerai ce qu’on m’aura donné. Je tendrai la
main aux riches, je quêterai pour le pain des pauvres. En renonçant à mon
lit, j’accueillerai celui qui est fatigué et souffrant.
Nous sommes tous frères. Et l’amour ne se prouve pas par des paroles mais par
des actes. Celui qui ferme son cœur à son semblable a
un cœur de Caïn. Celui qui n’a pas d’amour est révolté contre le commandement
de Dieu. Nous sommes tous frères. Et pourtant je vois et vous voyez que même
à l’intérieur des familles — là où un même sang unit, et avec le sang et la
chair, la fraternité qui nous vient d’Adam — il y a des haines et des
désaccords. Les frères sont contre les frères, les fils contre leurs parents,
les conjoints ennemis l’un de l’autre.
Mais, pour n’être pas toujours de mauvais frères, et des époux un jour adultères, il faut apprendre dès le premier âge le respect
envers la famille, organisme qui est le plus petit et le plus grand du monde.
Le plus petit par rapport à l’organisme d’une cité, d’une région, d’une
nation, d’un continent. Mais le plus grand parce que le plus ancien; parce
que établi par Dieu quand l’idée de patrie, de pays n’existait pas encore,
mais que déjà était vivant et actif le noyau familial, source pour la race et
pour les races, petit royaume où l’homme est roi, la femme reine et les fils
des sujets. Est-ce qu’un royaume peut durer si entre ceux
qui l’habitent il y a la division et l’inimitié ? Il ne peut pas durer.
Et en vérité une famille ne se maintient pas sans obéissance, respect,
économie, bonne volonté, amour du travail, affection.
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518> “Honore ton père et ta mère” dit le Décalogue .
Comment les honore-t-on ? Pourquoi doit-on les honorer ?
L’honneur suppose une obéissance véritable, un amour sans failles, un
confiant respect, une crainte respectueuse qui n’exclut pas la confiance,
mais en même temps ne nous fait pas traiter les personnes âgées comme si nous
étions des esclaves et des inférieurs. On doit les honorer car, après Dieu,
nos pères et mères nous ont donné la vie et ont subvenu à tous nos besoins
matériels, ils ont été les premiers maîtres et les premiers amis du jeune être
arrivé sur la terre. On dit : “Dieu te bénisse ”, on dit : “merci ” à
quelqu’un qui ramasse un objet tombé ou qui nous donne un morceau de pain. Et
à ceux qui se tuent au travail pour nous rassasier, pour tisser nos vêtements
et les tenir propres, à ceux qui se lèvent pour surveiller notre sommeil, se
refusent le repos pour nous soigner, nous font un lit de leur sein dans nos
plus douloureuses fatigues, nous ne dirions pas, avec amour : “Dieu te
bénisse” et “merci” ?
Ce sont nos maîtres. Le maître, on le craint et on le respecte. Mais le
maître nous prend en charge quand déjà nous savons ce qui est indispensable
pour nous conduire, nous nourrir et dire les choses essentielles, et il nous
laisse quand le plus dur enseignement de la vie, c’est à dire “le savoir
vivre”, doit nous être encore enseigné. Et c’est le père et la mère qui nous
préparent à l’école d’abord, puis à la vie.
Ce sont nos amis. Mais quel ami peut-être plus ami qu’un père ? Quelle
amie plus amie qu’une mère ? Pouvez-vous avoir peur d’eux ?
Pouvez-vous dire : “Il me trahit, elle me trahit ” ? Et pourtant, voici
le sot jeune homme et la jeune fille encore plus sotte qui prennent pour amis
des étrangers et ferment leur cœur à leur père et à leur mère et se gâtent
l’esprit et le cœur par des relations imprudentes, pour ne pas dire
coupables, et causes de larmes du père et de la mère, larmes qui coulent
comme des gouttes de plomb fondu sur le cœur de leurs parents. Ces larmes,
pourtant, Je vous le dis, ne tombent pas dans la poussière et l’oubli. Dieu
les recueille et les compte. Le martyre d’un père que l’on foule aux pieds
sera récompensé par le Seigneur. Mais le supplice qu’un fils inflige à son
père ne sera pas oublié, même si le père et la mère, dans leur douloureux
amour, implorent la pitié de Dieu pour leur fils coupable.
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519> “Honore ton père et ta mère,
si tu veux vivre longuement sur la terre” est-il dit . Et
j’ajoute : “Et éternellement dans le Ciel ”.
Trop léger serait le châtiment de vivre peu sur la terre pour avoir manqué à
ses parents ! L’au-delà n’est pas une baliverne et, dans l’au-delà, on
sera récompensé ou puni d’après la vie que l’on aura menée sur la terre.
Celui qui manque à son père, manque à Dieu, car Dieu a donné en faveur du
père un commandement d’amour, et celui-là pèche, qui ne l’aime pas. Aussi
perd-il de cette façon plus que la vie matérielle, la vraie vie dont je vous
ai parlé, il va à la rencontre de la mort, il est déjà mort puisque son âme
est en disgrâce auprès de son Seigneur. Il a déjà en lui-même le crime parce
qu’il blesse l’amour le plus saint après celui de Dieu. Il porte en lui les
germes des futurs adultères car un fils mauvais devient un époux infidèle. Il
a en lui les tendances à la perversion sociale, parce que d’un mauvais fils
sort un futur voleur, un assassin sinistre et violent, un froid usurier, un
libertin séducteur, un jouisseur cynique, l’être répugnant qui trahit sa
patrie, ses amis, ses enfants, son épouse, tout le monde. Et pouvez-vous
avoir de l’estime et de la confiance pour celui qui n’a pas hésité à trahir
l’amour d’une mère, et s’est moqué des cheveux blancs d’un père ?
Cependant, écoutez encore, car au devoir des
enfants correspond un semblable devoir des parents. Malédiction aux fils
coupables ! Mais malédiction aussi aux parents coupables. Agissez de
façon que vos enfants ne puissent vous critiquer ni vous imiter dans le mal.
Faites-vous aimer par un amour donné avec justice et miséricorde. Dieu est
Miséricorde. Que les parents, qui viennent tout de suite après Dieu, soient
miséricorde. Soyez l’exemple et le réconfort de vos enfants. Soyez pour eux
la paix et leur guide. Soyez leur premier amour. Une mère est toujours la
première image de l’épouse que nous voudrions avoir. Un père a, pour ses
jeunes filles, le visage qu’elles rêvent pour leur époux. Faîtes surtout que
vos fils et vos filles choisissent sagement leurs futurs conjoints, en
pensant à leur mère, à leur père, et en voulant chez eux ce qui se trouve en
leur père, en leur mère : une vertu vraie.
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520> Si je devais parler jusqu’à
épuiser ce sujet, le jour et la nuit ne suffiraient pas. J’abrège donc par
amour pour vous. Pour le reste, que l’Esprit Éternel vous le dise. Moi, je
jette la semence et puis je m’en vais. Mais la semence chez les bons fera
pousser des racines et produira un épi. Allez. La paix soit avec vous."
Ceux qui partent, s’en vont tout de suite. Ceux qui restent, entrent dans la
troisième pièce. Ils mangent leur pain ou celui que les disciples leur
offrent, au nom de Dieu. On a disposé des planches et de la paille sur de
rustiques chevalets et les pèlerins peuvent y dormir …
La femme
voilée s'en va rapidement. Celle qui
pleurait auparavant et a continué de pleurer pendant que Jésus parlait,
tourne sur place, incertaine et puis se décide à partir.
Jésus entre dans la cuisine pour prendre sa nourriture, mais il a à peine
commencé de manger que l'on frappe à la porte.
André qui en est
le plus près, se lève et sort dans la cour. Il parle et puis rentre :
"Maître, une femme, celle qui pleurait, te demande. Elle dit qu'elle
doit partir et qu'elle doit te parler."
"Mais, de cette façon, comment et quand va manger le Maître ?"
s'exclame Pierre.
"Il fallait lui dire de venir plus tard." dit Philippe.
"Silence. Je mangerai après. Continuez, vous autres." Jésus sort.
La femme est là, dehors.
"Maître... un mot... Tu as dit... Oh ! viens derrière la
maison ! Il est pénible de dire ma douleur !"
Jésus la satisfait, sans mot dire. C'est seulement quand il est derrière la
maison, qu'il demande : "Que veux-tu de Moi ?"
"Maître... je t'ai écouté d'abord quand tu parlais parmi nous... et puis
je t'ai écouté quand tu as prêché. On dirait que tu as parlé pour moi. Tu as
dit que dans toute maladie physique ou morale il y a Satan... J'ai un fils qui a le cœur malade. S'il t'avait entendu quand tu parlais des
parents ! C'est mon tourment. Il s'est fourvoyé avec de mauvais
camarades et il est... il est exactement comme tu dis... voleur... dans la
maison pour l'instant, mais... Il aime les rixes... il veut dominer... Jeune
comme il est, il se ruine en luxure et ripaille. Mon mari veut le chasser.
Moi... moi, je suis la mère... et je souffre à en mourir. Tu vois comme je
suis angoissée ? Mon cœur se brise, par tant de douleur. C'est depuis
hier que je veux te parler car... j'espère en Toi, mon Dieu. Mais je n'osais rien
dire. C'est si douloureux pour une mère de dire : "J'ai un fils
cruel !" La femme pleure, courbée et dolente devant Jésus.
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521> "Ne pleure plus.
Il va guérir de son mal."
"S'il pouvait t'entendre, oui. Mais Il ne veut pas t'écouter. Il
ne guérira jamais !"
"Mais, as-tu de la foi pour lui ? Le veux-tu pour lui ?"
"Et tu me le demandes ? Je viens de la Haute Pérée pour
te prier en sa faveur..."
"Et alors, va ! Quand tu arriveras à la maison, ton fils viendra à
ta rencontre, repenti."
"Mais comment ?"
"Comment ? Et tu crois que Dieu ne peut faire ce que je Lui
demande ? Ton fils est là-bas. Je suis ici. Mais Dieu est partout. Je
dis à Dieu : "Père, pitié pour cette mère". Et Dieu fera
retentir son appel dans le cœur de ton fils. Va, femme. Un jour je passerai
dans la région de ton pays et toi, fière de ton garçon, tu viendras à ma
rencontre avec lui . Quand il pleurera
sur tes genoux en te demandant pardon et en te racontant la lutte mystérieuse
d'où il est sorti avec une âme nouvelle, et qu'il te demandera comment cela
est arrivé, dis-lui : "C'est par Jésus que tu es né une seconde
fois au bien". Parle-lui de Moi. Si tu es venue vers Moi, cela veut dire
que tu sais. Fais en sorte que lui sache et pense à Moi pour avoir avec lui
la force qui sauve. Adieu. Paix à la mère qui a eu la foi, au fils qui
revient, au père joyeux, à la famille rassemblée. Va."
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