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603> Quand Jésus, après avoir gravi la dernière côte, arrive sur le
plateau, il voit Béthanie toute riante sous le soleil de décembre qui rend moins triste la campagne dépouillée et moins sombre
les taches vertes des cyprès, des chêneaux et des caroubiers qui surgissent
çà et là, pareils à des courtisans empressés auprès de quelque très haut
palmier, vraiment royal et qui se dresse solitaire dans les plus beaux
jardins.
C'est qu'à Béthanie il n'y a pas seulement la belle maison de Lazare, mais aussi d'autres demeures de riches, peut-être
citoyens de Jérusalem qui préfèrent vivre ici, près de leurs biens, et qui,
au milieu des maisonnettes des villageois, font ressortir les masses
imposantes et magnifiques de leurs villas aux jardins soigneusement
entretenus. C'est une vision étrange sur ces collines, qui rappelle l'Orient,
que celle de ces palmiers au fût élancé que surmonte une touffe dure et
bruissante de feuilles. En arrière de ce vert jade on cherche instinctivement
les sables jaunes illimités du désert, Ici, au contraire, c'est un fond
d'oliviers vert-argentés, de champs cultivés pour l'instant dénudés, sans
aucune végétation et de vergers aux arbres squelettiques aux troncs noirâtres
dont les branches s'entrelacent évoquant des âmes qui se tordent dans une
torture infernale.
Et il voit aussi tout à coup un serviteur de Lazare, en sentinelle. Celui-ci
salue profondément et demande la permission de signaler son arrivée au
propriétaire. Il s'en va ensuite rapidement.
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604> Entre temps, paysans et
citadins accourent saluer le Rabbi et d'une haie de lauriers qui entoure de sa
verdure parfumée une belle maison, s'avance une jeune femme qui n'est
certainement pas israélite. Son péplum ou, si je me rappelle bien les noms,
son étole est assez longue pour former une légère traîne, ample, en laine
fine très blanche et elle a pour la faire ressortir un volant avec une
grecque brodée aux couleurs vives où brillent des fils d'or. Elle est serrée
à la taille par une ceinture qui ressemble au volant. Sa coiffure, qu'une
résille d'or tient en place, est très compliquée avec des boucles par devant,
lisse en arrière, elle se termine en un gros chignon sur la nuque. Cela me
fait penser qu'il s'agit d'une grecque ou d'une romaine. Elle observe
curieusement, mise en éveil par les cris aigus des femmes et les hosannas des
hommes. Puis, elle a un sourire méprisant en voyant qu'ils s'adressent à un
homme pauvre qui n'a même pas une mule pour voyager et qui chemine au milieu
d'un groupe de gens qui Lui ressemblent, tous encore moins attrayants que
Lui. Elle hausse les épaules et avec une moue dédaigneuse s'éloigne, suivie,
en guise de chiens, par un groupe d'échassiers multicolores, parmi lesquels
sont des ibis blancs et des flamants multicolores, sans compter deux hérons,
couleur feu avec une aigrette qui tremble sur leur tête argentée, unique blancheur
de leur splendide plumage de flammes dorées .
Jésus la regarde un instant puis se retourne pour écouter un vieillard... qui
voudrait bien être débarrassé d'une faiblesse qu'il a dans les jambes. Jésus
le caresse et l'encourage à patienter car bientôt viendra le printemps et
avec le beau soleil d'avril, il se sentira plus fort.
Survient Maximin qui précède Lazare de
quelques mètres, "Maître... Simon m'a dit que... que tu vas
dans sa maison... C'est une douleur pour Lazare... mais ça se
comprend..."
"Nous en parlerons plus tard. Oh ! mon ami !" Jésus
s'approche vivement de Lazare qui semble embarrassé, l'embrasse sur la joue.
Ils sont arrivés, en attendant, à une petite maison qui se trouve entre
d'autres vergers et celui de Lazare.
"Alors, c'est bien chez Simon que tu veux aller ?"
"Oui, mon ami. J'ai avec Moi tous mes disciples et je trouve que cela
vaut mieux..."
Lazare regrette la décision, mais ne réplique pas. Il se tourne seulement
vers la petite foule qui le suit et dit : "Allez. Le Maître a
besoin de repos."
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605> Je vois par-là à quel point
Lazare est influent. Tout le monde s'incline à ses paroles et se retire,
pendant que Jésus leur adresse son doux salut : "Paix à vous. Je
vous ferai dire quand je prêcherai."
"Maître" lui dit Lazare, maintenant qu'ils sont seuls; les
disciples les suivent de quelques mètres en arrière, ils parlent avec
Maximin. "Maître... Marthe est
toute en larmes. C'est pour cela qu'elle n'est pas venue, mais elle viendra
après. Pour moi, je ne pleure qu'au fond de mon cœur. Mais nous disons :
c'est juste. Si nous avions pensé qu'elle venait... Mais elle ne vient
jamais pour les fêtes... Mais... quand vient-elle ? ...Moi je dis :
c'est le démon qui aujourd'hui l'a poussée ici."
"Le démon ? Et pourquoi pas son ange sur l'ordre de Dieu ?
Mais, tu dois me croire, même si elle n'avait pas été là, je serais allé dans
la maison de Simon."
"Pourquoi, mon Seigneur ? N'as-tu pas trouvé de paix dans ma
maison ?"
"Une grande paix, après Nazareth, c'est l'endroit qui m'est le plus
cher. Mais, réponds-moi : pourquoi m'as-tu dit : "Quitte La Belle
Eau ?" C'est pour le piège qu'on y prépare, n'est-ce pas ?
Et alors, je vais sur les terres de Lazare, mais je ne mets pas Lazare dans
les conditions d'être insulté dans sa maison. Tu crois qu'ils te
respecteraient ? Pour me fouler aux pieds, ils passeraient même sur
l'Arche Sainte... Laisse-moi faire. Pour l'instant du moins. Puis je verrai.
Du reste, rien ne m'empêche de prendre les repas chez toi et rien n'empêche
que tu viennes chez Moi. Mais fais en sorte qu'on dise : "Il est
dans la maison de l'un de ses disciples"
"Et moi, ne le suis-je pas ?"
"Tu es l'ami et plus que disciple pour l'affection. Ce n'est pas la même
chose pour les méchants. Laisse-moi faire, Lazare, cette maison
t'appartient... mais ce n'est pas ta maison. La belle et riche maison du fils
de Théophile. Et, pour les pédants, cela a
beaucoup d'importance."
"Tu dis cela... mais c'est parce que... c'est à cause d'elle, voilà.
J'allais me décider à lui pardonner... mais, si elle t'éloigne, vive-dieu, je
la haïrai..."
"Et tu me perdras tout à fait. Quitte cette pensée, immédiatement, ou tu
me perds tout de suite... Voici Marthe. Paix à toi, ma douce hôtesse."
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606> "Oh!
Seigneur !" Marthe pleure à genoux. Elle a descendu son voile posé
sur sa coiffure en forme de diadème, pour ne pas trop faire voir ses pleurs
aux étrangers. Mais elle ne pense pas à les cacher à Jésus.
"Pourquoi ces larmes ? En vérité tu abîmes ces larmes ! Il y a
tant de motifs de pleurer et de faire des larmes un objet précieux. Mais,
pleurer pour ce motif ! Oh ! Marthe ! Il me semble que tu ne
sais plus qui je suis ! De l'homme, tu le sais, je n'ai que le vêtement.
Le cœur est divin et ses palpitations sont divines. Allons, lève-toi et viens
à la maison... et elle... laissez-la faire. Même si elle venait se
moquer : laissez-la faire, je vous le dis. Ce n'est pas elle. C'est
celui qui la tient qui en fait un instrument de trouble. Mais, ici, il y a
Quelqu'un qui est plus fort que son maître. Maintenant, la lutte passe entre
Moi et lui, directement. Pour vous, priez, pardonnez, patientez et croyez. Et
rien de plus."
Ils entrent dans la maisonnette. C'est une petite maison de forme carrée,
entourée d'un portique qui l'agrandit. À l'intérieur il y a quatre pièces
séparées par un corridor en forme de croix. Un escalier, extérieur comme
toujours, mène au-dessus du petit portique qui se change donc en terrasse et
donne accès dans une pièce très vaste, aux dimensions de la maison, servant
en certains temps pour les provisions, mais maintenant tout à fait libre et
propre, et absolument vide.
Simon est à côté du vieux serviteur que j'entends appeler Joseph. Il
fait les honneurs de la maison et dit : "Ici, on pourrait parler
aux gens, ou encore prendre les repas... Comme tu veux."
"Tout à l'heure nous y penserons. En attendant, va dire aux autres
qu'après le repas les gens viennent simplement. Je ne décevrai pas les braves
gens d'ici."
"Où dois-je dire d'aller ?"
"Ici. Le jour est tiède. L'endroit est à l'abri du vent. Le verger
dépouillé ne subira pas de dommages si les gens y viennent. Ici, je parlerai
du haut de la terrasse. Va donc."
Lazare reste seul avec Jésus. Marthe, obligée de devoir s'occuper de tant de
monde, est devenue la "bonne hôtesse" et avec les serviteurs et les
apôtres eux-mêmes travaille en bas pour préparer les tables et les
couchettes.
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607> Jésus passe le bras autour
des épaules de Lazare et l'amène hors de la pièce circuler sur la terrasse
qui entoure la maison , au
beau soleil qui attiédit le temps. D'en haut, il observe le travail de
serviteurs et des disciples. Il sourit à Marthe qui va et vient, le visage
sérieux mais déjà moins bouleversé. Il regarde aussi le beau panorama qui
entoure l'endroit et nomme avec Lazare diverses localités et diverses
personnes, et enfin il demande brusquement : "La mort
de Doras a donc été comme un bâton remué dans le nid des
serpents ?"
"Oh ! Maître ! Nicodème m'a
dit que la séance du Sanhédrin a été d'une violence jamais
vue !"
"Qu'ai-je fait au Sanhédrin pour l'inquiéter ? Doras est mort
naturellement, à la vue de tout un peuple, tué par la colère. Je n'ai pas
permis qu'on manquât de respect au mort. Donc..."
"Tu as raison. Mais eux... Ils sont fous de peur. Et... sais-tu qu'ils
ont dit qu'il faut Te trouver dans le péché, pour pouvoir te tuer ?"
"Oh ! alors, sois tranquille ! Il leur faudra attendre jusqu'à
l'heure de Dieu !"
"Mais, Jésus ! Sais-tu de qui on parle ? Sais-tu de quoi sont
capables les pharisiens et les scribes ? Connais-tu l'âme d’Anna ? Sais-tu qui est son
second ?
Le sais-tu ? ...Mais que dis-je ? Tu sais ! Il est donc
inutile que je te dise que le péché, ils l'inventeront pour pouvoir
t'accuser."
"Ils l'ont déjà trouvé. J'ai déjà fait plus qu'il ne faut. J'ai parlé
aux Romains, j'ai parlé à des pécheresses... Oui. À des pécheresses, Lazare. L'une
d'elles ne me regarde pas d'un air si effrayé, ... l'une d'elles vient
toujours m'écouter et elle est hébergée dans une étable par ton régisseur, à ma
demande, car, pour rester près de Moi, elle demeurait dans un refuge pour les
porcs..."
Lazare est devenu la statue de la stupeur. Il reste immobile. Il regarde
Jésus comme s'il voyait quelqu'un que son étrangeté rend époustouflant. Jésus
le secoue en souriant. "Tu as vu Mammon ?" demande-t-il.
"Non... C'est la Miséricorde que j'ai vue. Mais... mais moi, je
comprends. Eux, ceux du Conseil, non. Et ils disent que c'est péché. C'est
donc vrai ! Je croyais... Oh ! qu'as-tu fait ?"
"C'est mon devoir, mon droit, mon désir : chercher à racheter un esprit
qui est tombé. Tu vois donc que ta sœur ne sera pas la première fange que
j'approche et sur laquelle je me penche. Et elle ne sera pas la dernière.
C'est sur la boue que je veux semer les fleurs et les faire pousser :
les fleurs du bien."
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608> "Oh ! Dieu !
mon Dieu !... Mais... Oh ! mon Maître, tu as raison. C'est ton
droit, c'est ton devoir, c'est ton désir. Mais les hyènes ne le comprennent
pas. Eux sont des charognes tellement puantes qu'ils ne sentent, ne peuvent
sentir l'odeur des lis. Et même où les lis fleurissent, eux, les puissantes
charognes, flairent l'odeur du péché. Ils ne comprennent pas que c'est de
leur sentine que sort cette odeur... Je t'en prie. Ne reste plus longtemps
dans un endroit. Va, tourne, sans leur fournir le moyen de te rejoindre . Sois
comme un feu follet qui danse sur les tiges des fleurs, rapide,
insaisissable, déconcertant dans ses démarches. Fais cela. Non par lâcheté,
mais par amour du monde qui a besoin que tu vives pour être sanctifié.
La corruption augmente. Oppose-lui la sanctification... La
corruption !... Tu as vu la nouvelle citadine de Béthanie ? C'est
une Romaine mariée à un Juif. Lui est fidèle à la Loi, mais elle est
idolâtre. Elle ne pouvait vivre comme elle le voulait à Jérusalem, car il y a
eu des disputes avec ses voisins à cause de ses bêtes. Elle est venue ici. Sa
maison est remplie d'animaux qui pour nous sont impurs et... la plus immonde,
c'est elle, qui se rit de nous et se permet des choses... Moi, je ne puis la
critiquer, puisque... Mais je dis qu'on ne met pas les pieds dans ma maison à
cause de Marie dont le péché pèse sur toute la famille, mais dans la maison
de cette femme, on y va sans scrupule. C'est qu'elle est en faveur auprès de Ponce Pilate et
elle vit séparée de son mari. Lui à Jérusalem. Elle ici. Lui et eux font
semblant de ne pas se profaner en y venant et de ne pas constater qu'ils se
profanent. Hypocrisie ! Ils vivent plongés jusqu'au cou dans
l'hypocrisie ! Et il s'en faut de peu qu'ils s'y noient. Le sabbat,
c'est le jour du festin... Et il y a même des membres du Conseil ! C'est
un fils d'Anna
qui est le plus assidu."
"Je l'ai vue. Oui. Et laisse-la faire. Laisse-les faire. Quand un
médecin prépare un médicament, il mélange les ingrédients, et l'eau semble
corrompue car il les remue, et l'eau paraît trouble. Mais ensuite ce qui est
mort se dépose, et l'eau redevient limpide tout en étant saturée des sucs de
ces substances salutaires. Ainsi, maintenant. Tout se mélange, et je
travaille avec tout le monde. Ensuite ce qui est mort se déposera et on le
jettera, ce qui est vivant restera actif dans la grande mer du peuple de
Jésus Christ. Descendons. On nous appelle."...
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609>...et la vision reprend
lorsque Jésus revient sur la terrasse pour parler aux gens de Béthanie et des
localités voisines, accouru pour l'entendre.
"Paix à vous. Quand bien même je me tairais, les vents de Dieu vous
apporteraient les paroles de mon amour et de la rancœur d'autrui. Je sais que
vous êtes en effervescence, car la raison de ma présence, parmi vous ne vous
est pas inconnue. Mais que ce ne soit qu'une manifestation joyeuse et
bénissez avec Moi le Seigneur qui utilise le mal pour réjouir ses enfants,
ramenant par l'aiguillon du mal son Agneau parmi les agneaux pour le mettre à
l'abri des loups.
Voyez comme le Seigneur est bon. À l'endroit où j'étais, sont arrivés, comme
des eaux à la mer, un fleuve et une rivière. Un fleuve de douceur
affectueuse, une rivière de brûlante amertume Le premier, c'était votre
amour, depuis Lazare et Marthe, jusqu'au bout du pays; la rivière, c'était
l'injuste machination de gens qui ne pouvant venir vers le Bien qui les
invite, accusent le Bien d'être le Crime. Et le fleuve disait :
"Reviens, reviens parmi nous. Nos eaux t'environnent, t'isolent, te
défendent. Elles te donnent tout ce que te refuse le monde" La rivière
empoisonnée était menaçante et voulait tuer avec son poison. Mais qu'est-ce
qu'une rivière devant un fleuve, et qu'est-elle devant la mer ? Rien. Et
le poison de la rivière a été réduit à rien car le fleuve de votre amour l'a
annihilé et dans la mer de mon amour ne s'est jetée que la douceur de votre
amour. Et même il a fait naître un bien. Il m'a ramené vers vous.
Bénissons-en le Seigneur Très-Haut."
La voix de Jésus se répand, puissante dans l'air calme et silencieux. Jésus,
très beau dans la lumière du soleil, sourit avec de: gestes tranquilles du
haut de la terrasse. En bas les gens l'écoutent pleins de joie : c'est
une floraison de visages levés vers Lui et qui s'épanouissent au son de sa
voix harmonieuse. Lazare est près de Jésus, et aussi Simon et Jean. Les autres sont dispersés
dans la foule. Marthe aussi, monte sur la terrasse et s'assied par terre aux
pieds de Jésus. Elle regarde vers sa maison que l'on voit au-delà du verger.
"Le monde appartient aux méchants. Le
Paradis appartient aux bons. C'est la vérité et la promesse. C'est sur elle
que s'appuie votre force tranquille. Le monde passe. Le Paradis ne passe pas.
Celui qui par sa bonté le conquiert en jouit éternellement. Et alors ?
Pourquoi se troubler de ce que font les méchants ! Vous rappelez-vous
les lamentations de Job ?
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610> Ce
sont les éternelles lamentations de ceux qui sont bons et que l'on opprime.
Car la chair gémit, mais elle ne devrait pas gémir, et plus on la foule aux
pieds, plus les ailes de l'âme devraient s'élever dans la joie du Seigneur.
Croyez-vous qu'ils soient heureux ceux qui le paraissent parce que licitement
ou plutôt illicitement ils ont des monceaux de blé, des cuves toutes pleines,
et leurs outres remplies d'huile ? Non. Ils sentent le goût du sang et
des larmes d'autrui dans toute leur nourriture, et leur lit leur paraît
hérissé de ronces tellement ils y sont dévorés par leurs remords. Ils volent
les pauvres et dépouillent les orphelins, pillent le prochain pour toujours
amasser, ils oppriment ceux qui sont moins puissants et moins pervers qu'eux.
N'importe. Laissez-les faire. Leur royaume est de ce monde. Et à la mort, que
leur restera-t-il ? Rien. À moins qu'on ne veuille appeler trésor le
fardeau des fautes qu'ils portent avec eux et avec lequel ils se présentent à
Dieu. Laissez-les faire. Ce sont les fils des ténèbres, révoltés contre la
Lumière, et ils ne peuvent suivre ses lumineux sentiers. Quand Dieu fait
briller l'Étoile du matin, ils l'appellent ombre mortelle et la croient
contaminée. Ils préfèrent cheminer à la lueur ténébreuse de leur or et de
leur haine qui ne luisent que parce que les réalités infernales ont la
brillante phosphorescence des lacs de perdition..."
"Ma sœur, Jésus... oh !"
Lazare découvre Marie qui se glisse derrière une haie du verger de Lazare
pour arriver le plus près possible. Elle marche courbée, mais sa tête blonde
brille comme de l'or contre le fond du buis sombre.
Marthe va se lever. Mais Jésus lui pose une main sur la tête et elle doit
rester où elle est. Jésus élève plus fort encore sa voix.
"Que dire de ces malheureux ? Dieu
leur a donné le temps de faire pénitence et
ils en abusent pour pécher. Mais Dieu ne les perd pas de vue, même quand il
semble qu'Il le fasse. Un moment vient : comme la foudre qui brise même
le roc, l'amour de Dieu brise leur cœur dur, ou bien encore l'accumulation de
leurs fautes fait monter jusqu'à leur gueule et leurs narines la marée de
leur fange. Et ils sentent - oh ! oui finalement ils sentent le dégoût
de cette saveur et de cette puanteur qui répugne aux autres et qui remplit
leurs cœurs - il vient un moment où ils en ont la nausée et il s'élève en eux
un commencement de désir pour le bien. L'âme crie alors : "Et qui
m'aidera à revenir au temps de ma jeunesse, quand mon âme était dans l'amitié
de Dieu ?
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611> Quand sa lumière brillait
dans mon cœur et que je marchais dans son rayonnement ?
Quand, devant ma justice, le monde se taisait, plein d'admiration et
que quiconque me voyait proclamait mon bonheur . Le
monde buvait mon sourire et
l'on accueillait mes paroles comme les paroles d'un ange et le cœur
tressaillait de fierté dans la poitrine de mes proches . Et
maintenant que suis-je ? Objet de moquerie pour les jeunes, d'horreur
pour les vieux . Ils
me chansonnent et me
crachent leur mépris au visage ".
Oui, c'est ainsi que parle à certaines heures l'âme des pécheurs des vrais
Job, car il n'y a pas de misère plus grande que celle-là, la misère de celui
qui a perdu pour toujours l'amitié de Dieu et son Royaume. Et elles doivent
faire pitié, seulement pitié. Ce sont des âmes qui par désœuvrement ou par
étourderie ont perdu l'Éternel Époux. "La nuit, dans mon lit, je
cherchais l'amour de mon âme et ne le trouvais pas ".
En effet, dans les ténèbres, on ne peut distinguer l'époux, et l'âme,
aiguillonnée par l'amour, inconsciente parce qu'elle est environnée par la
nuit spirituelle cherche et veut trouver un rafraîchissement à son tourment.
Elle croit le trouver dans un amour quelconque. Non. Il n'y a qu'un amour
pour l'âme : Dieu. Elles vont, ces âmes que l'amour de Dieu aiguillonne,
cherchant l'amour. Il suffirait qu'elles veuillent en elles la lumière et
elles auraient l'Amour pour époux. Elles vont comme des malades, cherchant à
tâtons l'amour, et elles rencontrent tous les amours, toutes les choses dégoûtantes
auxquelles l'homme a donné ce nom, mais elles ne trouvent pas l'Amour; car
l'Amour, c'est Dieu et non pas l'or, la jouissance, le pouvoir.
Pauvres, pauvres âmes ! Si
moins paresseuses, elles s'étaient levées au premier appel de l'Époux Éternel
pour aller vers Dieu qui dit : "Suis-Moi ", vers Dieu qui dit : "Ouvre-Moi ", elles ne seraient allées ouvrir la porte avec
l'élan de leur amour réveillé quand l'Époux déçu est déjà loin. Disparu... Et
elles n'auraient pas profané cet élan saint d'un besoin d'aimer dans une boue
qui dégoûte l'animal immonde tant elle est inutile et couverte de ronces qui
n'étaient pas des fleurs mais seulement des aiguillons qui la déchirent au
lieu de la couronner. Et elles n'auraient pas connu le mépris des gardes de service,
de tous les gens qui, comme Dieu mais pour des motifs opposés, ne perdent pas
de vue le pécheur et le montrent du doigt pour le tourner en dérision et le
critiquer.
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612> Pauvres âmes frappées,
dépouillées, blessées par tout le monde Seul Dieu ne s'unit pas à cette
lapidation de mépris sans pitié Mais il fait tomber ses larmes pour guérir
ses blessures et revêtir sa créature d'un vêtement qui brille comme le
diamant. C'est toujours sa créature... Dieu seul... et avec le Père, les fils
de Dieu. Bénissons le Seigneur. Il a voulu que pour les pécheurs je dusse
revenir ici pour vous dire : "Pardonnez, pardonnez toujours. Faites
sortir de tout mal un bien, de toute offense une grâce" .Je ne vous dis
pas "faites" seulement. Je vous dis : répétez mon geste.
J'aime, et je bénis mes ennemis puisque grâce à eux, j'ai pu revenir vers
vous, mes amis.
La paix soit sur vous tous."
Les gens agitent des voiles et des rameaux en l'honneur de Jésus et puis s'éloignent
tout doucement.
"Ils l'auront vue, cette
impudente ?"
"Non, Lazare. Elle était
derrière la haie et bien cachée. Nous pouvions la voir d'ici, de la terrasse.
Les autres, non."
"Elle nous avait promis
de..."
"Pourquoi
ne devait-elle pas venir ? N'est-elle pas une fille d'Abraham, elle
aussi ? Je veux que vous, frères, et vous, disciples, vous juriez de ne
pas lui faire de réflexions. Laissez-la faire. Elle se moquera de Moi ?
Laissez-la faire. Elle pleurera ? Laissez-la faire. Elle voudra
rester ? Laissez-la faire. Elle voudra fuir ? Laissez-la faire.
C'est le secret du Rédempteur et des rédempteurs : avoir patience, bonté, constance et prière. Rien
de plus. Tout geste est de trop pour certaines maladies... Adieu, amis. Je reste
pour prier. Pour vous, allez chacun à votre devoir. Et que Dieu vous
accompagne."
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