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Vision du vendredi 11
mai 1945
88> Jésus est
sur le point d'arriver avec la barque à Capharnaüm. Ça va être le coucher du soleil
et le lac est tout un scintillement de jaune-rouge. Pendant que les deux
barques font les manœuvres pour accoster, Jean dit : "Je vais tout
de suite à la fontaine et je prends de l'eau pour te désaltérer."
"Elle est bonne l'eau, ici." s'exclame André.
"Oui, elle est bonne et votre amour me la rend encore meilleure."
"Je vais porter le poisson à la maison. Les femmes vont le préparer pour
le souper. Ensuite, tu nous parles à nous et à elles ?"
"Oui, Pierre."
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89> "C'est plus beau, maintenant,
de revenir à la maison. Auparavant, nous semblions autant de nomades. Mais,
maintenant, avec les femmes, il y a plus d'ordre, plus d'amour. Et
puis ! De voir ta Mère, cela me fait tout de suite
passer la fatigue. Je ne sais..."
Jésus sourit et se tait. La barque s'échoue sur la grève. Jean et André, qui
sont en sous-vêtements courts, sautent dans l'eau, et avec l'aide des garçons
amènent la barque à la rive et mettent la planche qui sert de pont. Jésus
descend d'abord et attend que la seconde barque soit à la rive pour s'unir à
tous les siens. Puis, à pas lents, ils vont vers la fontaine. Une fontaine
naturelle. Une source qui coule un peu en dehors du pays et
dont l'eau retombe dans un bassin de pierre, fraîche, abondante, argentée.
Elle vous invite à boire, cette eau, tant elle est limpide. Jean, qui est
parti devant avec l'amphore, revient déjà et présente le broc ruisselant à
Jésus qui boit à longs traits.
"Comme tu avais soif, mon Maître ! Et moi, comme un sot, je ne
m'étais pas procuré de l'eau."
"Cela ne fait rien, Jean. Maintenant tout est passé." et il le
caresse.
Ils sont sur le point de revenir, quand ils voient arriver, avec toute la
vitesse dont il est capable, Simon Pierre, qui était allé à la maison porter
son poisson. "Maître ! Maître !" crie-t-il à bout de
souffle. "Le pays est en émoi car l'unique petit-fils du pharisien
Éli. est en train de mourir à la suite d'une morsure de serpent. Il était allé justement avec
le grand-père et contre la volonté de sa mère dans leur oliveraie. Éli
surveillait des travaux. L'enfant jouait près des racines d'un vieil olivier,
il a mis la main dans un trou, espérant y trouver un lézard et il a trouvé un
serpent. Le vieillard semble fou. La mère de l'enfant, qui entre parenthèses
déteste le beau-père et à juste titre, l'accuse d'assassinat. L'enfant se
refroidit d'un moment à l'autre. Entre parents, ils ne se sont pas
aimés ! Et certes, on ne peut être plus de famille que cela !"
"C'est bien mauvais les rancœurs dans une famille :"
"Mais, Maître, je dis que les serpents n'ont pas aimé le
serpent :Éli. Et ils ont tué le petit serpent. Je regrette qu'il m'ait
vu et qu'il m'ait crié par derrière : "Le Maître est-il
là ?" Et je regrette pour le petit. C'était un bel enfant et ce
n'est pas de sa faute s'il était le petit-fils d'un pharisien."
"Oui, ce n'est pas de sa faute..." Ils se dirigent vers le pays et
voient vers eux un tas de personnes qui crient et pleurent et en tête le
vieil Éli.
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90> "Il nous a
trouvés ! Retournons sur nos pas !"
"Mais pourquoi ? Ce vieillard souffre."
"Ce vieux te hait. Souviens-t-en. C'est un de tes accusateurs, l'un des
premiers et des plus acharnés auprès du Temple. "
"Je me souviens que je suis la Miséricorde."
Le vieil Éli, dépeigné, bouleversé, les habits en désordre, court vers Jésus,
les bras tendus et s'écroule à ses pieds en criant : "Pitié !
Pitié ! Pardon ! Ne te venge pas sur l'innocent de ma dureté. Toi
seul peux le sauver ! Dieu, ton Père, c'est Lui qui t'a amené ici. Je
crois en Toi ! Je te vénère ! Je t'aime et Pardon ! J'ai été
injuste, menteur ! Mais je suis puni. Ces seules heures sont une
punition. À l'aide ! C'est le garçon ! Le fils unique de mon garçon
qui est mort. Et elle m'accuse de l'avoir tué." et il pleure en se
frappant la tête par terre en cadence.
"Allons ! Ne pleure pas ainsi. Veux-tu mourir sans plus te soucier
de voir grandir le petit ?"
"Il meurt ! Il meurt ! Peut-être il est déjà mort. Fais-moi
mourir, moi aussi. Mais que je ne vive pas dans cette maison vide. Oh !
mes tristes derniers jours !"
"Éli, lève-toi et allons-y..."
"Toi... est-ce vrai que tu viens ? Mais, sais-tu qui je suis ?"
"Un malheureux. Allons."
Le vieil homme se lève et dit : "Je vais devant, mais Toi, cours,
cours, fais vite !" Et il s'en va, rapide, à cause du désespoir qui
lui aiguillonne le cœur.
"Mais, Seigneur, crois-tu que cela le fera changer ? Oh ! quel
miracle inutile ! Mais laisse mourir ce petit serpent ! Le vieux
mourra aussi de chagrin et... et cela en fera un de moins sur ta route. Dieu
y a pensé à..."
"Mais, Simon ! En vérité maintenant
le serpent c'est toi." Jésus repousse avec sévérité Pierre qui baisse la
tête, et il va de l'avant .
Près de la plus grande place de Capharnaüm.
Il y a une belle maison devant laquelle une foule fait grand bruit... Jésus
s'y rend et va y arriver lorsque, par la porte grande ouverte, sort le vieil
homme suivi d'une femme échevelée qui serre dans ses bras un être agonisant.
Le venin paralyse déjà les organes et la mort est imminente. La menotte
blessée pend avec la marque de la morsure à la racine du pouce. Éli ne fait
que crier: "Jésus ! Jésus !"
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91> Jésus, serré, écrasé par la
foule qui Lui rend tout geste presque impossible, prend la petite main et la
porte à la bouche. Il suce la blessure, puis souffle sur le petit visage
cireux aux yeux à demi-clos et vitreux. Ensuite il se redresse et dit :
"Voici, maintenant
l'enfant s'éveille. Ne l'effrayez pas avec tous ces visages bouleversés.
Il aura déjà peur en se souvenant du serpent."
En effet, le petit, dont le visage se colore de rose, ouvre la bouche et
baille longuement. Il se frotte les yeux, puis les ouvre et reste ébahi de se
trouver au milieu de tant de gens, puis il se souvient, essaye de fuir en
faisant un bond si soudain qu'il tomberait si Jésus ne l'eût reçu promptement
dans ses bras.
"Bon ! bon ! De quoi as-tu peur ? Regarde le beau
soleil ! Voici le lac, voilà ta maison, et ici la maman et le
grand-père."
"Et le serpent ?"
"Disparu, C'est Moi qui suis là."
"Toi, oui..." L'enfant réfléchit... puis de sa voix naïve et
innocente il dit : "Le grand-père me disait de te dire
"maudit". Mais, moi, je ne le dis pas. Je t'aime bien !
moi."
"Moi ? J'ai dit cela ? L'enfant délire. Ne le crois pas,
Maître. Je t'ai toujours respecté." La peur qu'il surmonte fait déjà
resurgir sa vieille nature.
"Les paroles ont et n'ont pas de valeur. Je les prends pour ce qu'elles
valent. Adieu, petit. Adieu, femme. Adieu Éli. Aimez- vous bien et aimez-moi
si vous pouvez." Jésus tourne le dos et va vers la maison où il habite .
"Pourquoi, Maître, n'as-tu pas fait un
miracle éclatant ? Tu aurais dû commander au venin de quitter l'enfant.
Tu devais te montrer Dieu. Au lieu de cela tu as sucé le venin comme l'aurait
fait le premier venu." Judas de Kériot est
peu satisfait. Il voulait quelque chose de fracassant. Les autres aussi sont
du même avis. "Tu devais l'écraser cet ennemi en usant de ta puissance.
Tu as entendu, hein ! Il a tout de suite remis le venin..."
"Peu importe le venin, Mais réfléchissez que si j'avais agi comme vous
désiriez me voir agir, lui aurait dit que Belzébuth m'aidait. En son âme en
ruines, il peut encore admettre ma puissance de médecin. Pas autre chose. Le miracle amène
à la foi ceux qui déjà sont sur cette route. Mais
chez ceux qui n'ont pas d'humilité - la foi prouve toujours l'existence de
l'humilité dans une âme - le miracle les porte à blasphémer; Il est donc
mieux d'éviter ce danger en recourant à des procédés apparemment humains.
C'est la misère des incrédules, leur inguérissable misère. Il n'y a pas
d'argent qui la fasse disparaître, car aucun miracle ne les amène à croire ni
à être bons. Peu importe. J'accomplis mon devoir. Eux suivent leurs tendances
mauvaises."
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