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"L'Évangile tel
qu'il m'a été révélé" |
aucun accent |
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lundi 5 mars
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- [Commentaire de M. V. : Comment elle écrit] 349 - La mauvaise humeur des apôtres persiste 350 - Vive altercation entre Pierre et Judas 351 - Jésus parle à Jean de Passion et de Pentecôte 352 - Le Jourdain est en crue 353 - Marie-Magdeleine vient avertir Jésus d'un danger 355 - Quelqu'un consent à prêter des barques 356 - Les barques coupent le courant sans effort 357 - L'acte de foi du propriétaire des barques 358 |
5.51. |
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349> Finalement je puis
écrire ce qui occupe ma vision mentale et mon audition mentale depuis le
début de l'aube de ce matin. Cela me fait souffrir à cause de l'effort que je
fais pour entendre les choses extérieures et les affaires de la maison, alors
que je dois voir et entendre les choses de Dieu, et que je ne puis supporter
autre chose que ce que voit mon esprit. Quelle patience il me faut pour... ne pas perdre la patience
quand j'attends le moment de dire à Jésus : "Me voilà! Maintenant
tu peux aller de l'avant" ! J'affirme en conscience que ce que j'écris, parce que je le
vois ou je l'entends, je l'écris pendant que je le vois ou l'entends. Voici donc ce que je vois depuis ce matin, et celui qui
m'avertit intérieurement me dit que c'est le début d'une longue et belle
vision. 350> Jésus, par un temps de
chien, va par un chemin de terre extrêmement boueux. La route est un petit
ruisseau de boue qui gicle à chaque pas, une boue jaunâtre, collante,
glissante comme du savon mou, qui s'attache aux sandales, les aspire comme
une ventouse, et en même temps fuit sous elles, en rendant la marche pénible par
suite des glissades continuelles. Il doit avoir plu et replu les jours précédents et le ciel
annonce encore de la pluie. Il est bas, couleur de plomb, parcouru par des
nuages épais que pousse le sirocco ou le vent grec, si épais que dans la
bouche l'air semble un corps douceâtre comme enduit de miel. Il ne soulage
pas ce souffle de vent syncopé qui courbe les herbes et les branches et,
après qu'il soit passé, tout revient à la lourde immobilité de la chaleur
orageuse. De temps à autre un nuage crève, et de grosses gouttes chaudes
comme si elles venaient d'une douche tiède, descendent pour faire des bulles
dans la boue qui gicle encore plus sur les vêtements et les jambes. Le bas des tuniques, bien que Jésus et les siens les
aient relevées en les faisant remonter jusqu'à la taille à l'aide du cordon
qui les retient à la ceinture, est tout éclaboussé par la boue, très humide
en bas, presque sèche dans les taches plus hautes. Vêtements et manteaux, même
ceux que l'on porte le plus haut possible en les tenant pliés au milieu pour
les garder propres et pour se mettre doublement à l'abri des averses courtes
mais violentes, en sont tout salis. Les pieds et les jambes jusqu'à mi-jambe
semblent avoir une épaisse chaussette de laine imprégnée de boue et qui s'y
est incrustée. Les disciples se plaignent un peu du temps et du chemin et,
soit dit en passant, également de la volonté peu... hygiénique du Maître,
d'aller par un temps pareil. Jésus semble ne pas entendre, mais il entend. Deux
ou trois fois il se retourne un peu — ils marchent presque en file indienne
pour tenir le côté gauche du chemin un peu plus élevé que le côté droit et
pour cette raison moins boueux — il se retourne pour les regarder, mais ne
parle pas. La dernière fois, c'est le plus âgé des disciples qui
dit : "Oh ! pauvre de moi ! Avec cette humidité qui sèche
sur moi, je vais en sentir des douleurs ! Je suis vieux moi ! Je
n'ai plus trente ans !" [1]. Et Matthieu lui aussi bougonne : "Et moi,
alors ? Moi, je n'étais pas habitué... Quand il pleuvait à Capharnaüm, tu le sais bien Pierre, je ne sortais pas
de ma maison. Je mettais des commis au comptoir de la gabelle et eux
m'amenaient ceux qui devaient payer. 351> J'avais organisé un
vrai service dans ce but. Oui... et puis qui se déplaçait par mauvais
temps ? Hum ! Quelque mélancolique. Marchés et voyages, on les fait
par beau temps..." "Taisez-vous ! Il entend !" dit Jean. "Mais non, il n'entend pas. Il pense, et quand il pense...
c'est comme si on n'existait pas" dit Thomas.
"Que sais-tu ?" demande Pierre qui tout à coup devient
rouge comme un coq. "Tu sais tout ! Quels amis as-tu ? Tu es
peut-être un grand d'Israël ? Mais, allons donc ! Toi aussi tu es
un pauvre homme comme les autres et moi. Un peu plus beau... Mais la beauté
de la jeunesse est une fleur qui ne dure qu'un jour ! Moi aussi, j'étais
beau !" Un frais éclat de rire de Jean traverse l'air. Les
autres aussi rient et se moquent un peu de Pierre à cause de ses
rides, de ses jambes un peu écartées comme celles de tous les marins, ses
yeux un peu bovins et rougis par les vents du lac. "Riez donc, mais c'est ainsi. Et puis, ne m'interrompez
pas. Dis toi, Judas. Quels amis
as-tu ? Que sais-tu ? Pour savoir ce que tu fais comprendre, tu
dois avoir des amis parmi les ennemis de Jésus. Et celui qui a des
amis parmi les ennemis, c'est un traître. Hé ! mon garçon ! Fais
attention si tu tiens à ta beauté ! Car s'il est vrai que je ne suis
plus beau, il est vrai aussi que je suis encore fort, et je n'aurais pas de
mal à te casser les dents ou à te crever un œil" dit Pierre. "Quelles façons de parler ! C'est vraiment d'un
grossier pêcheur !" dit Judas avec le mépris d'un
prince offensé. "Parfaitement, et je m'en vante. Pêcheur, mais franc comme
mon lac qui, s'il veut faire une tempête, ne dit pas : "Je vais
faire une bonace", mais il a un certain frisson et il met comme témoins
à la voûte des deux certains amas de nuages. Il suffit de ne pas être idiot
ou ivre pour comprendre l'avertissement et agir en conséquence. Toi... tu
ressembles à cette boue qui paraît solide et, regarde" (et d'un coup de
pied énergique, il fait gicler la boue jusqu'au menton du bel Iscariote). "Mais, Pierre ! Ces façons
d'agir sont indignes ! C'est là tout le fruit des paroles du Maître sur
la charité !" 352> "Et aussi pour
toi sur l'humilité et la sincérité. Allons ! Crache ce que tu sais. Que
sais-tu ? Est-ce vrai que tu sais ou bien tu te donnes des airs pour
faire croire que tu as des amis puissants ? Pauvre ver que tu
es !" "Ce que je sais, je le sais, et je ne viendrai pas te le
dire, pour amener des rixes qui te plairaient, galiléen que tu es. Je répète
que si le Maître était moins têtu, ce serait un grand bien. Et aussi moins
violent. Les gens se lassent de s'entendre offenser." "Violent ? Mais s'il l'était, il devrait te faire
voler dans le fleuve, tout de suite. Un beau vol par-dessus ces arbres. Ainsi
tu te laverais la boue qui te salit la figure. Si cela pouvait servir à te
laver le cœur qui, si je ne me trompe, doit être plus encroûté que mes jambes
boueuses." En effet Pierre, très poilu et de petite taille, a les
jambes plutôt boueuses. Lui et Matthieu ne sont que glaise
presque jusqu'aux genoux. "Mais, enfin, finissez-en !" dit justement Matthieu. Jean qui a remarqué que Jésus ralentissait, soupçonne
qu'il a entendu et, hâtant le pas, il dépasse deux ou trois compagnons, le
rejoint, se met à son côté et il l'appelle : "Maître !"
doucement comme toujours et avec son regard d'amour, en relevant la tête
parce qu'il est plus petit et qu'il se tient sur le milieu du chemin alors
que les autres cheminent sur la berge plus élevée. "Oh ! Jean! Tu m'as rejoint ?" Jésus lui
sourit. Jean, en étudiant affectueusement et aussi avec crainte le
visage du Maître pour se rendre compte s'il a entendu, répond :
"Oui, mon Maître. Veux-tu de moi ?" "Toujours je te veux. Je vous voudrais tous, et avec ton
cœur ! Mais si tu marches là où tu es, tu vas finir de te tremper."
"Peu m'importe, Maître ! Rien ne m'importe que de
rester près de Toi !" "Tu veux rester toujours avec Moi ? Tu ne penses pas
que je suis imprudent et que je puis vous mettre dans l'embarras, vous aussi.
Tu ne te sens pas offensé parce que je ne suis pas tes conseils ?" "Oh ! Maître ! Alors tu as entendu ?" Jean est consterné. "J'ai tout entendu, dès les premières paroles. Mais ne
t'en afflige pas. Vous n'êtes pas parfaits. Je le savais quand je vous ai
pris. Et je ne prétends pas que vous le deveniez rapidement. Vous devez
d'abord passer de l'état sauvage à l'état domestique au moyen de deux
greffes..." "Lesquelles, Maître ?" "L'une de sang et l'autre de feu. Après, vous serez des
héros du Ciel et vous convertirez le monde, en commençant par vous." 353> "De sang ? De feu ?" "Oui, Jean. Le Sang : le mien..." "Non, Jésus !" Jean l'interrompt en gémissant. "Du calme, ami. Ne m'interromps pas. Écoute, toi le
premier, ces vérités. Tu le mérites. Le Sang : le mien. Tu le sais.
C'est pour cela que je suis venu. Je suis le Rédempteur... Pense aux prophètes. Ils n'ont pas
omis un iota quand ils ont décrit ma mission. Je serai l'Homme décrit par
Isaïe. Et quand j'aurai perdu mon Sang, c'est Lui qui vous fécondera. Mais je
ne me bornerai pas à cela. Vous êtes tellement imparfaits et faibles, fermés
et craintifs, que Moi, glorieux à côté de mon Père, "Oh ! Maître ! Qui est-ce ?" "Tu le sauras un jour. Maintenant ignore-le. Et par
charité, ne cherche même pas à savoir. Essayer de savoir suppose que l'on
soupçonne. Tu ne dois pas soupçonner tes frères, car le soupçon est déjà un
manque de charité." "Il me suffit que tu m'assures que ce ne sera pas moi le
traître, ni Jacques." "Oh ! pas toi ! Ni non plus Jacques. Tu es mon
réconfort, brave Jean !" et
Jésus lui passe un bras autour de l'épaule et il l'attire à Lui, et ils
marchent ainsi embrassés. Ils se taisent pendant un moment. Les autres aussi se taisent
maintenant. On n'entend que le bruit des pas sur la terre. Puis un autre bruit se fait entendre. Le bruit d'un
bouillonnement, je dirais le lourd ronflement d'un catarrheux. Un
bouillonnement monotone, interrompu de temps en temps par de légers
éclatements. "Tu entends ? dit Jésus. Le fleuve est proche." "Mais nous n'arriverons au gué qu'à la nuit. La nuit va
bientôt tomber." 354> "Nous dormirons dans une cabane. Et
demain nous passerons. J'aurais voulu arriver plus tôt car le niveau monte
d'heure en heure. Tu entends ? Les roseaux des rives se brisent sous le
poids des eaux de la crue." "Ils t'ont tant retenu dans ces villages de la
Décapole ! Nous le disions à ces malades : "Une autre
fois !" mais..." "Mais celui qui est malade veut guérir, Jean. Et Celui qui
a pitié guérit tout de suite, Jean. N'importe. Nous passerons quand même. Je
veux faire l'autre rive avant de revenir à Jérusalem pour la Pentecôte."
Ils se taisent de nouveau. La nuit descend avec la rapidité des
jours de pluie. La marche, dans le crépuscule de plus en plus obscur, devient
encore plus difficile. Les arbres aussi, qui sont le long du chemin,
augmentent l'obscurité avec leur frondaison. "Passons de l'autre côté du chemin. Nous sommes maintenant
tout près du gué. Nous chercherons une cabane." Ils traversent, suivis des autres. Ils franchissent un fossé
boueux, plutôt de la boue que de l'eau, qui va en bruissant se jeter dans le
fleuve. Presque à tâtons, ils passent d'un arbre à l'autre en se dirigeant
vers le fleuve dont la rumeur devient plus proche et plus forte. Un premier rayon de lune perce les nuages, passe entre deux
nuages et descend en faisant briller l'eau boueuse du Jourdain, très gonflé
et très large en ce point. Ce n'est plus le beau fleuve tranquille et couleur
d'azur, dont les eaux calmes et basses laissent à découvert le sable fin de
la grève sur les bords, là où commencent les roseaux dont on entend toujours
le frémissement. Maintenant l'eau a tout envahi et les premiers roseaux,
courbés, brisés et submergés, ne se voient plus. Tout au plus un ruban de
feuilles ondule à fleur d'eau et semble faire un signe d'adieu ou un appel de
détresse. L'eau est déjà aux pieds des premiers arbres. Je ne connais pas ces
arbres. Ils sont grands et feuillus, formant une sorte de muraille épaisse,
sombre dans l'obscurité de la nuit. Quelques saules plongent dans l'eau
jaunâtre les extrémités de leurs chevelures défaites. "Ici, il n'est plus guéable" dit Pierre. "Ici, non. Mais vois là bas, on passe encore" dit André. En effet, deux quadrupèdes passent le fleuve avec précaution.
L'eau arrive au ventre des animaux. "S'ils passent, les barques passeront aussi." 355> "Et cependant il vaut mieux passer tout
de suite, même de nuit. Les nuages se sont dissipés et il y a de la lune. Ne
laissons pas passer le moment. Cherchons s'il y a une barque..." Et
Pierre jette par trois fois un cri prolongé et plaintif : "Oh...
hé !" Pas de réponse. "Allons plus bas jusqu'au gué. Melchias doit y être avec ses
fils. C'est la bonne saison pour lui. Il nous passera." Ils marchent le plus rapidement qu'ils peuvent sur le sentier
étroit qui côtoie le fleuve, qui le frôle presque. "Mais n'est-ce pas une femme ?" dit Jésus en
regardant les deux personnes qui maintenant ont passé le fleuve avec leurs
chevaux et sont arrêtés sur le sentier. "Une femme ?" Pierre et les autres voient mal et
ne distinguent pas si c'est un homme ou une femme, cette forme sombre qui est
descendue de cheval et attend. "Oui, c'est une femme. C'est... c'est Marie. Regardez maintenant qu'elle est dans le
rayon de lune." "C'est bon pour Toi qui y vois clair. Tu as de bons
yeux !" "C'est Marie. Que peut-elle vouloir ?" et Jésus
crie : "Marie !» "Rabbouni ! C'est Toi ? Dieu soit loué que je
t'ai trouvé !" et Marie court comme une
gazelle vers Jésus. Je ne sais pas comment elle ne bute pas dans le sentier
accidenté. Elle a laissé tomber un premier manteau très lourd et maintenant
elle avance avec son voile et un manteau plus léger enroulé autour du corps
sur son vêtement sombre. Quand elle rejoint Jésus, elle tombe à ses pieds sans s'occuper
de la boue. Elle est haletante mais heureuse. Elle répète : "Gloire
à Dieu qui m'a fait te trouver !" "Pourquoi, Marie ?
Qu'arrive-t-il ? Tu n'étais pas à Béthanie ?" "J'étais à Béthanie avec ta Mère et les femmes, comme tu l'avais dit... Mais
je suis venue à ta rencontre... Lazare ne le pouvait pas
car il souffre beaucoup... Alors je suis venue avec le serviteur..." "Toi, en voyage seule avec un garçon et en cette
saison !" "Oh ! Rabbouni ! tu ne voudras pas me dire que
tu penses que j'ai peur. Je n'ai pas eu peur de faire tant de mal... Je n'ai
pas peur maintenant de faire le bien." "Et alors, pourquoi es-tu venue ?" "Pour te dire de ne pas passer.... De l'autre côté, ils
t'attendent pour te faire du mal... Je l'ai su... Je l'ai su par un hérodien
qui autrefois... qui autrefois m'aimait... Qu'il l'ait dit par amour, encore,
ou par haine, je ne sais... Je sais qu'avant avant hier, il m'a vue à travers
la grille et il m'a dit : "Sotte Marie, tu es en train d'attendre
ton Maître ? 356> Tu fais bien car ce sera la dernière fois. À
son passage en Judée, on va le prendre. Regarde-le bien, et puis échappe-toi,
car il n'est pas prudent d'être près de Lui, maintenant..." Alors... tu
peux penser avec quel cœur... je me suis informée... Tu sais... j'en ai connu
beaucoup... et tout en me traitant de folle ou de... possédée, ils me parlent
encore... J'ai su que c'était vrai. Alors j'ai pris deux chevaux et je suis
venue, sans rien dire à ta Mère... pour ne pas
l'affliger. Éloigne-toi... éloigne-toi tout de suite, Maître. S'il savent que
tu es ici, au-delà du Jourdain, ils vont y venir. Et Hérode aussi te cherche... Tu es trop près de Machéronte, désormais.
Éloigne-toi, éloigne-toi par pitié, par pitié, Maître !..." "Ne pleure pas, Marie..." "J'ai peur, Maître !" "Non ! Peur, toi assez courageuse pour passer le
fleuve en pleine nuit !..." "Mais cela c'est un fleuve et ces gens sont tes ennemis et
ils te haïssent... C'est de leur haine pour Toi que j'ai peur... Car je
t'aime, Maître." "Ne crains pas. Ils ne me prendront pas encore. Ce n'est
pas mon heure. Même s'ils mettaient des troupes et des troupes de soldats le long
de tous les chemins, ils ne me prendraient pas. Ce n'est pas mon heure. Mais
je ferai comme tu veux. Je reviendrai en arrière..." Judas marmotte confusément
quelque chose et Jésus répond : "Oui, Judas, exactement comme tu
dis. Mais exactement pour la première partie de ta phrase. Je lui donne
raison, oui, je lui donne raison, mais non pas parce que c'est une femme,
comme tu l'insinues, mais parce que c'est celle qui a le plus avancé sur le
chemin de l'amour. Marie, retourne à la maison tant que tu le peux. Moi, je
reviendrai en arrière et je passerai... où je pourrai, et j'irai en Galilée.
Viens, avec ma Mère et les autres, à Cana dans la maison de Suzanne. Là, je vous dirai ce qu'il faudra faire. Va
en paix, bénie. Dieu est avec toi." Jésus lui met la main sur la tête, la bénissant ainsi. Marie prend
les mains du Christ et elle les baise et puis elle se relève et s'en
retourne. Jésus la regarde aller, il la regarde ramasser son gros manteau et
se le remettre et puis rejoindre le cheval et y monter pour reprendre le gué
et passer. "Et maintenant partons, dit-il. Je voulais vous faire
reposer, mais je ne puis. J'ai soin de votre sauvegarde, quoiqu'on pense
Judas. 357> Et croyez bien que si vous tombiez aux mains de mes
ennemis, ce serait pire pour votre santé que l'eau et la boue..." Tous baissent la tête en comprenant le reproche caché et qui
leur est donné pour répondre à leurs précédentes conversations. Ils marchent, marchent, marchent pendant toute la nuit, entre
les éclaircies et les courtes averses. Une aube livide les surprend près d'un
tout petit village qui s'étend près du fleuve avec ses masures boueuses. Le
fleuve est un peu moins large qu'au gué. Des barques sont tirées au sec
jusque derrière les habitations pour les garder de la crue. Pierre lance son cri : "Oh!... hé !" Il sort d'une masure un homme robuste mais âgé. "Que
veux-tu ?" "Des barques pour passer." "Impossible ! Le fleuve est trop plein... Le
courant..." "Hé, ami ! À qui le dis-tu ? Je suis pêcheur de
Galilée." "La mer c'est une chose... mais ici, c'est le fleuve... je
ne veux pas perdre la barque. Et puis... je n'en ai qu'une, et toi, avec les
tiens, vous êtes nombreux." "Menteur ! Tu veux me dire que tu n'as qu'une barque
?" "Que mes yeux se dessèchent si je mens, moi...." "Prends garde qu'ils ne se dessèchent pas réellement. Lui
est le Rabbi de Galilée qui donne des yeux aux aveugles et qui... peut te
satisfaire en desséchant les tiens..." "Miséricorde ! Le Rabbi ! Pardonne-moi,
Rabbouni!" "Oui. Mais ne mens jamais. Dieu aime ceux qui sont
sincères. Pourquoi dire que tu n'as qu'une barque quand tout le pays peut te
démentir ? C'est trop humiliant pour un homme de mentir et d'être
démasqué ! Me donnes-tu tes barques?" "Toutes, Maître." "Combien en faut-il, Pierre ?" "En temps normal, deux suffiraient. Mais avec la crue la
manœuvre est plus difficile, et il en faudrait trois." "Prends-les, pêcheur. Mais comment ferai-je pour les
récupérer ?" "Viens dans une. N'as-tu pas des fils ?" "J'ai un fils et deux gendres et des petits-fils." "Deux par barque suffiront pour le retour." "Allons." L'homme appelle les autres et avec l'aide de Pierre, André, Jacques, Jean, ils mettent les
barques à l'eau. Le courant est fort et tend à les entraîner tout de suite.
Les cordes qui les retiennent aux arbres les plus proches sont tendues comme
celles d'un arc et grincent par l'effort. 358> Pierre regarde. Il regarde les
barques, regarde le fleuve, il regarde et il hoche la tête et passe la main
dans ses cheveux grisonnants, puis il donne à Jésus un coup d’œil curieux. "Tu crains, Pierre ?" "Hé !... presque, presque..." "Ne crains pas. Aie foi. Et toi aussi, homme. Celui qui
porte Dieu et ses envoyés ne doit pas craindre. Embarquons. Moi dans la
première barque." Le
propriétaire des barques fait un geste résigné. Il doit penser qu'est
venue sa dernière heure et celle de ses parents. Il doit au moins penser
qu'il va perdre les barques ou s'en aller à la dérive. Jésus est déjà dans la barque, debout à la proue. Les autres
embarquent avec Lui et dans les autres barques. Reste seul à terre un petit
vieux, le garçon peut-être, qui surveille les amarres. "Nous y sommes ?" "Nous y sommes." "Les rames sont prêtes ?" "Prêtes." "Largue, toi, de la rive." Le petit vieux détache les amarres de la cheville qui les
tenait près du tronc. Les barques, au fur et à mesure qu'on les détache, font
une embardée vers le sud, dans le sens du courant. Mais Jésus a son visage de
miracle.
Les voilà de l'autre côté. Ils débarquent facilement et le
courant n'essaie pas d'entraîner les barques quand les rames sont immobiles. "Maître, je vois que tu es réellement puissant, dit le
patron des barques. Bénis ton serviteur et souviens-toi de moi, qui suis un
pécheur." "Pourquoi puissant ?" "Hé ! Cela te semble peu de chose ?! Tu as
suspendu le courant du Jourdain en crue !..." "Josué l'a déjà fait ce miracle et plus grand, puisque les
eaux du fleuve disparurent pour laisser passer l'Arche..." [3] "Et toi, homme, tu as passé la véritable Arche de
Dieu" dit Judas avec sa suffisance. 359> "Dieu Très
Haut ! Oui, je le crois ! Tu es le vrai Messie ! Le Fils du
Dieu Très Haut. Oh ! je le dirai dans les villes et les villages
riverains. Je le dirai, ce que tu as fait, ce que je t'ai vu faire !
Reviens, Maître ! Mon pauvre pays a des malades en grand nombre. Viens
les guérir !" "Je viendrai. Toi, en attendant, prêche en mon Nom la foi
et la sainteté pour qu'ils soient agréables à Dieu. Adieu, homme. Va en paix
et ne crains pas pour le retour." "Je ne crains pas. Si je craignais, je te demanderais
d'avoir pitié pour ma vie. Mais je crois en Toi et en ta bonté et je m'en
vais sans rien demander. Adieu !" Il rembarque en mettant en premier la proue dans le fleuve et
il s'en va, tranquille, rapidement. Il touche la rive. Jésus, qui est resté arrêté jusqu'à ce qu'il l'ait vu à terre,
fait un geste de bénédiction. Puis il gagne la route. Le fleuve reprend sa marche rapide... Et tout finit ainsi. |
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[1] C’est normalement Simon le zélote qui est le plus âgé de tous.
[2] Voir les délires de Judas au moment de son suicide.