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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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samedi 13
octobre 29 (16 Boul)
- S'approche un aveugle de naissance 323
- Il l'est pour manifester la puissance
de Dieu 324 - Jésus l'envoie à la piscine de Siloé
325 - Les phases du miracle 326 - L'étonnement de la foule 327 - À la maison de Sidonia dit Bartolmaï
327 - Récit du miraculé 328 - Il est interrogé par les émissaires du
Temple 329 - Et refuse de les suivre 330 - La foule s'en prend aux émissaires 531
- Joseph d'Arimathie calme la foule 331 - Il témoigne au Temple en faveur de
Jésus 332 - La déposition du miraculé 333 - Les adversaires de Jésus pensent à un
trucage 334 - La déposition des parents du miraculé
335 - Nouvelle déposition du miraculé 336 - La famille à la synagogue pour rendre
grâce 337 |
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323> Jésus sort avec ses apôtres et Joseph
de Sephoris se dirigeant vers la synagogue. La journée, limpide et
sereine, réjouit comme une promesse de printemps après les jours venteux et
couverts, vrais jours d'hiver. Beaucoup de gens de Jérusalem sont donc sur
les routes, les uns allant vers les synagogues, d'autres en revenant ou
venant d'autres lieux, certains avec leur famille afin de sortir de la ville
pour jouir du soleil dans la campagne. De la Porte d'Hérode, visible de la
maison de Joseph de Sephoris, on voit les gens quitter les murs pour des
distractions joyeuses, en plein air. Un plongeon dans la verdure, dans
l'espace, dans la liberté, en dehors des rues étroites entre les hautes
maisons. Je crois que la ceinture champêtre qui entourait Jérusalem avait été
voulue spontanément par les habitants qui voulaient concilier la mesure du
chemin du sabbat avec leur désir d'air et de soleil, qu'ils prenaient sur les
routes, et non seulement sur les terrasses des maisons. 324> Mais Jésus ne va pas vers la porte d'Hérode. Au
contraire, il lui tourne le dos pour se diriger vers l'intérieur de la ville.
Mais il n'a fait que quelques pas sur la route plus large, où débouche le
petit chemin où se trouve la maison de Joseph de Sephoris, que Judas de Kériot attire son attention
sur un jeune homme qui s'avance vers eux, en tâtant les murs avec un bâton,
en levant en l'air son visage sans yeux, avec la démarche particulière aux
aveugles. Ses habits sont pauvres mais propres, et ce doit être une personne
connue de beaucoup de gens de Jérusalem car plusieurs le montrent du doigt et
certains lui disent : "Homme, aujourd'hui tu t'es trompé de route. Les
chemins du Moriah sont tous dépassés, tu es déjà à Bézéta." [1] "Je ne demande
pas d'argent aujourd'hui" répond l'aveugle avec un sourire et il avance
toujours avec ce sourire vers le nord de la ville. "Maître,
observe-le. Il a les paupières soudées ou plutôt je dirais qu'il n'a pas de
paupières. Le front rejoint les joues sans aucune cavité et il semble que par
dessous il n'y ait pas de globes oculaires. Il est né ainsi, le malheureux,
et il mourra de même sans avoir vu une seule fois la lumière du soleil ni le
visage d'un homme. Maintenant, Maître, dis-moi : pour être ainsi puni, il a
certainement péché. Mais s'il est né aveugle, comme c'est certain, comment
peut-il avoir péché avant de naître ? Peut-être ses parents ont péché et Dieu
les a punis en le faisant naître ainsi ?" Les autres apôtres
aussi, avec Isaac et Margziam, se serrent près de
Jésus pour entendre sa réponse. Et pressant le pas, comme attirés par la
haute taille de Jésus, qui domine la foule, accourent deux hiérosolymitains [2] de condition aisée
qui étaient un peu en arrière de l'aveugle et entre eux se trouve Joseph d'Arimathie qui ne s'approche
pas mais, adossé a un portail élevé sur deux marches, tourne ses regards vers
tous les visages pour les observer.
"Vas-y toi, André, je veux rester ici
et voir ce que fait le Maître" répond Judas en montrant Jésus qui s'est penché sur le
chemin poussiéreux, a craché sur un petit tas de terre et est en train de
délayer avec le doigt la poussière dans la salive pour former une boulette de
boue. Pendant qu'André, toujours condescendant va prendre l'aveugle qui va
tourner dans le petit chemin où se trouve la maison de Joseph de Sephoris, Jésus étend la boue
sur ses deux index en restant ainsi les mains tendues comme le prêtre pendant
la Sainte Messe. Cependant Judas quitte sa place pour dire à Matthieu et à Pierre : "Venez ici,
vous qui n'avez pas une grande taille, et vous verrez mieux." Et il se
met en arrière de tout le monde, presque caché par les fils d'Alphée et par Barthélemy, qui sont grands. André revient en
tenant par la main l'aveugle qui s'époumone à dire : "Je ne veux pas d'argent.
Laisse-moi aller. Je sais où se trouve celui qu'on appelle Jésus, et je vais
pour demander..." "C'est Jésus qui
est devant toi" lui dit André en s'arrêtant devant le Maître.
L'aveugle, avec son
visage barbouillé de boue, reste un instant perplexe et il ouvre les lèvres
pour parler, puis il les ferme et il obéit. Les premiers pas sont lents comme
s'il était pensif ou bien déçu, puis il presse le pas en rasant le mur avec
son bâton, de plus en plus vite, autant que le peut un aveugle, peut-être
davantage, comme s'il se sentait guidé... 326> Les deux hiérosolymîtains ont un rire sarcastique et, en
hochant la tête, ils s'en vont. Joseph d'Arimathie, et le fait
m'étonne, les suit sans même saluer le Maître et il revient sur ses pas,
c'est-à-dire vers le Temple, alors qu'il venait de cette direction. Ainsi,
tant l'aveugle que les deux et que Joseph d'Arimathie, vont vers le sud de la
ville, alors que Jésus tourne vers l'occident, et je le perds de vue car la
volonté du Seigneur me fait suivre l'aveugle et ceux qui le suivent. Après avoir passé
Bézéta, ils entrent tous dans la vallée qui se trouve entre le Moriah et Sion
— il me semble l'avoir entendu appeler Tiropéon d'autres fois — ils la
suivent toute entière jusqu'à Ophel, la côtoient,
sortent sur la route qui va à la fontaine de Siloé, en restant toujours dans
cet ordre : d'abord l'aveugle qui doit être connu dans ce quartier populaire,
puis les deux, en dernier lieu, à quelque distance, Joseph d'Arimathie, Joseph s'arrête près
d'une maisonnette insignifiante, à demi caché par une haie de buis qui fait saillie
en contournant le jardinet de la pauvre maison. Mais les deux s'en vont tout
près de la fontaine. Ils observent l'aveugle qui s'approche avec précaution
du vaste bassin et, en tâtant le mur humide, plonge une main qu'il retire
toute ruisselante et il se lave les yeux, une, deux, trois fois. La troisième
fois, il presse aussi sur son visage l'autre main en laissant tomber son
bâton et en poussant un cri que semble provoquer la douleur. Puis il enlève lentement les mains et
son précédent cri de douleur se change en un cri de joie : "Oh !
Très-Haut ! Je vois !" et il se jette à terre comme vaincu par
l'émotion, met ses mains pour protéger ses yeux, les serre aux tempes,
anxieux de voir, mais gêné par la lumière et il répète : "J'y vois ! J'y
vois ! C'est donc cela la terre ! La lumière ! L'herbe que je ne connaissais
que par sa fraîcheur..." Il se lève tout en restant courbé, comme
quelqu'un qui porte un poids, le poids de sa joie, va au ruisselet qui évacue
le trop-plein d'eau et il le regarde courir, scintillant et riant et il
murmure : "Et ceci, c'est l'eau... Voilà ! C'est ainsi que je la sentais
entre mes doigts (il y plonge la main) froide et coulante, mais je ne la
connaissais pas... Ah ! Belle ! Belle ! Comme tout est beau !" Il lève
le visage et voit un arbre... il s'en approche, le touche, étend la main,
attire à lui une branchette, la regarde et rit, il rit, abrite ses yeux de la
main, et il regarde le ciel, le soleil, et deux larmes tombent de ses
paupières vierges qu'il a ouvertes pour contempler le monde... Et il abaisse
les yeux sur l'herbe où une fleur se balance sur sa tige et il voit son image
que reflète l'eau du ruisselet, il se regarde et dit : 327> "C'est ainsi que je suis !" Il observe avec
étonnement une tourterelle qui est venue boire un peu plus loin et une
chevrette qui arrache les dernières feuilles d'un rosier sauvage, puis une
femme qui vient à la fontaine avec un bébé sur son sein. Et cette femme lui
rappelle sa mère, sa mère au visage inconnu, et levant les bras au ciel, il
s'écrie : "Sois béni, Très-Haut, pour la lumière, pour la mère et pour
Jésus !" et il s'en va en courant, laissant par terre son bâton
désormais inutile... Les deux n'ont pas
attendu de voir tout cela. Dès qu'ils ont vu que l'homme y voyait, ils sont
partis en courant vers la ville. Joseph, au contraire,
reste jusqu'à la fin et quand l'aveugle qui ne l'est plus, lui passe devant
pour entrer dans le dédale des ruelles du quartier populeux d'Ophel, à son
tour il quitte sa place et revient sur ses pas, vers la ville, tout pensif...
Le quartier d'Ophel,
toujours bruyant, est maintenant en pleine ébullition. On court à droite, à
gauche, on questionne, on répond. "Mais vous
l'aurez confondu avec un autre..." "Non, te dis-je.
Je lui ai parlé et lui ai dit : "Mais est-ce bien toi, Sidonia surnommé Bartolmaï ?" et lui m'a dit :
"C'est moi". Je voulais lui demander comment c'était arrivé, mais
il est parti en courant." "Où est-il
maintenant ?" "Chez sa mère,
certainement." "Qui ? Qui l'a
vu ?" demandent des gens qui accourent. "Moi. Moi"
répondent plusieurs. "Mais comment
est-ce arrivé ?" "... Je l'ai vu
qui courait sans bâton avec deux yeux au visage et j'ai dit : "Regarde !
Ce serait bien Bartolmaï si..." "Je te dis que
j'en suis toute tremblante. En entrant, il a crié : "Mère, je te vois
!" "Une grande joie
pour les parents. Maintenant il pourra aider son père et gagner sa
nourriture..." "La pauvre femme
! Elle a eu un malaise par la joie. Oh ! une chose ! Une chose ! J'étais
allée pour demander un peu de sel et..." "Courons chez
lui, pour savoir..." Joseph d'Arimathie se trouve pris au
milieu de ce vacarme et, je ne sais si c'est par curiosité ou par esprit
d'imitation, il suit le courant et aboutit dans une impasse, qui se dirigerait
vers le Cédron, et où la foule se presse, empêchant d'entendre à cause de ses
cris le bruit du torrent, gonflé par les pluies d'automne. 328> Et Joseph y arrive
quand, d'une autre ruelle qui débouche dans l'impasse, arrivent
les deux de tout à l'heure avec trois autres : un scribe, un prêtre et un
troisième que son vêtement ne me permet pas d'identifier. Ils se fraient un
passage, autoritaires, et cherchent à entrer dans la maison bondée. La maison
comprend une vaste cuisine noire comme du goudron, avec un coin qui en est
séparé par une cloison rustique au-delà de laquelle se trouve un grabat et
une porte qui donne dans une autre pièce avec un lit plus grand. Une porte,
ouverte dans le mur opposé, fait voir un jardinet de quelques mètres carrés. Et
c'est tout. L'aveugle guéri parle
appuyé à une table, répondant à ceux qui l'interrogent, tous de pauvres gens
comme lui, menu peuple de Jérusalem, de ce quartier, qui est peut-être le
plus pauvre de tous. Sa mère, debout près de lui, le regarde et elle pleure
en s'essuyant les yeux avec son voile. Le père, un homme usé par le travail,
se tourmente la barbe de sa main agitée par un tremblement. L'entrée dans la
maison est impossible, même aux juifs et aux docteurs autoritaires, et les
cinq doivent écouter du dehors les paroles de l'homme guéri. "Comment ils se
sont ouverts ? Cet homme, que l'on appelle Jésus, m'a barbouillé les yeux
avec de la terre mouillée, et il m'a dit : "Va te laver à la fontaine de
Siloé". J'y suis allé, je me suis lavé et mes yeux se sont ouverts et
j'ai vu." "Mais comment
as-tu fait pour trouver le Rabbi ? Tu disais toujours que tu étais
malheureux, car jamais tu ne le rencontrais même quand il passait par ici
pour aller chez Jonas au Gethsémani. Et
aujourd'hui, maintenant qu'on ne sait jamais où il est..."
Et j'y suis allé. Qui n'y serait pas
allé ? Alors que c'est son apôtre qui le dit ! Il m'a dit aussi : "Je
suis celui qu'il écoute le plus, et je viens exprès car tu me fais pitié et
je veux que sa puissance resplendisse après qu'ils l'ont méprisé. Toi,
aveugle de naissance, tu la feras resplendir. Je sais ce que je dis. Viens et
tu verras". Et j'y suis allé et je n'étais pas encore arrivé à la maison
de Joseph lorsqu'un homme m'a pris par la main, mais d'après la voix ce
n'était pas celui d'hier, et il m'a dit : "Viens avec moi, frère"
et je ne voulais pas aller, je croyais qu'il voulait me donner du pain et de
l'argent, peut-être des vêtements, et je lui disais de me laisser aller parce
que je savais où trouver Celui qu'on appelle Jésus. Et l'homme m'a dit :
"Voici Jésus. Il est devant toi". Mais je n'ai rien vu car j'étais
aveugle. J'ai senti deux doigts couverts de terre mouillée qui me touchaient
des deux côtés et une voix qui disait : "Va vivement à Siloé et lave-toi
et ne parle à personne" et je l'ai fait. Mais j'étais découragé car
j'espérais y voir tout de suite et j'ai failli croire que c'était une
plaisanterie de jeunes gens sans cœur et je me refusais presque à y aller, mais
j'ai entendu une sorte de voix me dire : "Espère et obéis" et alors
je suis allé à la fontaine et je me suis lavé et j'ai vu." Et le jeune
s'arrête extasié pour repenser à la joie de sa première vision... "Faites sortir
l'homme. Nous voulons l'interroger" crient les cinq. Le jeune homme se
fraie un chemin et sort sur le seuil. "Où est Celui
qui t'a guéri ?" "Je ne le sais
pas" dit le jeune homme auquel un ami a murmuré : "Ce sont des
scribes et des prêtres." "Comment ne le
sais-tu pas ? Tu disais tout à l'heure que tu le savais. Ne mens pas aux
docteurs de la Loi et au prêtre ! Malheur à celui qui cherche à tromper les
magistrats du peuple !" "Je ne trompe
personne. Ce disciple m'a dit : "Il est dans cette maison" et
c'était vrai, car j'en étais tout près quand j'ai été pris et conduit à Lui.
Mais où il est maintenant, je ne le sais pas. Le disciple m'a dit qu'ils s'en
vont. Il pourrait déjà avoir franchi les portes." "Mais où
allait-il ?" "Qu'est-ce que
j'en sais ? ! Peut-être en Galilée... Pour la façon dont on le traite ici
!..." 330> "Imbécile et impoli ! Fais attention à la façon dont tu
parles, lie du peuple ! Je t'ai demandé par quelle route il se
dirigeait." "Mais comment
voulez-vous que je le sache puisque j'étais aveugle ? Un aveugle peut-il dire
où va un autre ?" "C'est bien.
Suis-nous." "Où voulez-vous
me conduire ?" "Chez les chefs
des pharisiens." "Pourquoi ?
Qu'ont-ils à faire avec moi ? M'ont-ils guéri, par hasard, eux, pour que je
doive les remercier ? Quand j'étais aveugle et que je mendiais, mes mains
n'ont jamais palpé leur argent, mes oreilles n'ont jamais entendu d'eux un
mot de pitié, et mon cœur n'a jamais connu leur amour. Que dois-je leur dire
? Il n'y en a qu'un à qui je doive dire "merci" après mon père et
ma mère, qui pendant tant d'années m'ont aimé malheureux. Et c'est ce Jésus
qui m'a guéri en m'aimant de tout son cœur, comme mes parents avec le leur.
Moi, je ne vais pas trouver les pharisiens. Je reste avec ma mère et mon père
pour jouir de voir leurs visages, et eux mes yeux qui sont nés maintenant,
après tant de printemps depuis celui où je suis né, mais sans voir la
lumière." "Pas tant de
paroles. Viens et suis-nous." "Que non ! Je ne
viens pas ! Avez-vous jamais par hasard essuyé une larme à ma mère humiliée
par mon malheur, ou une sueur à mon père épuisé par le travail ? Maintenant
je puis le faire par mon aspect et je devrais les quitter et vous suivre
?" "Nous te le
commandons. Ce n'est pas toi qui commandes, mais le Temple et les chefs du
peuple. Si l'orgueil d'être guéri te ferme l'intelligence pour te rappeler
que nous commandons, nous te le rappelons. Avance ! Marche !" "Mais pourquoi
dois-je venir ? Que voulez-vous de moi ?" "Pour que tu
fasses une déposition. C'est le sabbat. Œuvre accomplie pendant le sabbat.
Elle doit être enregistrée à cause du péché, de ton péché et de celui de ce
satan." "C'est vous qui
êtes satan ! Vous qui êtes péché ! Et je devrais venir déposer contre celui
qui m'a fait du bien ? Vous êtes ivres ! Je viendrai au Temple pour bénir le
Seigneur et rien de plus. J'ai été pendant tant d'années dans l'ombre de la
cécité, mais mes paupières closes n'ont produit de ténèbres que pour mes
yeux. Mon intelligence est restée dans la lumière, malgré cela, dans la grâce
de Dieu, et elle me dit que je ne dois pas faire de tort à l'Unique Saint qui
soit en Israël." "Homme, assez !
Tu ne sais pas qu'il y a des châtiments pour ceux qui s'opposent aux
magistrats ?" 331> "Moi, je ne
sais rien. Je suis ici et j'y reste. Et vous n'avez pas intérêt à me nuire.
Vous voyez que Ophel tout entier est de mon côté ?" "Oui ! Oui !
Laissez-le ! Chacals ! Dieu le protège. Ne le touchez pas ! Dieu est avec les
pauvres ! Dieu est avec nous, affameurs et hypocrites !" Les gens crient
et menacent dans une de ces manifestations spontanées du peuple qui sont les
explosions de l'indignation des humbles envers ceux qui les oppriment, ou
d'amour pour ceux qui les protègent. Et ils crient : "Malheur à vous si
vous frappez notre Sauveur ! L'Ami des pauvres ! Le Messie trois fois Saint.
Malheur à vous ! On n'a pas craint les colères d'Hérode, ni celles des Chefs,
quand on a voulu. Nous ne craignons pas les vôtres, vieilles hyènes aux
mâchoires édentées ! Chacals aux ongles coupés ! Inutiles autoritaires ! Rome
ne veut pas de tumulte et n'opprime pas le Rabbi car Lui est paix, mais elle
vous connaît. Hors d'ici ! Hors des quartiers de ceux que vous opprimez par
des dîmes plus fortes que leurs ressources, afin d'avoir de l'argent pour
satisfaire vos désirs et conclure des marchés honteux. Descendants de Jason !
De Simon ! Tortionnaires des vrais Eléazar, des saints Onias. Vous méprisez
les prophètes ! Hors d'ici ! Hors d'ici !" Le tumulte s'enflamme
toujours plus. Joseph d'Arimathie,
écrasé contre un muret, jusqu'alors spectateur attentif mais inactif des
faits, avec une agilité insoupçonnable chez un homme âgé et de plus empêtré
dans ses vêtements et ses manteaux, saute debout sur le muret et crie :
"Silence, habitants. Et écoutez Joseph l'Ancien !" Une, deux, dix têtes se
tournent dans la direction du cri. Elles voient Joseph, on crie son nom. Il
doit être connu et jouir de la faveur populaire car les cris d'indignation
font place aux cris de joie : "Il y a Joseph l'Ancien ! Vive lui ! Paix
et longue vie au juste ! Paix et bénédiction au bienfaiteur des malheureux !
Silence, pour que Joseph parle ! Silence !" Le silence s'établit
non sans mal et, pendant quelques minutes, on entend le bruit du Cédron
au-delà de l'impasse. Toutes les têtes sont tournées vers Joseph, oublieuses
de l'objet qui les tournait en direction opposée : les cinq malheureux et
imprévoyants qui ont provoqué le tumulte. "Habitants de
Jérusalem, hommes d'Ophel, pourquoi vous laissez-vous aveugler par les
soupçons et la colère ? Pourquoi manquer au respect et aux coutumes, vous
toujours si fidèles aux lois des pères ? 332> Que craignez-vous ?
Peut-être que le Temple soit un Moloch [5] qui ne rend pas ce
qu'il accueille ? Peut-être que vos juges soient tous aveugles, plus que
votre ami, aveugles de cœur et sourds en matière de justice ? N'est-il pas
d'usage qu'un fait prodigieux soit déposé, écrit et conservé par qui de droit
pour les Chroniques d'Israël ? Permettez donc que même pour l'honneur du
Rabbi que vous aimez, le miraculé monte faire une déposition pour l'œuvre que
Lui a accomplie. Vous hésitez encore ? Eh bien je me porte garant qu'il
n'arrivera aucun mal à Bartolmaï, et vous savez que je ne mens pas. Comme un
fils qui m'est cher, je l'accompagnerai là-haut, et je vous le ramènerai ici
ensuite. Fiez-vous à moi, et ne faites pas du sabbat un
jour de péché en vous révoltant contre vos chefs." "Il a raison ! On
ne doit pas, nous pouvons le croire. C'est un juste. Dans les bonnes
délibérations du Sanhédrin, il y a toujours sa voix." Les gens changent
d'idée et finissent par crier : "À toi, oui, notre ami, nous te le
confions !" Et en s'adressant au jeune homme : "Va ! Ne crains pas.
Avec Joseph d'Arimathie, tu es en sécurité comme avec ton père et
davantage" et ils ouvrent leurs rangs pour que le jeune homme puisse
rejoindre Joseph qui est descendu de sa tribune improvisée, et quand il
passe, ils disent : "Nous venons nous aussi. Ne crains pas !" Joseph, dans ses
riches vêtements de laine luxueuse, met une main sur l'épaule du jeune homme,
et il se met en route. La tunique bise et usagée du jeune homme, son petit
manteau, frottent l'ample vêtement rouge foncé et le riche manteau encore
plus foncé du vieux synhédriste. Par derrière, les cinq, et ensuite les
innombrables gens d'Ophel... Les voilà au Temple,
après avoir traversé les rues centrales, attirant l'attention d'une foule de
gens qui se montrent au doigt l'ancien aveugle en disant : "Mais c'est
l'aveugle qui mendiait ! Et maintenant il a des yeux ! Mais peut-être est-ce
quelqu'un qui lui ressemble ! Non, c'est certainement lui, et ils le
conduisent au Temple. Allons nous rendre compte" et le cortège grossit
toujours plus, jusqu'au moment où les murs du Temple les engloutissent tous. Joseph conduit le
jeune homme dans une salle, ce n'est pas le Sanhédrin, où il y a des
pharisiens et des scribes nombreux. Joseph entre, et avec lui Bartolmaï et
les cinq. Les gens du peuple d'Ophel sont repoussés dans la cour. "Voilà l'homme.
Je vous l'ai amené moi-même ayant, sans être vu, assisté à sa rencontre avec
le Rabbi et à sa guérison, et je puis vous dire que ce
fut tout à fait fortuit de la part du Rabbi. 333> L'homme, vous
l'entendrez dire vous aussi, fut amené ou plutôt invité à aller où était le
Rabbi, par Judas de Kériot, que vous connaissez. Et moi j'ai entendu, et
aussi ces deux ont entendu comme moi car ils étaient présents, comment ce fut
Judas qui engagea Jésus de Nazareth à faire le miracle. Maintenant je dépose
ici que s'il y a lieu de punir quelqu'un, ce n'est pas l'aveugle ni le Rabbi,
mais l'homme de Kériot qui, Dieu me voit si je mens en disant ce que pense
mon intelligence, est le seul auteur du fait en tant qu'il l'a provoqué par
une manœuvre préméditée. J'ai parlé." "Ta déclaration
n'annule pas la faute du Rabbi. Si son disciple pèche, le Maître ne doit pas
pécher. Et Lui a péché en guérissant le jour du sabbat. Il a accompli une
œuvre servile." "Cracher par
terre n'est pas faire œuvre servile, et toucher les yeux d'un autre n'est pas
faire œuvre servile. Moi aussi je touche l'homme et je ne crois pas
pécher." "Il a fait un
miracle le jour du sabbat : c'est en cela qu'est le péché." "Honorer le
sabbat par un miracle est une grâce de Dieu et de sa bonté. C'est son jour.
Et le Tout Puissant ne peut-Il pas le célébrer par un miracle qui fait
resplendir sa puissance ?" "Nous ne sommes
pas ici pour t'écouter. Tu n'es pas accusé. C'est l'homme que nous voulons
interroger. À toi de répondre. Comment as-tu obtenu la vue ?" "Je l'ai dit et
eux m'ont entendu. Le disciple de ce Jésus m'a dit hier : "Viens et je
te ferai guérir". Et je suis venu, et j'ai senti qu'on me mettait de la
boue ici et une voix qui me disait d'aller à Siloé et de me laver. Je l'ai
fait et j'y vois." "Mais sais-tu
qui t'a guéri ?" "Bien sûr que je
le sais ! Jésus. Je vous l'ai dit." "Mais sais-tu
exactement qui est Jésus ?" "Moi, je ne sais
rien. Je suis un pauvre et un ignorant, et il y a peu de temps, j'étais
aveugle. Cela, je le sais et je sais que Lui m'a guéri et s'il a pu le faire
Dieu est certainement avec Lui." "Ne blasphème
pas ! Dieu ne peut être avec celui qui n'observe pas le sabbat" crient
certains. Mais Joseph et les
pharisiens Eléazar, Jean et Joachim font remarquer : "Et pourtant un
pécheur ne peut faire de tels prodiges." "Vous êtes
séduits vous aussi par ce possédé ?" 334> "Non. Nous
sommes justes, et nous disons que si Dieu ne peut être avec celui qui opère
le jour du sabbat, il n'est pas possible non plus qu'un homme sans
l'aide de Dieu fasse qu'un aveugle-né y voie" dit avec calme Eléazar, et
les autres sont de son avis. "Et le démon, où
le mettez-vous ?" crient, hargneux, les mauvais. "Je ne puis croire,
et vous non plus ne le croyez pas, que le démon puisse faire des œuvres
capables de faire louer le Seigneur" dit le pharisien Jean. "Et qui le loue
?" "Le jeune homme,
ses parents, Ophel tout entier, et moi avec eux, et avec moi tous ceux qui
sont justes et ont une crainte sainte de Dieu" réplique Joseph. Les mauvais, tout
penauds, ne sachant qu'objecter, s'en prennent à Sidonia dit Bartolmaï :
"Toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux ?" "Pour moi, c'est
un prophète, et plus grand qu'Élie avec le fils de la veuve de Sarepta. Car
elle a fait revenir l'âme dans l'enfant, mais ce Jésus m'a donné ce que je
n'avais jamais perdu, ne l'ayant jamais eu : la vue. Et si, en un éclair, il
m'a fait des yeux avec rien, sauf un peu de boue, alors qu'en neuf mois ma
mère, avec sa chair et son sang n'a pas réussi à me les faire, il doit être
grand comme Dieu qui avec de la boue a fait l'homme." "Va-t'en !
Va-t'en ! Blasphémateur ! Menteur ! Vendu !" et ils chassent l'homme
comme si c'était un damné. "L'homme ment.
Ce ne peut être vrai. Tous peuvent le dire que celui qui est aveugle de
naissance ne peut guérir. C'est peut-être quelqu'un qui ressemble à
Bartolmaï, et que le Nazaréen a préparé... ou bien... Bartolmaï n'a jamais
été aveugle." Devant cette affirmation
surprenante, Joseph d'Arimathie réplique : "Que la haine aveugle, on le sait depuis le temps de Caïn, mais
qu'elle rende stupide, on ne le savait pas encore. Vous semble-t-il que
quelqu'un arrive au plein développement de la jeunesse en feignant d'être
aveugle pour... attendre un présumable événement éclatant et très éloigné ?
Ou que les parents de Bartolmaï ne connaissent pas leur fils ou se prêtent à
ce mensonge ?" "L'argent peut
tout, et eux sont pauvres." "Le Nazaréen
l'est plus qu'eux." "Tu mens ! Il
Lui passe par les mains des sommes de satrape." "Mais elles ne
s'y arrêtent pas un instant. Ces sommes appartiennent aux pauvres. Elles
servent pour le bien, non pour le mensonge." "Comme tu le
défends ! Et tu es un des Anciens !" "Joseph a
raison. Il faut dire la vérité, quelle que soit la charge que l'homme occupe" dit Eléazar. 335> "Courez
rappeler l'aveugle et amenez-le de nouveau ici, et que d'autres aillent
chercher les parents et les ramènent ici" crie Elchias en ouvrant la porte
toute grande et en donnant ses ordres à certains qui attendent dehors. Et sa
bouche est presque couverte de bave tant la colère l'étrangle. Les uns courent d'un
côté, les autres de l'autre. Le premier qui revient c'est Sidonia dit
Bartolmaï, étonné et ennuyé. Ils le fichent dans un coin le regardant comme
une meute de chiens qui guette un gibier... Puis, après un bon
moment, voilà qu'arrivent ses parents entourés de la foule. "Vous, venez
dedans et les autres dehors !" Les deux entrent
épouvantés et ils voient leur fils là-bas au fond, en bonne forme, mais en
état d'arrestation. La mère gémit : "Mon fils ! Et ce devait être un
jour de fête pour nous !" "Écoutez-nous.
C'est votre fils, cet homme ?" demande avec rudesse un pharisien. "Oui, c'est
notre fils ! Et qui voulez-vous que ce soit sinon lui ?" "Vous en êtes
vraiment sûrs ?" Le père et la mère
sont tellement abasourdis par la question que avant de répondre ils se
regardent. "Répondez
!" "Noble
pharisien, peux-tu penser qu'un père et une mère puissent se tromper à propos
de leur enfant ?" dit humblement le père. "Mais...
pouvez-vous jurer que... Oui. Que pour une somme d'argent il ne vous a pas
été demandé de dire que c'est votre fils alors que c'est quelqu'un qui lui
ressemble ?" "Demandé de dire
? Et par qui donc ? Jurer ? Mais mille fois, et sur l'autel et le Nom de
Dieu, si tu veux !" Et ils l'affirment avec tant d'assurance que le plus
obstiné en serait démonté. Mais les pharisiens
ne se démontent pas ! Ils demandent : "Mais votre fils n'était pas né
aveugle ?" "Si, il était né
ainsi. Avec les paupières closes et par dessous le vide, rien..." "Et comment donc
y voit-il maintenant ? Il a des yeux sur lesquels s'ouvrent des paupières.
Vous ne voudriez tout de même pas dire que des yeux puissent naître ainsi,
comme des fleurs au printemps, et qu'une paupière s'ouvre absolument comme le
fait le calice d'une fleur !..." dit un autre pharisien avec un rire
sarcastique. 336> "Nous savons que cet homme est vraiment notre fils depuis
presque trente ans, et qu'il est né aveugle, mais comment maintenant il y
voit, nous ne le savons pas et nous ne savons pas qui lui a ouvert les yeux.
Du reste, demandez-le-lui. Il n'est pas idiot et ce n'est pas un enfant. Il a
l'âge. Interrogez-le et il vous répondra." "Vous mentez,
s'écrie un des deux qui avaient toujours suivi l'aveugle. Lui, dans votre
maison, a raconté comment il a été guéri et par qui. Pourquoi dites-vous que
vous ne le savez pas ?" "Nous étions
tellement abasourdis par la surprise que nous n'avons pas entendu"
disent les deux en s'excusant. Les pharisiens
s'adressent à Sidonia dit Bartolmaï : "Avance ici, toi, et donne gloire
à Dieu s'il t'est possible ! Tu ne sais pas que celui qui t'a touché les yeux
est un pêcheur ? Tu ne le sais pas ? Eh bien apprends-le. Nous te le disons,
nous qui le savons." "Mais, ce sera
comme vous dites. Pour moi, si c'est un pécheur, je ne le sais pas. Je sais
seulement qu'avant j'étais aveugle et que maintenant j'y vois, et
clair." "Mais que
t'a-t-il fait ? Comment t'a-t-il ouvert les yeux ?" "Je vous l'ai
déjà dit et vous m'avez entendu. Maintenant vous voulez l'entendre de nouveau
? Pourquoi ? Peut-être voulez-vous devenir ses disciples ?" "Imbécile !
Sois-le, toi, disciple de cet homme. Nous, nous sommes disciples de Moïse, et
nous savons tout de Moïse et que Dieu lui a parlé. Mais de cet homme nous ne
savons rien, ni d'où il vient, ni qui il est, et aucun prodige du Ciel ne
l'indique comme prophète." "C'est là
précisément que se trouve le merveilleux ! Que vous ne savez pas d'où il est
et que vous dites qu'aucun prodige n'indique qu'il soit juste. Mais Lui m'a
ouvert les yeux et personne de nous d'Israël n'avait jamais pu le faire, pas
même l'amour d'une mère et les sacrifices de mon père. Une chose pourtant que
nous savons tous, aussi bien vous que moi, c'est que Dieu n'exauce pas le
pécheur, mais celui qui craint Dieu et fait sa volonté. On n'a jamais entendu
dire que quelqu'un dans le monde entier ait pu ouvrir les yeux à un
aveugle-né, mais cela, Jésus l'a fait. Si Lui n'était pas de Dieu, il
n'aurait pas pu le faire." "Tu es né
entièrement dans le péché, et tu as l'esprit difforme autant et plus que ne
l'était ton corps, et tu prétends nous faire la leçon ? Va-t'en, misérable
avorton, et fais-toi satan avec ton séducteur. Dehors ! Dehors, tout le
monde, plèbe imbécile et pécheresse !" et ils les jettent dehors : fils,
père et mère comme si c'étaient trois lépreux. 337> Les trois s'en vont rapidement, suivis parleurs amis, mais
arrivé hors de l'enceinte, Sidonia se retourne et dit : "Et restez ! Et
dites ce que vous voulez. Ce qu'il y a de vrai c'est que j'y vois et j'en
loue Dieu. Et satan, c'est vous qui le serez, et non pas le Bon qui m'a
guéri." "Tais-toi, fils
! Tais-toi ! Pourvu que cela ne nous fasse pas du mal !..." gémit la
mère. "Oh ! ma mère !
L'air de cette salle t'a empoisonné l'âme, toi qui dans ma douleur
m'enseignais à louer Dieu et qui maintenant dans la joie ne sais pas le
remercier, et qui crains les hommes ? Si Dieu m'a tant aimé et t'a aimée au
point de nous donner le miracle, ne saura-t-il pas nous défendre d'une
poignée d'hommes ?" "Ton fils a
raison, femme. Allons à notre synagogue pour louer le Seigneur, puisqu'ils
nous ont chassés du Temple. Et allons-y vivement avant la fin du
sabbat..." |
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Et, pressant le pas, ils se perdent dans les chemins de la vallée. |
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[1] Voir la plan schématique de Jérusalem
[2] Habitants de Jérusalem
[3] Judas. Voir le chapitre précédent.
Joseph d'Arimathie est au courant
[4] C'est là le piège tendu
par le Temple avec la complicité de Judas : une guérison obtenue pendant le
sabbat. Cele explique pourquoi Jésus ne se fait pas connaître de Sidonia : il
ne pourra témoigner.
[5] Moloch ou Molèk est le dieu des Ammonites, une ethnie
cananéenne. Ils lui sacrifiaient leurs premier-nés en les jetant dans un
brasier. Salomon vieillissant fit construire, entre autres, un autel à son
culte (1Rois 11,7)