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199> L’ordre de Jésus cette
fois a été exécuté à la lettre et Béthanie regorge de disciples. Les prés en
sont pleins, et aussi les sentiers, les vergers, les oliveraies de Lazare, et
ces lieux ne suffisant pas à contenir tant. de gens qui ne veulent pas
endommager les biens de l’ami de Jésus, beaucoup sont dispersés aussi à
travers les oliveraies qui conduisent de Béthanie à Jérusalem par les chemins
de l’Oliveraie.
Plus proches de la maison sont les disciples de vieille date, plus éloignés
d’autres en grand nombre. Visages peu connus, ou tout à fait inconnus. Mais
qui peut désormais reconnaître tant de visages et les nommer ? Je crois qu’il
y en a des centaines. De temps en temps, en me remémorant, un visage ou un
nom me rappelle des visages que j’ai vus parmi ceux qui ont profité des
bienfaits de Jésus ou ont été convertis par Lui, peut-être à la dernière
heure. Mais cela dépasse mes possibilités de me rappeler tant de ces visages
et de ces noms, de les reconnaître tous. Ce serait comme de prétendre que
j’aurais reconnu qui se trouvait dans la foule qui se pressait le long des
rues de Jérusalem le dimanche des Rameaux ou le douloureux Vendredi, ou celle
qui couvrait le Calvaire d’un tapis de visages la plupart contractés par la
haine.
De la maison de Simon sortent et entrent les
apôtres en circulant parmi les gens pour les tenir tranquilles ou pour
répondre à leurs questions, et aussi Lazare et Maximin les
aident. Aux portes fenêtres de l’étage supérieur de la maison de Simon, on
voit apparaître et disparaître tous les visages des femmes disciples :
chevelures grises, chevelures brunes, parmi lesquelles resplendissent les
têtes blondes de Marie de Lazare et d'Aurea. De temps en temps une
sort pour regarder et puis se retire. Elles y sont toutes, vraiment toutes :
jeunes et vieilles, même celles qui ne sont jamais venues comme Sara
d’Aféca. Sur la terrasse jouent les enfants rassemblés par Sara, les
petits-fils d’Anne de Méron, Marie et Matthias, le
petit Scialem petit-fils de Nahoum
autrefois difforme et qui maintenant est heureux et sain, et d’autres encore.
Une bande d’oiseaux heureux surveillés par Margziam et
d’autres jeunes disciples comme le pastoureau
d’Enon et Jaia
de Pella. Je vois aussi parmi les enfants le petit
de Sidon qui était aveugle. On comprend que son père l’a amené avec lui.
Le soleil va se coucher dans une splendeur pleine de sérénité.
200> Pierre
délibère avec Lazare et avec ses compagnons. “Moi, je dis qu’il serait bien
de congédier les gens. Que dites-vous ? Il ne viendra même pas aujourd’hui.
Et beaucoup de ces gens doivent ce soir consommer la petite Pâque” dit
Pierre.
“Oui. Il est bon de les congédier. Peut-être le Seigneur aura jugé bon de ne
pas venir aujourd’hui. A Jérusalem se sont réunis tous ceux du Temple. Je ne
sais pas comment leur est arrivé le bruit que Lui venait et...” dit Lazare.
“Et s’il en est ainsi ? Que peuvent-ils désormais Lui faire ?” dit avec
véhémence le Thaddée.
“Tu oublies” dit Lazare “ qu’eux c’est eux. Et j’ai tout dit en parlant
ainsi. Si à Lui-même ils ne peuvent faire aucun mal, ils peuvent faire
beaucoup de mal à ceux-ci, venus pour l’adorer. Et le Seigneur ne veut pas
nuire à ses fidèles. Et puis ! Crois-tu qu’eux, aveuglés par leur péché et par
leur pensée, toujours celle-là, immuable, n’ont pas dans la grande opposition
d’idées, qui est dans leurs têtes, celle-là aussi que le Seigneur est
ressuscité, ou plutôt qu’il n’a jamais été mort et qu’il est sorti de là
comme quelqu’un qui s’éveille par lui-même ou avec la complicité d’un grand
nombre ? Vous ne savez pas quel maquis sauvage de pensées, quel
enchevêtrement, quel tourbillon de suppositions ils ont en eux. Ils se les
sont données pour ne pas reconnaître la vérité. On peut vraiment dire que les
complices d’hier sont divisés aujourd’hui pour la même cause qui d’abord les
tenait unis. Et certains sont séduits par leurs idées. Vous voyez ? Certains
ne sont plus parmi les disciples... ”
“Et laisse-les aller ! Il en est venu d’autres qui sont meilleurs.
Certainement c’est parmi ceux qui s’en sont allés qu’il faut chercher ceux
qui ont dit au Sanhédrin que le Seigneur sera ici le quatorzième jour du
second mois. Et après leur délation, ils n’ont plus le courage de venir. Loin
d’ici ! Loin d’ici ! Il y a assez des traîtres !” dit Barthélemy.
“Nous en aurons toujours, ami ! L’homme !... Il se laisse trop influencer par
ses impressions et les pressions. Mais nous ne devons pas craindre. Le
Seigneur a dit que nous ne devons pas craindre” dit le Zélote.
“Et nous ne craignons pas. Il y a peu de jours, nous avions encore peur. Vous
souvenez-vous ? Moi, pour mon compte, je pensais avec crainte à notre retour
ici. Maintenant il me semble que je n’ai plus cette crainte. Mais je ne me
fie pas trop à moi, et vous aussi ne vous fiez pas trop à votre Céphas , car
j’ai déjà montré une fois que
je suis de l’argile qui s’effrite au lieu d’être du granit compact. Eh bien, congédions ceux-ci. À toi, Lazare."
201> "Non, Simon Pierre, c’est à toi. Tu es le chef..."
dit Lazare avec bienveillance en lui passant un bras autour du cou et il le
pousse vers l’escalier et le fait monter jusqu’à la terrasse qui entoure la
maison de Simon.
Pierre fait signe qu’il va parler et les gens les plus proches se taisent.
Ceux qui sont plus loin accourent. Pierre attend que la plus grande partie
des gens soient autour, puis il dit : "Hommes de toutes les parties
d’Israël, écoutez. Je vous exhorte à retourner dans la ville. Le soleil a
commencé sa descente. Partez donc. Si Lui vient, nous vous le ferons savoir à
tout prix. Que Dieu soit avec vous."
Il se retire pour entrer dans une pièce largement aérée où se trouvent,
autour de la Vierge, toutes les femmes disciples
les plus fidèles et aussi les autres femmes qui aimaient le Seigneur comme
Maître sans l’avoir pourtant suivi dans ses pèlerinages. Pierre va s’asseoir
dans un coin en regardant Marie qui lui Sourit.
Les gens, dehors, se séparent lentement en deux parties : celle de ceux qui
restent, celle de ceux qui retournent à la ville. Voix d’adultes qui appellent
les enfants, petites voix d’enfants qui répondent. Puis le bourdonnement se
fait plus sourd.
"Et maintenant" dit Pierre "nous allons partir nous
aussi..."
"Père, mais le Seigneur a dit qu’il y aurait été !..."
"Hé ! je le sais ! Mais comme tu vois, il n’est pas venu. Et c’est le
jour qu’il a prescrit..."
"Oui." dit Marie de Magdala "Et mon frère a déjà préparé pour
vous tout ce qu’il faut. Et voici Marc de
Jonas qui vient pour vous conduire et ouvrir la grille. Mais je
viens, moi aussi. Nous venons tous. Lazare a prévu pour tous."
"Et où allons-nous consommer la cène pour tant de gens ?"
"Le Cénacle sera le Gethsémani même. À l’intérieur de la maison la pièce
pour ceux dont Jésus a parlé. Dehors, près de la maison, les tables des
autres. C’est ce qu’il a voulu."
"Qui ? Lazare ?"
"Le Seigneur."
"Le Seigneur ? Mais quand est-il venu ?"
"Il est venu... Que t’importe le jour ? Il est venu et il a parlé avec
Lazare."
202> "Je crois qu’il vient,
et même qu’il est venu à chacun de nous, même si aucun de nous ne le dit pour
conserver cette joie comme sa perle la plus chère, qu’il craint même de
montrer, craignant qu’elle perde sa plus belle lumière. Les secrets du Roi ! " dit Barthélemy et il regarde le
groupe des disciples vierges dont le visage s’empourpre comme s’il était
frappé par un rayon du soleil couchant. Mais c’est une flamme spirituelle de
joie intense qui les allume. Marie, la Vierge des Vierges, dans son blanc
vêtement de lin, lys vêtu de candeur, incline la tête en souriant sans
parler. Comme elle ressemble en ce moment à la jeune Vierge de
l’Annonciation !
"Certes... Il ne nous laisse pas seuls, même s’il ne nous apparaît pas
visiblement. Je dis que c’est Lui qui met dans mon pauvre cœur et dans mon
esprit encore plus pauvre certaines pensées... " avoue Mathieu.
Les autres ne parlent pas... Ils se regardent pendant qu’ils se mettent leurs
manteaux pour s’étudier mutuellement. Mais le soin même avec lequel certains
se couvrent le plus possible le visage, pour tenir caché le flot de joie
spirituelle qui réaffleure quand ils pensent aux secrètes rencontres divines,
montre qu’ils sont les préférés.
"Et dites-le !" disent les autres. "Nous n’en sommes pas
jaloux ! Nous ne sommes pas indiscrets pour vouloir savoir. Mais nous serons
réconfortés par l’espoir que nous ne serons pas pour toujours privés de sa
vue ! Rappelez-vous les paroles de Raphaël à Tobie : “Certes il est bien de
tenir caché le secret du roi, mais pourtant il est honorable de révéler et de
publier les œuvres de Dieu” .
L’ange de Dieu a raison ! Gardez pour vous le secret des paroles que Dieu
vous a données, mais révélez son continuel amour pour vous."
Jacques
d’Alphée regarde Marie, comme pour recevoir d’elle une lumière et,
ayant vu par son sourire qu’elle est d’accord, il dit : "C’est vrai.
J’ai vu le Seigneur." Rien de plus. Et c’est le seul qui le dit. Les
deux autres qui se sont bien couverts, c’est-à-dire Jean et
Pierre, ne disent pas un mot.
Ils sortent tous et en groupes, en avant les onze, puis Lazare avec ses sœurs
et les femmes disciples autour de Marie, en dernier lieu les bergers et
beaucoup des soixante-douze disciples. Ils
se dirigent vers Jérusalem par la route haute qui conduit à l’Oliveraie. Les
enfants qui sont restés courent heureux devant et derrière.
Marc indique un sentier qui évite le Camp des Galiléens et les zones plus
fréquentées et conduit directement à la nouvelle enceinte du Jardin des
Oliviers. Il ouvre, les fait passer, referme. Beaucoup de disciples bavardent
entre eux et l’un d’eux va interroger les apôtres, spécialement Jean. Mais
eux font signe d’attendre, que ce n’est pas l’heure de faire ce qu’ils
demandent, et tous se tiennent tranquilles.
203> Quelle paix dans la vaste
Oliveraie que baise encore dans ses parties les plus élevées un dernier rayon
de soleil, alors qu’il y a déjà de l’ombre dans les parties les plus basses !
Un léger bruissement du vent dans les feuillages vert-argentés et de joyeux
chants d’oiseaux qui saluent le jour qui meurt.
Voici la maisonnette du gardien. Sur la terrasse qui lui sert de toit Lazare
a fait dresser un pavillon de tentes et la terrasse s’est changée en un
cénacle aérien pour ceux des disciples qui n’ont pas pu un mois avant
consommer la Pâque. En bas, sur la petite aire bien nettoyée, d’autres
tables. À l’intérieur de la maison, dans la meilleure pièce, la table des
femmes disciples.
On apporte aux différentes tables de ceux qui n’ont pas fait la Pâque les
agneaux rôtis, les laitues, les azymes et la sauce rougeâtre, et on a déposé
sur les tables les calices rituels. Sur celle des femmes pourtant il n’y a
pas ce calice, mais autant de coupes que de convives. On comprend que les
femmes étaient dispensées de ce côté de la cérémonie. Sur les tables de ceux
qui ont déjà consommé la Pâque au temps normal, il y a l’agneau, mais sans
les azymes et les laitues avec la sauce rougeâtre. Lazare et Maximin dirigent
tout le service. Lazare se penche sur Pierre pour lui dire quelque chose qui
fait violemment agiter la tête de l’apôtre dans un refus obstiné.
"Et pourtant... cela te revient" dit Philippe qui
est à côté de lui.
Mais Pierre montre Jacques d’Alphée : "C’est à lui que cela
revient."
Pendant qu’ils discutent ainsi, voilà que le
Seigneur apparaît au commencement de la petite aire et salue : "Paix à
vous."
Tous se lèvent et le bruit avertit les femmes de ce qui arrive. Elles sont
sur le point de sortir, mais Jésus entre dans la maison en les saluant elles
aussi.
Marie dit : "Mon Fils !" et elle le vénère plus profondément que
tous, indiquant par ce geste que, bien que Jésus puisse être ami, ami et
parent au point même d’être fils, il est toujours Dieu et doit être vénéré
comme un Dieu. Vénéré toujours, avec un esprit qui adore même si son amour pour
nous est prévenant au point de le pousser à se donner en toute confidence
comme notre Frère et notre Époux.
"Paix à toi, Mère. Asseyez-vous, mangez. Je monte là-haut où Margziam
attend sa récompense."
204> Il revient pour sortir afin
de monter l’escalier et il appelle à haute voix : "Simon Pierre et
Jacques d’Alphée, venez."
Les deux qu’il a nommés montent derrière Lui et .Jésus s’assoit à la table du
milieu où se trouve Margziam en disant aux deux apôtres : "Vous ferez ce
que je vous dirai" et au chef de table qui est Matthias :
"Commence le banquet pascal."
Ce soir, Jésus a Margziam à son côté, à la place où était Jean l’autre fois. Pierre
et Jacques sont derrière le Seigneur, attendant ses ordres.
Et avec le même rituel que la Cène pascale, celle-ci se déroule : les hymnes,
les demandes, les libations. Je ne sais pas si aux autres tables c’est la
même chose. C’est là où est Jésus que je regarde fixement, à moins que sa
volonté ne m’oblige à regarder autre chose, et j’oublie tout pour contempler
mon Seigneur qui offre maintenant les meilleures bouchées de son agneau — Lui
l’a pris sur le plat, mais il n’en mange pas et de même ne prend pas de
laitue ni de sauce et ne boit pas au Calice — qui offre maintenant les
bouchées les meilleures à Margziam qui est tout à fait heureux.
Jésus au début a fait un signe à Pierre pour qu’il se penche et l’écoute, et
Pierre, après l’avoir écouté, a dit à haute voix : "À ce moment le
Seigneur offrit pour nous tous le calice en qualité de Père et de Chef de sa
Famille."
Maintenant il fait un nouveau signe à Pierre, qui de nouveau l’écoute et se
relève pour dire : "Et à ce point le Seigneur se ceignit pour nous
purifier et nous enseigner comment faire nous-mêmes pour consommer dignement
le Sacrifice Eucharistique."
La cène continue jusqu’à un autre signe Pierre dit encore : "À ce moment
le Seigneur prit le pain et le vin les offrit, et les bénit en priant, et
après en avoir fait les parts nous les distribua en disant : “Ceci est mon
Corps et ceci est mon Sang du nouveau Testament éternel, qui pour vous et
pour beaucoup sera répandu en rémission des péchés”.
Jésus se met debout. Il est très majestueux.
Il ordonne à Pierre et à Jacques de prendre un pain, d’en faire des bouchées
et d’emplir de vin un calice, le plus grand qu’il y ait sur les tables. Ils
obéissent et tiennent devant Lui le pain et le vin, et Jésus étend sur eux ses mains en
priant sans autre action que le ravissement de son regard...
"Distribuez les morceaux de pain et présentez le calice fraternel.
Toutes les fois que vous le ferez, vous le ferez en mémoire de Moi."
Les deux apôtres obéissent, pleins de vénération...
205> Pendant que l’on distribue
les Espèces, Jésus descend chez les femmes. Je pense, mais je ne
vois pas car je n’entre pas où elles sont, que Jésus communie sa Mère de ses
propres mains. C’est mon idée. Je ne sais pas si elle correspond à la vérité,
mais je ne comprendrais pas pourquoi il s’en est allé là sinon pour faire
cela.
Puis il revient sur la terrasse. Il ne s’assoit plus. La cène arrive à sa
fin.
Il dit : "Tout est consommé ?"
"Tout est consommé, Seigneur."
"C’est ce que j’ai fait sur la Croix. Levez-vous. Prions."
Il étend les bras comme s’il était sur la croix et entonne la prière du Notre
Père.
Je ne
sais pas pourquoi je pleure. Je pense que c’est peut-être la dernière fois
que je le Lui entends dire... Comme aucun peintre ou sculpteur ne pourra
jamais nous donner le véritable portrait de Jésus, ainsi personne, si
saint qu’il soit, ne pourra dire à la fois si virilement et si doucement le
Pater Noster. J’en aurai toujours une grande nostalgie de ces Pater qui
venaient de Jésus, véritable colloque d’âme avec le Père tout aimé et tout
adoré des Cieux, cri d’honneur, d’obéissance, de foi, de soumission,
d’humilité, de miséricorde, de désir, de confiance... tout !
"Allez
! Que la Grâce du Seigneur soit en vous tous et que sa paix vous
accompagne" dit Jésus en prenant congé. Et il s’en va dans un éclat de
lumière qui dépasse de beaucoup la clarté de la lune maintenant pleine et
haute sur le Jardin silencieux, et celle des lampes mises sur les tables.
Pas un mot. Des larmes sur les visages, l’adoration dans les cœurs... et rien
d’autre...
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