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Vision du jeudi 10
mai 1945 (Ascension)
82> "Maître ! Maître ! Mais tu
ne sais pas qui est devant nous ? C'est le rabbi Gamaliel !
Assis avec ses serviteurs, dans une caravane, à l'ombre du bois, à l'abri du
vent. Ils sont en train de cuire un agneau. Et maintenant, qu'allons-nous
faire ?"
83> "Mais ce que nous
voulions faire, amis. Nous suivons notre chemin..."
"Mais Gamaliel appartient au Temple. "
"Gamaliel n'est pas un perfide, N'ayez pas peur. Moi, je vais de
l'avant."
"Oh ! je viens moi aussi" disent ensemble les cousins et
tous les galiléens et Simon. Seul l'Iscariote et, un peu moins, Thomas,
paraissent peu décidés à avancer. Mais ils suivent les autres.
Quelques mètres encore, par un chemin de montagne creusé entre des parois
boisées. Et puis le chemin tourne et débouche sur une sorte de plateau qu'il
traverse en s'élargissant pour redevenir étroit et tortueux sous le couvert
des branches entrelacées. Dans une clairière ensoleillée, mais en même temps
ombragée par les premières feuilles du bois, il y a quantité de gens sous une
riche tente et d'autres s'emploient dans un coin à faire tourner l'agneau
au-dessus de la flamme.
Il n'y a pas à dire ! Gamaliel se soignait bien. Pour un homme en
voyage, lui a mis en mouvement un régiment de serviteurs et déplacé je ne
sais combien de bagages. Maintenant il est assis au milieu de sa tente :
une toile tendue sur quatre piquets dorés, une sorte de baldaquin sous lequel
se trouvent des sièges bas couverts de coussins et une table montée sur des
chevrettes ornées de marqueteries, couverte d'une nappe très fine sur
laquelle les serviteurs placent de la vaisselle précieuse. Gamaliel semble
une idole. Les mains ouvertes sur les genoux, raide, hiératique, il me fait
l'effet d'une statue. Autour de lui les serviteurs tournoient comme des
papillons. Mais lui ne s'en occupe pas. Il réfléchit, les paupières presque
abaissées sur des yeux sévères et, quand il les lève, ses yeux très foncés,
profonds et pleins de pensée se découvrent, dans toute leur sévère beauté, de
chaque côté d'un nez allongé et fin et sous le front un peu dégarni d'un
homme âgé, haut, marqué de trois rides parallèles et où une grosse veine
bleuâtre dessine un V au milieu de la tempe droite.
Le bruit des pas de ceux qui arrivent fait retourner les serviteurs. Gamaliel
aussi se retourne. Il voit Jésus qui avance en tête et il a un mouvement de
surprise. Il se lève et va au bord de la tente, pas plus loin. Mais de là, il
s'incline profondément, les bras croisés sur la poitrine. Jésus répond de la
même manière.
"Tu es ici, Rabbi ?"demande Gamaliel.
"Oui, rabbi." répond Jésus.
"Me permets-tu de te demander où tu vas ?"
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84> "Il m'est agréable de te
répondre. Je viens de Nephtali et je vais à Giscala. "
"À pied ? Mais la route est longue et difficile à travers ces
montagnes. Tu te fatigues trop."
"Crois-moi. Si on me reçoit et si l'on m'écoute, cela m'enlève toute
fatigue."
"Alors... permets-moi, pour une fois, d'être celui qui t'enlève la
fatigue. L'agneau est prêt. Nous aurions laissé les restes aux oiseaux car je
n'ai pas l'habitude d'emporter les restes. Tu vois que cela ne me dérange pas
de t'inviter et, avec Toi, tes disciples. Je suis pour Toi un ami, Jésus. Je
ne te crois pas inférieur à moi, mais plus grand."
"Je le crois et j'accepte." Gamaliel parle à un serviteur qui doit
faire office de chef. Ce dernier communique les ordres, on prolonge la tente
et l'on décharge des nombreux mulets d'autres sièges pour les disciples de
Jésus, et de la vaisselle.
On apporte les coupes pour se purifier les doigts. Jésus, avec la plus grande
dignité, accomplit ce rite pendant que les autres apôtres, que Gamaliel
lorgne avec beaucoup d'attention, le font le moins mal possible, à
l'exception de Simon, Judas de Keriot, Barthélemy, Matthieu rompus aux
finesses de la Judée.
Jésus est à côté de Gamaliel qui est seul sur un côté de la table. En face de
Jésus, le Zélote. Après la prière d'offrande que Gamaliel dit avec une
lenteur solennelle, les serviteurs découpent l'agneau et le partagent entre
les hôtes et ils emplissent les coupes de vin, ou d'hydromel pour ceux qui le
préfèrent.
"Le hasard nous a réunis, Rabbi. Je ne croyais vraiment pas te trouver
en marche pour Giscala"
"Je vais vers tout le monde."
"Oui, tu es le Prophète infatigable. Jean est stable. Tu es un
itinérant."
"Il est plus facile, ainsi, aux âmes de me trouver."
"Je ne dirais pas cela. Avec ces déplacements, tu les désorientes."
"Je désoriente les ennemis, mais ceux qui me veulent, parce qu'ils
aiment la Parole de Dieu, me trouvent. Non pas tous peuvent venir au Maître
et le Maître, qui les veut tous, va vers eux. Je rends ainsi service à
ceux qui sont bons et je dépiste les manœuvres de ceux qui me haïssent."
"Le dis-tu pour moi ? Moi, je ne te hais pas."
"Non, ce n'est pas pour toi. Mais, puisque tu es juste et sincère, tu
peux dire que ce que je dis est vrai"
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85> "Oui. C'est vrai.
Mais... vois-tu... C'est que nous les anciens, nous te comprenons
mal."
"Oui, le vieil Israël me comprend mal, pour son malheur... et par sa
volonté."
"Oh ! cela non !"
"Oui, rabbi. Il n'applique pas sa volonté à comprendre le Maître. Et qui
se borne à cela fait mal, mais un mal relatif. Beaucoup, au contraire, appliquent
leur volonté à comprendre de travers et à déformer ma parole pour nuire à
Dieu."
"À Dieu ? Lui est au-dessus des embûches des hommes."
"Oui, mais toute âme qui s'égare ou qu'on égare - et c'est s'égarer que
de déformer ma parole pour soi-même ou pour les autres - nuit à Dieu dans
l'âme qui se perd. Toute âme qui se perd est une blessure faite à Dieu."
Gamaliel baisse la tête et réfléchit, les yeux fermés. Puis il se frotte le
front, de ses doigts longs et maigres, en un mouvement involontaire de peine.
Jésus l'examine attentivement. Gamaliel lève la tête, ouvre les yeux, regarde
Jésus et dit : "Cependant tu sais que moi, je ne suis pas de ces
gens."
"Je le sais. Mais tu appartiens aux premiers."
"Oh ! c'est vrai ! Mais ce n'est pas que je ne m'applique pas
à te comprendre. C'est que ta parole s'arrête à mon intelligence mais ne va
pas plus loin. L'intelligence l'admire en tant que parole d'un savant et
l'esprit..."
"Et l'esprit ne peut la recevoir, Gamaliel, parce qu'il est
encombré de trop de choses. Et ces choses sont des ruines. Il y a peu de
temps, en venant de Nephtali à cette direction, je suis passé par une
montagne isolée de la chaîne. J'ai eu plaisir à y passer pour voir la beauté
du lac de Génésareth et du lac de Méron [4], vus d'en
haut comme les voient les aigles et les anges du Seigneur, pour dire encore
une fois : "Merci, Créateur de la beauté que Tu nous donnes".
Toute la montagne n'était que fleurs, touffes nouvelles, frondaisons
printanières dans
les prés, les vergers, les champs, les bois. Les lauriers répandaient leur
parfum près des oliviers qui préparaient déjà la neige des milliers de
fleurs, et même les robustes rouvres se faisaient plus attrayants en se
revêtant de clématites et de chèvrefeuilles. Voilà que là il n'y a pas de
floraisons, terre désertique que le travail de l'homme et de la nature était
impuissant à fertiliser. Tout travail humain n'y aboutit à rien, ni celui du
vent qui transporte les semences car les ruines cyclopéennes de l'antique
Hatzor
encombrent tout, et à travers ces champs de pierres ne peuvent croître que
les orties et les ronces et ne se nichent que les serpents.
Gamaliel..."
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86> "Je te comprends. Nous
aussi nous sommes des ruines... Je comprends la parabole, Jésus. Mais... je
ne peux... Je ne peux agir d'une autre façon. Les pierres sont trop
profondément enterrées."
"Quelqu'un, en qui tu crois, t'a dit : "Les pierres frémiront
à mes dernières paroles" . Mais
pourquoi attendre les dernières paroles du Messie ? N'auras-tu pas de
remords de n'avoir pas voulu me suivre auparavant ? Les
dernières !...
Tristes paroles aussi, que celles d'un ami qui meurt et que nous sommes allés
écouter trop tard. Mais les miennes sont plus que les paroles d'un
ami."
"Tu as raison... Mais je ne peux pas. J'attends ce signe pour
croire."
"Quand un terrain est désolé, un coup de foudre ne suffit pas pour le
défricher. Ce n'est pas le terrain qui le reçoit, mais les pierres qui le
couvrent. Travaille au moins à les remuer, Gamaliel. Autrement, si elles sont
ainsi enfouies dans ton âme, le signe ne t'amènera pas à la croyance."
Gamaliel se tait, absorbé. Le repas est fini. Jésus se lève et dit :
"Je te rends grâce, mon Dieu, du repas et d'avoir pu parler au sage. Et
merci à toi, Gamaliel."
"Maître, ne pars pas comme cela. Je crains que tu ne sois fâché avec
moi."
"Oh ! non ! Tu dois me croire."
"Alors, ne pars pas. Je vais à la tombe de Hillel. Dédaignerais-tu de
venir avec moi ? Nous aurons vite fait, car j'ai des mulets et des ânes
pour tout le monde. Nous n'aurons qu'à les débarrasser des bâts que porteront
les serviteurs. Et ce sera pour Toi un raccourci dans la partie la plus
difficile de ton chemin."
"Je ne dédaigne pas de t'accompagner sur la tombe de Hillel.
C'est pour Moi un honneur. Allons-y donc."
Gamaliel donne des ordres, et pendant que tous travaillent à démonter la
salle à manger provisoire, Jésus et le rabbi montent sur une mule et, l'un à
côté de l'autre, ils avancent sur la route montante et silencieuse sur
laquelle résonnent bruyamment les sabots ferrés.
Gamaliel garde le silence. Il demande seulement deux fois à Jésus si la selle
est commode. Jésus répond et puis se tait, absorbé dans ses pensées.
Tellement qu'il ne voit pas que Gamaliel, en retenant un peu sa mule le
laisse passer devant d'une encolure pour étudier tous ses mouvements. Les
yeux du vieux rabbi paraissent des yeux de faucon guettant sa proie, tant ils
sont attentifs et fixes.
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87> Mais Jésus ne s'en
aperçoit pas. Il avance calmement en s'adaptant au pas ondulant de sa monture.
Il réfléchit et pourtant examine chaque aspect de tout ce qui l'entoure. Il
allonge la main pour cueillir une touffe de cytise d'or qui retombe, il
sourit à deux oiseaux qui font leur nid dans un genévrier touffu, arrête la
mule pour écouter une fauvette à tête
noire et acquiesce, comme s'il bénissait, au cri angoissé par lequel
une tourterelle sauvage encourage son compagnon au travail.
"Tu aimes beaucoup les plantes et les animaux, n'est-ce pas?"
"Beaucoup. C'est mon livre vivant. L'homme a toujours devant lui les
fondements de la foi. La Genèse vit dans la nature. Maintenant,
qui sait regarder, sait aussi croire. Cette fleur, si douce en son parfum et dans
la matière de ses corolles pendantes, contrastant ainsi avec ce genévrier
épineux et cet ajonc piquant, a-t-elle pu se faire toute seule ? Et
regarde : ce rouge-gorge a-t-il pu ainsi se faire tout seul avec cette
pincée de sang séché sur sa douce gorge ? Et ces deux tourterelles, où et comment
ont-elles pu se peindre ce collier d'onyx sur le voile de leurs plumes
grises ? Et là, ces deux papillons : l'un noir aux grands yeux d'or
et de rubis, et l'autre blanc avec des rayures azurées, où ont-ils trouvé les
gemmes et les rubans pour leurs ailes ? Et ce ruisseau ? C'est de
l'eau. C'est bien. Mais d'où est-elle venue ? Quelle est la source
première de l'eau-élément ? Oh ! regarder veut dire croire, si
on sait voir."
"Regarder veut dire croire. Nous regardons trop peu la Genèse vivante
qui est devant nous."
"Trop de science, Gamaliel, et trop peu d'amour et trop peu
d'humilité."
Gamaliel soupire et secoue la tête.
"Voilà. Je suis arrivé, Jésus. Là est enterré Hillel .
Descendons en laissant là nos montures. Un serviteur les prendra."
Ils descendent, attachent à un tronc d'arbre les deux mules et se dirigent
vers un tombeau qui se détache de la montagne, près d'une vaste demeure
complètement close. "Je viens ici pour méditer, pour préparer les fêtes
d'Israël." dit Gamaliel en montrant la maison.
"Que la Sagesse te donne toutes ses lumières."
"Et ici pour me préparer à la mort"» et Gamaliel montre le tombeau.
"C'était un juste."
"C'était un juste. Je prie volontiers près de ses cendres. Mais,
Gamaliel, Hillel ne doit pas seulement t'apprendre à mourir : Il doit
t'apprendre à vivre."
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88> "Comment, Maître?"
"L'homme est grand quand il s'humilie". C'était la pensée
qu'il préférait... "
"Comment le sais-tu si tu ne l'as pas connu ?"
"Je l'ai connu... et du reste, si je n'avais pas connu le rabbi Hillel
en personne, sa pensée, je l'ai connue car je n'ignore rien de la pensée des
hommes."
Gamaliel baisse la tête et murmure : "Seul Dieu peut dire
cela."
"Dieu et son Verbe. Parce que le Verbe
connaît la Pensée, et la Pensée connaît le Verbe et l'aime en se communiquant
à Lui avec ses trésors pour le faire participer à Lui-même. L'Amour resserre
les liens et en fait une seule Perfection. C'est la Triade qui
s'aime et qui divinement se forme, s'engendre, procède et se complète. Toute
pensée sainte est née dans l'Esprit parfait et en est un reflet dans l'esprit
du juste. Alors le Verbe peut-il ignorer les pensées des justes que sont les
pensées de la Pensée ?"
Ils prient près du tombeau fermé. Longuement. Les disciples et puis les
serviteurs les rejoignent, les premiers sur leurs montures, les seconds sous
le poids des bagages. Mais ils s'arrêtent à la limite du pré, au-delà duquel
est le tombeau. La prière se termine.
"Adieu, Gamaliel. Élève-toi comme Hillel."
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