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"L'Évangile
tel qu'il m'a été révélé" |
aucun accent |
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dimanche 13 février 28
- Marie travaille à une toile 131 - Une inconnue implore sa pitié 132 - Elle est la femme voilée de La Belle Eau 132 - Elle pleure depuis huit mois 133 - Le récit de sa vie : J'admirais les mimes de Syracuse 134 - J'étais belle et j'étais folle 134 - Je m'attachai à un dégoûtant patricien 135 - Je menai une vie de débauche et de servitude 136 - Sa rencontre avec Jésus à Hébron 137 - Sa fuite à la recherche de Jésus 137 - Le séjour à La Belle Eau 138 - Sa fuite vers la Galilée 138 - Dis-moi ce que je dois faire ? 139 - Mon Fils est la Grande Victime 139 - Discours de Marie (C'est l'Amour de Dieu qui t'a conduite) 140 - Aglaé passera la nuit dans la chambre de Joseph 141 |
3.28. |
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131> Marie travaille
paisiblement à une toile. C'est le soir. Toutes les portes sont fermées, une
lampe à trois becs éclaire la petite pièce de Nazareth et surtout la table
près de laquelle la Vierge est assise. La toile, peut-être un drap, retombe
du coffre et de ses genoux jusqu'à terre et Marie, vêtue de bleu foncé;
semble émerger d'un tas de neige. Elle est seule. Elle coud avec agilité, la
tête penchée sur son travail, et la lampe éclaire le haut de sa tête en y produisant des reflets d'or clair. Le reste du visage est dans la
pénombre. 132> Dans la pièce bien
rangée règne le plus grand silence. Et même de la rue, déserte pendant la nuit,
n'arrive aucun bruit. Et du jardin non plus. La lourde porte qui, de la pièce
où Marie travaille, celle où elle prend habituellement ses repas et où elle
reçoit les amis, donne sur le jardin, est fermée. Elle empêche de pénétrer
même au bruit de la fontaine dont l'eau se déverse dans le bassin. C'est
vraiment le silence le plus profond. Je voudrais savoir où se trouve la
pensée de la Vierge pendant que ses mains travaillent activement... Un coup discret à la
porte qui donne sur la rue. Marie lève la tête, écoute... Mais le coup a été
si léger que Marie doit penser qu'il est produit par un animal nocturne ou
par un peu de vent qui a secoué la porte. Elle penche de nouveau la tête sur
son travail. Mais le coup se fait entendre plus distinctement. Marie se lève
et va vers la porte. Elle demande avant d'ouvrir : "Qui frappe
?" Une faible voix répond: "Une femme. Au
nom de Jésus, pitié pour moi." Marie ouvre tout de suite en soulevant la
lampe pour voir qui est cette pèlerine. Elle voit un tas d'étoffe, un enchevêtrement
d'où rien ne transparaît. Un pauvre enchevêtrement qui reste courbé dans une
profonde inclination quand elle dit: "Salut, Maîtresse !" et
elle répète encore : "Au nom de Jésus, pitié pour moi." "Entre et
dis-moi ce que tu veux. Je ne te connais pas." "Personne ne me
connaît et beaucoup me connaissent, Maîtresse. Le Vice me connaît. Et la
Sainteté me connaît. Mais j'ai besoin que maintenant la Pitié m'ouvre les
bras. Et tu es la pitié..." et elle pleure. "Mais, entre
donc... Et dis-moi... Tu m'en as dit assez pour que je comprenne que tu es
une malheureuse... Mais, qui tu es, je ne le sais pas encore. Ton nom, ma
sœur..." "Oh !
non ! Pas ma sœur ! Je ne puis être ta sœur... Tu es la Mère du
Bien... moi... moi, je suis le Mal..." et elle pleure toujours plus fort
sous son manteau qui la cache toute entière. Marie pose la lampe
sur un siège, prend la main de l'inconnue agenouillée sur le seuil et la
force à se lever. Marie ne la connaît
pas... moi, oui : C'est la femme
voilée de "La Belle Eau". Elle se lève, humiliée, tremblante,
secouée par ses pleurs et elle hésite encore à entrer en disant :
"Je suis une païenne, Maîtresse. 133> Pour vous hébreux : ordure, même si j'étais sainte.
Mais deux fois ordure car je suis une prostituée." "Si tu viens à
moi, si tu cherches mon Fils à travers moi, tu ne peux être qu'un cœur qui se
repent. Cette maison accueille tout ce qui s'appelle Douleur." et elle
l'attire à l'intérieur en fermant la porte, remet la lampe sur la table, lui
offre un siège en lui disant : "Parle." Mais la femme voilée
ne veut pas s'asseoir. Un peu penchée, elle continue de pleurer. Marie est
devant elle, douce et majestueuse. Elle attend, en priant, que son chagrin se
calme. Je la vois qui prie par toute son attitude bien que rien en elle ne
révèle qu'elle prie : ni les mains qui tiennent toujours la petite main
de la Voilée, ni les lèvres qui sont closes. Enfin les larmes
s'arrêtent. La femme s'essuie le visage avec son voile et dit ensuite :
"Et pourtant, je ne suis pas venue de si loin pour rester inconnue.
C'est l'heure de ma rédemption et je dois me découvrir pour... pour te
montrer de combien de plaies est couvert mon cœur. Et... et tu es une mère...
et sa Mère... Tu auras donc pitié de moi." "Oui, ma
fille." "Oh !
oui ! Appelle-moi ma fille !... J'avais une mère... et je l'ai
abandonnée... On m'a dit depuis qu'elle est morte de chagrin... J'avais un
père... il m'a maudite... et il dit aux gens de la ville : "Je n'ai
plus de fille"... (elle a une crise violente de larmes. Marie devient
pâle de peine. Mais elle lui met la main sur la tête pour la réconforter.) La
femme reprend : "Je n'aurai plus personne qui m'appelle : ma
fille !... Oui, ainsi, caresse-moi ainsi, comme le faisait ma maman...
quand j'étais pure et bonne... Permets-moi de baiser cette main et d'essuyer
avec elle mes larmes. Mes larmes seules ne me lavent pas. Combien j'ai pleuré
depuis que j'ai compris !... Auparavant j'avais pleuré aussi, car c'est
horrible de n'être qu'une chair vendue, insultée par l'homme. Mais ce n'était
que les plaintes d'un animal brutalisé qui hait et se révolte contre celui
qui le torture et le souille toujours plus car... je changeais de maître,
mais c'était toujours la même bestialité... Depuis huit mois je pleure [1] ... parce que j'ai compris... J'ai compris ma
misère, ma pourriture. J'en suis couverte, saturée et j'en ai la nausée...
Mais mes pleurs toujours plus conscients ne me lavent pas encore. Ils se
mélangent à ma pourriture et ne la lavent pas. Oh ! Mère ! Essuie
mes larmes, et je serai purifiée de façon à pouvoir approcher mon
Sauveur !" 134> "Oui, ma fille, oui. Assieds-toi, ici,
avec moi et parle paisiblement. Abandonne tout ce poids ici, sur mes genoux
de Mère" et Marie s'assied. Mais la femme glisse
à ses pieds et veut parler ainsi. Elle commence doucement : "Je
suis de Syracuse... J'ai vingt-six ans... J'étais la fille d'un intendant
diriez-vous, nous nous disons du procurateur d'un grand seigneur romain.
J'étais fille unique. Je vivais heureuse. Nous habitions près de la plage
dans une très belle villa dont mon père était l'intendant. De temps à autre
le propriétaire de la villa venait, ou sa femme, et ses enfants... Ils nous
traitaient bien et ils étaient gentils avec moi. Les filles jouaient avec
moi... Ma maman était heureuse... elle était fière de moi. J'étais belle...
j'étais intelligente... tout me réussissait... Mais j'aimais davantage les
choses frivoles que les bonnes. A Syracuse, il y a un grand théâtre. Un grand
théâtre... beau... vaste... Il sert aux jeux et aux comédies... Dans les
comédies et les tragédies qu'on y donne, on emploie beaucoup les mimes. Elles
soulignent par leurs danses muettes ce qu'exprime le chœur. Tu ne sais pas...
mais même avec les mains, avec les mouvements du corps, nous pouvons exprimer
les sentiments de l'homme agité par quelque passion... On forme dans une
palestre contiguë au théâtre des adolescents et des adolescentes au métier de
mime. Ils doivent être beaux comme des dieux et agiles comme des papillons...
J'aimais beaucoup aller sur une éminence qui dominait cet endroit et regarder
les danses des mimes. Et puis je les refaisais sur les prés fleuris, sur le
sable blond de ma terre, dans le jardin de la villa. Je paraissais une statue
artistique ou bien un vent qui survole, tant je savais me fixer dans des
poses statuaires ou voler sans presque toucher le sol. Mes riches amies
m'admiraient... et ma maman en était fière..." La femme voilée parle,
se remémore, revoit le passé comme en un songe, et elle pleure. Les sanglots
ponctuent ses dires. "Un jour...
c'était en mai... Syracuse était tout en fleurs. Les festivités étaient
terminées depuis peu et j'étais restée enthousiaste d'une danse exécutée au
théâtre... Mes maîtres m'y avaient conduite avec leurs filles. J'avais
quatorze ans... Dans cette danse, les mimes devaient représenter les nymphes
du printemps accourant pour adorer Cérès. Elles dansaient couronnées de
roses, vêtues de roses... De roses seulement, car leur vêtement était un
voile très léger, un filet de fil d'araignée sur lequel étaient éparses les
roses... Dans leur danse, elles semblaient des Hébés
ailées, tant elles couraient avec légèreté. 135> Leurs corps
splendides se voyaient à travers les écharpes
de voile fleuri qui formaient des ailes derrière elles... J'étudiai cette
danse... et un jour... un jour..." La femme voilée pleure encore plus
fort... Puis elle se reprend : "J'étais belle. Je le suis.
Regarde." Elle se dresse debout, rejetant rapidement son voile en
arrière et laissant retomber son manteau. Et moi, je reste ébahie car je vois
surgir des étoffes qu'elle a repoussées Aglaé, très belle dans son
humble vêtement, avec sa simple coiffure à tresses, sans joyaux, sans étoffe
de prix, une vraie fleur de chair, svelte et pourtant parfaite, avec un très
beau visage, brun clair et des yeux veloutés mais pleins de feu. Elle se remet à
genoux devant Marie: "J'étais belle, pour mon malheur et j'étais folle.
Ce jour-là, je m'habillai avec des voiles. Les filles de mon maître
m'aidèrent. Elles aimaient me voir danser... Je m'habillai dans un coin de la
plage blonde, en face de la mer azurée. Sur la plage, déserte en ce lieu, il
y avait des fleurs sauvages, blanches et jaunes au parfum pénétrant
d'amandier, de vanille, de chair à peine pure. Des agrumes, il arrivait aussi
des bouffées de parfum pénétrant, les roses de Syracuse exhalaient leurs
odeurs, et aussi la mer, et aussi le sable. Le soleil faisait exhaler des
odeurs de toutes choses... Un vague sentiment de panique me montait à la
tête. Je me sentais nymphe, moi aussi, et j'adorais... quoi ? La Terre
féconde ? Le Soleil qui la fécondait ? Je ne sais. Païenne parmi
les païens, je crois que j'adorais le Sens, mon roi despotique, que je ne
pensais pas avoir en moi, mais qui était puissant, plus qu'un dieu... Je me
couronnai de roses que j'avais prises dans le jardin... et je dansai...
J'étais ivre de lumière, de parfums, du plaisir d'être jeune, agile et belle.
Je dansai... et on me vit. Je vis qu'on me regardait. Mais je n'eus pas honte
de paraître nue devant les deux yeux avides d'un homme. Au contraire, je me
complus à surfaire mes vols... Le plaisir d'être admirée me donnait vraiment
des ailes... Et ce fut ma ruine. Trois jours après je restai seule car les
maîtres étaient partis pour regagner leur demeure patricienne de Rome. Mais,
je ne restai pas à la maison... ces deux yeux admirateurs m'avaient dévoilé
autre chose que la danse... Ils m'avaient dévoilé le sens et le sexe." Marie a un geste
involontaire de dégoût qu'Aglaé remarque. "Oh ! mais tu es pure et
peut-être je suis pour toi un être répugnant..." "Parle, parle, ma
fille. Il vaut mieux que ce soit à Marie qu'à Lui. Marie, c'est la mer qui
lave..." 136> "Oui, il vaut
mieux que ce soit à toi, c'est ce que je me suis dit aussi quand je
sus qu'il avait une Mère... Car, tout d'abord, le voyant si différent de tout
autre homme, le seul qui soit tout esprit - maintenant je sais que l'esprit
existe et ce que c'est - tout d'abord je n'aurais pu dire de quoi était fait
ton Fils, ainsi pur de sensualité tout en étant homme, et en moi même je
pensais qu'il n'avait pas de mère, mais qu'il était descendu ainsi sur la
terre pour sauver les horribles misères dont je suis la plus grande... Tous les jours je
revins en cet endroit espérant revoir cet homme, jeune, brun, beau... Et
après quelque temps, je le revis... Il me parla. Il me dit : "Viens
avec moi à Rome. Je t'amènerai à la cour impériale, tu seras la perle de
Rome". Je dis : "Oui, je serai ton épouse fidèle. Viens chez
mon père". il se mit à rire, moqueur, et me donna un baiser. Il
dit : "Non pas épouse, mais déesse, et moi, ton prêtre, je te
dévoilerai les secrets de la vie et du plaisir". J'étais folle, j'étais
jeune, mais bien que jeune, je n'ignorais pas ce qu'est la vie... j'étais
rusée. J'étais folle, mais pas encore dépravée... et je fus dégoûtée de sa
proposition. Je m'échappai de ses bras et courus à la maison... mais je n'en
parlai pas à ma mère... et je ne sus pas résister au désir de le revoir...
Ses baisers m'avaient rendue encore plus folle... et je revins. J'étais à
peine revenue sur cette plage solitaire qu'il m'embrassa, me baisant avec
frénésie, une pluie de baisers, de paroles amoureuses, de questions :
"Est-ce que tout n'est pas dans cet amour ? N'est-ce pas plus doux
que le lien du mariage ? Que veux-tu d'autre ? Peux-tu vivre sans
cela ?" Oh ! Mère... Je
m'enfuis le soir même avec le dégoûtant patricien. Je fus un chiffon piétiné
par son animalité... Non pas déesse : fange. Non pas perle :
fumier. Il ne me révéla pas la vie, mais l'ordure de la vie, l'infamie, le
dégoût, la douleur, la honte, l'infinie misère de ne même plus
m'appartenir... Et puis... la chute totale. Après six mois d'orgie, fatigué
de moi, il passa à de nouveaux amours et je fus dans la rue. J'exploitai mes
talents de danseuse,.. Je savais désormais que ma mère était morte de
chagrin. Je n'avais plus de maison, plus de père... Un maître de danse
m'accueillit dans son gymnase. Il me perfectionna... il m'exploita. ..il me
lança comme une fleur au courant de tous les arts sensuels au milieu du
patriciat corrompu de Rome. La fleur déjà souillée tomba dans un égout. Ce
furent dix années de descente dans l'abîme. Toujours plus bas. Puis on
m'amena ici pour charmer les loisirs d'Hérode et je fus prise par un nouveau
maître. Oh ! il n'y a pas de chien enchaîné qui soit plus enchaîné que
l'une de nous ! Et il n'y a pas d'éleveur de chiens plus brutal
que l'homme qui possède une femme ! Mère... tu trembles ! Je te
fais horreur !" 137> Marie s'est porté la
main au cœur comme si elle avait reçu un coup. Mais elle répond: "Non,
pas toi. Ce qui me fait horreur, c'est le Mal qui domine tant la terre.
Continue, pauvre enfant !" "Il m'amena à
Hébron... J'étais libre ? J'étais riche ? Oui, parce que je n'étais
pas en prison et que j'étais couverte de bijoux. Non, parce que je ne pouvais
voir que ceux que lui voulait et je ne pouvais même plus disposer de moi. Un jour il vint à
Hébron un homme : l'Homme, ton Fils. Cette maison Lui était chère. Je le
sus et l'invitai à entrer. Sciammai n'était pas là... et par la fenêtre j'avais
déjà entendu des paroles et vu une personne qui m'avaient bouleversé. Mais,
je te jure, ô Mère, que ce ne fut pas la chair qui me poussa vers ton Jésus.
Ce fut une chose que Lui me révéla qui me poussa sur le seuil, méprisant les
plaisanteries du vulgaire, pour Lui dire : "Entre". Ce fut mon
âme dont j'eus alors la révélation. Il me dit: "Mon nom veut dire :
Sauveur. Je sauve ceux qui ont un vrai désir d'être sauvés. Je sauve en
enseignant à être pur, à vouloir la souffrance mais l'honneur, le Bien à tout
prix. Je suis Celui qui cherche ceux qui sont perdus, Celui qui donne la Vie.
Je suis Pureté et Vérité". Il me dit que j'avais moi aussi une âme et
que je l'avais tuée par ma manière de vivre. Mais il ne me maudit pas, ne se
moqua pas de moi. Il ne me regarda pas un instant ! Le premier homme qui
ne me dévisagea pas d'un regard avide, car j'ai la terrible malédiction
d'attirer l'homme... Il me dit que qui le cherche le trouve parce que Lui se
trouve où l'on a besoin de médecin et de remèdes. Et il est parti. Mais ses
paroles étaient ici, et elles ne sont plus sorties. Oh ! sainte
fugue que celle-là ! J'ai fui le péché, à la recherche du Sauveur. Je
suis allée le chercher, certaine de le trouver parce que Lui me l'avait
promis. On m'envoya auprès d'un homme du nom de Jean, en me disant que
c'était Lui. Mais ce n'était pas Lui. Un hébreu me dirigea vers "La
Belle Eau". Je vivais en vendant l'or que j'avais en grande quantité.
Pendant les mois où j'étais à sa recherche, j'avais dû me couvrir le visage
pour n'être pas reprise et parce que, réellement, Aglaé était ensevelie sous
ce voile. Morte la vieille Aglaé. 138> Il y avait sous ce
voile sa pauvre âme blessée et exsangue qui
cherchait son médecin. Bien des fois, j'ai dû fuir l'homme qui me poursuivait
bien qu'ainsi camouflée dans mon vêtement. Même un des amis de ton Fils... À "La Belle Eau" je vivais
comme une bête : pauvre mais heureuse. Les averses et le fleuve me
purifièrent moins que ses paroles. Oh ! Aucune ne s'est perdue. Une fois
il pardonna à un assassin. J'entendis et je fus sur le point de Lui
dire : "Pardonne-moi, a moi aussi". Une autre fois il parla de
l'innocence perdue... Oh ! quels pleurs de regret ! Une autre fois
il guérit un lépreux... et je fus sur le point de crier :
"Purifie-moi de mon péché..." Une autre fois il guérit un fou et
c'était un romain... et je pleurai... et il me fit dire que les patries
passent mais que le Ciel reste. Un soir de tempête, il m'accueillit dans la
maison... et puis il me fit trouver un logement par le régisseur... et il me
fit dire par un enfant : "Ne pleure pas"... Oh ! sa
bonté ! Oh ! ma misère ! Si grandes toutes les deux que je
n'osai pas apporter ma misère à ses pieds... bien que l'un des siens [2] m'eût instruit, la nuit, sur l'infinie
miséricorde de ton Fils. Et puis il fut exposé aux pièges de gens qui
voulaient voir un péché dans le désir qu'avait une âme de renaître. Mon
Sauveur est parti... et moi je l'ai attendu... Mais l'attendait aussi la
vengeance de gens bien plus indignes que moi de le regarder. Car moi, j'ai
péché en païenne contre moi-même, alors qu'eux pèchent, connaissant déjà
Dieu, contre le Fils de Dieu... et ils m'ont frappée et plus que leurs
pierres m'a blessée leur accusation, plus que dans ma chair, ils m'ont
blessée dans ma pauvre âme en l'amenant à désespérer. Oh ! la lutte
terrible avec moi-même ! Déchirée, sanglante, blessée, fiévreuse, privée
de mon Médecin, sans toit, sans pain, j'ai regardé en arrière, devant moi...
Le passé me disait : "Reviens", le présent me disait:
"Tue-toi", l'avenir me disait : "Espère". J'ai
espéré... Je ne me suis pas tuée. Je le ferais si Lui me chassait car je ne
veux plus être ce que j'étais !... Je me suis traînée jusqu'à un pays à
la recherche d'un abri... Mais j'ai été reconnue. Comme une bête, j'ai dû
fuir, ici, là, toujours poursuivie, toujours méprisée, toujours maudite parce
que je voulais être honnête et parce que j'avais déçu ceux qui, par mon
intermédiaire, voulaient frapper ton Fils. En suivant le fleuve je suis
remontée jusqu'en Galilée et suis venue ici... Tu n'y étais pas. Je suis
allée à Capharnaüm. Tu venais d'en partir. Mais un vieil homme m'a vue. Un de
ses ennemis, et il m'a fait un texte d'accusation pour Lui, ton Fils, et
comme je pleurais sans réagir, il m'a dit... il m'a dit... "Tout
pourrait changer pour toi si tu voulais être ma maîtresse et ma complice pour accuser le Rabbi nazaréen. 139> Il suffit que tu
dises, devant mes amis, que Lui était ton amant..."Je me suis enfuie
comme quelqu'un qui verrait s'ouvrir un buisson de fleurs sous un nid de
serpents. J'ai compris, de
cette façon, que je ne puis aller à ses pieds... et je . viens aux tiens.
Voici : piétine-moi, je ne suis que boue. Voici : chasse-moi, je
suis la pécheresse. Voici : dis-moi mon nom : prostituée.
J'accepterai tout de toi, mais aie pitié de moi, Mère. Prends ma pauvre âme
souillée et porte-la à Lui. C'est un péché que de
remettre entre tes mains ma luxure. Mais il n'y a que là qu'elle sera
protégée du monde, qui la veut, et deviendra pénitence. Dis-moi comment je
dois faire. Dis-moi ce que je dois faire. Dis-moi quels moyens je dois mettre
en œuvre pour n'être plus Aglaé. Que dois-je mutiler en moi ? Qu'est-ce
que je dois m'arracher pour n'être plus péché, plus séduction, pour n'avoir
plus rien à craindre de moi-même et de l'homme ? Dois-je m'arracher les
yeux ? Dois-je me brûler les lèvres ? Dois-je me couper la langue ?
Les yeux, les lèvres, la langue m'ont servi à faire le mal. Je ne veux plus
le mal et je suis disposée à me punir et à les punir en les sacrifiant. Ou
veux-tu que je m'arrache ces reins avides qui m'ont poussée à des amours
dépravés ? Ces entrailles insatiables dont je crains toujours le
réveil ? Dis-moi, dis-moi comment l'on fait pour oublier que l'on est
femme et comment l'on fait pour faire oublier que l'on est femme !" Marie est
bouleversée. Elle pleure, elle souffre, mais les seuls signes de sa douleur
ce sont les larmes qui tombent sur la repentie. "Je veux mourir
pardonnée. Je veux mourir sans autre souvenir que mon Sauveur. Je veux mourir
avec sa Sagesse pour amie... et je ne peux plus l'approcher car le monde nous
guette Lui et moi pour nous accuser..." Aglaé pleure, jetée parterre
comme une vraie loque. Marie se lève en
murmurant toute angoissée : Aglaé, qui entend ce
murmure et voit sa réaction, gémit : "Tu le vois ! Tu vois
qu'à toi aussi j'inspire le dégoût ? Maintenant je m'en vais. C'est fini
pour moi !" "Non, ma fille.
Non, ce n'est pas fini. Pour toi maintenant, c'est le commencement. Ecoute,
pauvre âme. Ce n'est pas pour toi que je gémis, mais pour le monde cruel. Je
ne te laisse pas partir, mais je te recueille, pauvre hirondelle que la
bourrasque a abattue contre mes murs. Je t'amènerai à Jésus, et Lui
t'indiquera le chemin de la rédemption..." 140> "Je n'espère plus... Le monde a raison.
Je ne puis être pardonnée." "Par le monde,
non. Mais par Dieu, oui. Laisse-moi te parler au nom du Suprême Amour qui m'a
donné un Fils pour que je le donne au monde. Il m'a sortie de la bienheureuse
ignorance de ma virginité consacrée pour que le monde ait le Pardon. Il m'a
tiré le sang non de l'enfantement, mais du cœur en me révélant que mon Fils
est la Grande Victime. Regarde-moi, ma fille. Il y a dans ce cœur une grande
blessure. Elle gémit depuis trente ans et plus. Elle s'élargit de plus en
plus et me consume. Sais-tu quel nom, elle a ?" "Douleur." "Non. Amour. Et
c'est cet Amour qui me saigne pour que le Fils ne soit pas seul à opérer le
salut. C'est l'amour qui met en moi un feu pour que je purifie ceux qui
n'osent pas aller vers mon Fils. C'est l'amour qui me donne les pleurs pour
que je lave les pécheurs. Tu voulais mes caresses. Je te donne mes larmes qui
déjà te blanchissent pour que tu puisses regarder mon Seigneur. Ne pleure pas
ainsi. Tu n'es pas la seule pécheresse qui vient au Seigneur et repart
rachetée. Il yen a eu d'autres, et il yen aura d'autres. Doutes-tu que Lui
puisse te pardonner ? Mais ne vois-tu pas en tout ce qui t'est arrivé
une mystérieuse volonté de la Bonté Divine ? Qui t'a amenée en
Judée ? Qui t'a conduite dans la maison de Jean ? Qui t'a mise à la
fenêtre ce matin-là ? Qui a allumé une lumière pour éclairer ses
paroles ? Qui t'a donné la capacité de comprendre que la charité, unie à
la prière de celui qui reçoit un bienfait, obtient l'aide de Dieu ? Qui
t'a donné la force de t'enfuir de la maison de Sciammai ?
Qui t'a donné la force de persévérer les premiers jours jusqu'à son
arrivée ? Qui t'a conduite sur sa route ? Qui t'a rendue capable de
vivre en pénitente pour purifier toujours plus ton âme ? Qui t'a rendu
l'âme d'une martyre, l'âme d'une croyante, une âme persévérante, une âme
pure ? ... Oui, ne secoue pas la
tête. Crois-tu qu'il n'y a de pur que celui qui n'a pas connu le sens ?
Crois-tu que l'âme ne puisse plus jamais redevenir vierge et belle ?
Oh ! ma fille ! Mais entre ma pureté qui est toute entière grâce du
Seigneur et ton héroïque ascèse pour retourner vers le sommet de ta pureté
perdue, crois que c'est la tienne qui est la plus grande. C'est toi qui la
construis: contre le sens, le besoin et l'habitude. Pour moi, c'est un don
naturel comme la respiration. Toi, tu dois briser au vif dans ta pensée, tes
affections, la chair, pour ne pas te souvenir, pour ne pas désirer, pour ne pas seconder. Moi... 141> Oh ! est-ce
qu'une petite enfant de quelques heures peut désirer la chair ? Et en
a-t-elle le mérite de ne pas le faire ? Ainsi pour moi. Je ne sais pas
ce qu'est cette tragique faim qui a fait de l'humanité une victime. Je ne
sais autre chose que la très sainte faim de Dieu. Mais, toi, tu ne la
connaissais pas, et c'est par toi-même que tu l'as apprise. Mais toi, l'autre
faim, tragique et horrible, tu l'as domptée pour l'amour de Dieu, ton unique
amour maintenant. Souris, fille de la miséricorde divine ! Mon Fils fait
en toi ce qu'il t'a dit à Hébron. Il l'a déjà fait. Tu es déjà sauvée car tu
as eu la volonté sincère de te sauver, parce que tu as appris la pureté, la
douleur, le Bien. Ton âme est revenue à la vie. Oui. Il te faut sa parole
pour te dire au nom de Dieu : "Tu es pardonnée". Moi, je ne
peux la dire, mais je te donne mon baiser comme une promesse, comme un
commencement de pardon... O Esprit Éternel, un
peu de Toi est toujours en ta Marie ! Permets qu'elle te répande, Esprit
Sanctificateur, sur la créature qui pleure et espère. Au nom de notre Fils, ô
Dieu d'amour, sauve celle qui attend de Dieu le salut. Que la Grâce, dont
l'Ange m'a dit que Dieu m'a comblée, se pose miraculeusement sur celle-ci et
la soutienne, jusqu'à ce que l'absolve Jésus, le Sauveur Béni, le Prêtre
Suprême au nom du Père, du Fils et de L'Esprit… Il fait nuit, ma
fille. Tu es fatiguée et brisée. Viens. Repose-toi. Demain tu partiras... Je
t'enverrai dans une famille de gens honnêtes [i] , car ici il vient maintenant trop de monde.
Et je te donnerai un vêtement, tout comme le mien. On te prendra pour une
israélite. Je dois revoir mon Fils en Judée, car la Pâque approche et à la
nouvelle lune d'Avril, nous serons à Béthanie. Je parlerai alors de toi.
Viens à la maison de Simon le Zélote, Tu m'y: trouveras et je te conduirai à
Lui." Aglaé pleure encore,
mais paisiblement. Elle s'est assise par terre. Marie aussi s'est assise de
nouveau. Aglaé met sa tête sur les genoux de Marie et baise sa main... Puis,
elle gémit : "On me reconnaîtra..." "Oh ! non,
ne crains pas. Ton vêtement était désormais trop connu, mais je te préparerai
pour ce voyage que tu feras vers le Pardon. Et tu seras comme la vierge qui
va à ses noces : différente et inconnue à travers la foule ignorante du
rite. Viens. J'ai une petite chambre près de la mienne. Elle a abrité des
saints et des pèlerins désireux d'aller vers Dieu. Elle t'abritera toi
aussi."
Elles sortent dans le jardin obscur, elles
entrent dans la petite chambre de Joseph. Marie allume la lampe qui est sur
une petite table, caresse encore la repentie, ferme la porte et avec sa
triple flamme s'éclaire pour voir où elle peut porter le manteau déchiré
d'Aglaé pour qu'aucun visiteur ne le voie le lendemain. |
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