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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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Lundi 19
novembre 29 (24 Kisleu)
- Une atmosphère de fête pour les
Encénies 506 - La fabrication des cadeaux 507 - Le ciseau fait saigner le pouce de
Jésus 508 - Un coup frappé à la porte sème la
panique 509 - Jésus sait qu'elle est une prostituée
soudoyée 510 - Judas refuse d'accompagner Jésus 511 - Dialogue de Jésus avec la prostituée :
Jésus va seul la rencontrer dans le jardin 511 - (Quel mal t'ai-je fait ? 512 - Les circonstances du piège tendu
512 - Je suis le Rédempteur 512 - Tu es rongée par le remords 513 - N'aie pas honte de te repentir)
514 - Ce que tu dis est vrai 515 - La femme se défait de ses bijoux et de
sa beauté 516 - Elle retournera auprès de sa mère 516 - La repentante est confiée aux soins
d'Élise 517 - Un conseil d'Élise à Jésus 518 - Jésus part en compagnie de Judas 518 - Les autres se demandent ce qui est
arrivé 519 |
Accueil >> Plan du site >> Sommaire du Tome 7 7.229. |
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506> Les peuples pris en masse, les hommes pris en particulier, sont
toujours un peu enfants et un peu sauvages, ou du moins primitifs, très
sensibles par conséquent à tout ce qui sent la nouveauté, l'extraordinaire et
résonne comme une fête. L'approche des
solennités a toujours le pouvoir d'exalter les hommes comme si la festivité
faisait disparaître ce qui les rend tristes et las. Dès l'approche d'une
fête, un je ne sais quoi d'entrain, de légère exaltation, frappe tout le
monde, comme si cette approche ressemblait au tam-tam des sauvages dans leurs
fêtes idolâtres ou leurs entreprises belliqueuses. Et les apôtres aussi,
à l'approche des Encénies, sont dans cet état
d'euphorie. Bavards, joyeux, ils se mettent à faire des projets, à rappeler
les fêtes passées. Un peu de mélancolie marque les conversations, mais
ensuite l'air de fête les reprend et les pousse à agir pour que tout soit
beau pendant la festivité. Les lampes dans la
maison de Jean sont-elles peu nombreuses ? Oh ! la maison
de Thomas à Rama en est pleine ! Et Thomas part pour Rama pour prendre des
lampes. L'huile n'est pas abondante ? Oh ! Élise a beaucoup d'huile à Béthsur, et elle l'offre. Et André et Jean vont à Béthsur
pour prendre l'huile. Pour cuire les fouaces, il faut un feu doux de
brindilles ? Voici les deux Jacques qui s'en vont par les monts pour en
ramasser. Il semble qu'il y ait peu de farine, d'orge et de miel pour les
plats rituels ? 507> Et que fait-elle à Jérusalem Nike, qui s'est presque offensée de ce que l'on
ne lui demande jamais rien, si ce n'est pour donner de son
miel blond, de la farine et de l'orge de son beau domaine ? Et Pierre et Simon le Zélote s'en vont chez Nike
alors que Jude d'Alphée aide Élise à embellir la maison, et
c'est jusqu'au vieux Barthélemy qui partage la
commune allégresse et avec Philippe donne une bonne
couche de chaux à la cuisine enfumée pour la rendre plus gaie. Judas Iscariote se réserve la partie
décorative et ne cesse de revenir avec des branches de semper virens [1] odorantes et garnies
de baies et il les dispose avec grâce sur les étagères et autour du manteau
du foyer. Et la veille des
Encénies, la maisonnette semble préparée pour accueillir une épouse, tant
elle est changée avec sa brillante vaisselle de cuivre, ses lampes claires
comme le soleil, ses rameaux joyeux sur les murs blanchis, alors que l'odeur
du pain et des fouaces se répand dans l'air déjà parfumé par les rameaux
coupés. Jésus laisse faire. Il
paraît si loin de tous, très pensif, triste même. Il répond à ceux qui
l'interrogent, en demandant, par la question qu'ils posent, un compliment
pour ce qu'ils ont fait. Ce sont ces questions qui me permettent de
reconstituer les travaux faits par les disciples, avec leurs remarques :
"N'ai-je pas eu une bonne idée, moi, d'aller à la maison prendre des
lampes ?"; ou : "Avons-nous bien fait Philippe et moi de tout blanchir ? C'est clair et gai
et cela semble plus grand"; ou encore : "Tu vois, Maître ? Élise est contente. Il lui semble être dans sa
maison du temps de ces fils. Aujourd'hui elle chantait en mettant son huile
dans les lampes et en pétrissant son miel dans la farine et en le délayant
dans le lait pour l'orge"; et encore : "Que Elchias dise ce qu'il veut,
mais un peu de verdure, cela fait bien. Au fond !... Si le Créateur a fait
les branchages, c'est pour que nous nous en servions, n'est-ce pas ?";
tout cela me permet de reconstituer le travail fait par chacun. Mais si Jésus
répond aussi à ces questions, qui supposent un désir de louange, sa pensée
est absente. Et cela se voit. Le soir tombe. Après
les derniers saluts des habitants qui, avant de s'enfermer dans leurs maisons,
passent la tête dans la cuisine pour saluer le Maître, le silence s'établit
dans Nobé. C'est l'heure du souper, et c'est déjà
l'heure du repos pour les enfants et pour les vieillards, pour tous ceux que
la maladie ou l'âge rend délicats.
Thomas, Matthieu, Barthélemy et le Zélote s'occupent à regarder. "Voilà. J'ai
fini" dit Élise en se levant et en secouant le vêtement pour le
débarrasser des fils qui pouvaient y rester. "Cela lui
tiendra chaud, pauvre vieux ! dit Pierre en palpant l'étoffe. Hé ! nous, les
hommes, sans les femmes, nous sommes vraiment malheureux. Je me demande, sans
toi, à quoi nous serions réduits après des mois d'absence de la maison. Je
suis capable de faire cela, mais s'il fallait accrocher une boucle !..."
"Tu as été
rapide aussi. Tu ressembles à mon épouse" dit Barthélemy. "Moi aussi, j'ai
fini. Le bois était bon, facile à découper et en même temps résistant"
dit Jude
Thaddée en déposant sur la table sombre une boîte pouvant servir au
sel ou aux épices. "Mon travail, au
contraire, est encore inachevé. Il y a une veine dure qui ne veut pas se
laisser travailler. Peut-être je ne vais pas réussir le travail, je le
regrette. C'était beau ces veines sombres sur le bois plus clair. Regarde,
Jésus. Ne rappellent-elles pas des sommets de montagnes peints sur du bois
?" dit Jacques d'Alphée et il montre une espèce de vase dont je ne sais
pas à quel usage il peut être destiné, d'une forme vraiment belle, avec un
couvercle à coupole et des veines gracieuses sur la panse et le couvercle.
Mais c'est justement sur le couvercle, près du pommeau de prise, que le bois
résiste avec opiniâtreté. "Insiste,
insiste; tu y arriveras. Chauffe le fer au rouge. Tu attaqueras la fibre et
tu réussiras. Une fois enlevée la première couche..." répond Jésus qui a
observé. "Mais ne va-t-il
pas s'abîmer avec le feu ?" demande Matthieu. "Non, s'il s'en
sert habilement. Et du reste ! Ou ce moyen ou tout jeter." Jacques chauffe le
poinçon coupant puis approche la pointe rouge du point résistant. Odeur de
bois brûlé... "Assez !
Maintenant travaille et tu vas réussir" dit Jésus. Et il aide son cousin
en tenant le couvercle serré comme dans un étau. Deux fois la lame glisse et
effleure les doigts de Jésus. "Enlève ta main,
Frère. Je ne voudrais pas te blesser..." dit Jacques d'Alphée, mais
Jésus continue de tenir le vase. La troisième fois le
ciseau fait saigner le pouce de Jésus. "Voilà ! Tu vois
? Tu t'es fait mal ! Fais-moi voir !" 509> "Ce n'est rien.
Deux gouttes de sang..." répond Jésus en secouant son doigt pour que tombe le sang qui coule de la coupure.
"Essuie plutôt le couvercle, il est resté taché" ajoute-t-il
ensuite. "Non, laissez-le
! Il est précieux ainsi. Essuie ici ton doigt, Maître, ici à mon voile. Ton
sang, sang béni" dit Élise et elle enveloppe la main dans le lin de son
voile. Le couvercle, cause
de tant de malheurs, est vaincu. La rayure est achevée. "Il voulait d'abord
faire du mal" commente le Zélote. "Oui ! Et
ensuite il s'est laissé faire, bois têtu !" dit Thomas. "Par le fer, le
feu et la douleur. Cela semble une des phrases chères aux romains"
observe Simon le Zélote. "À moi, je ne
sais pourquoi, cela me rappelle les prophètes en certains points. Nous aussi,
nous sommes du bois têtu... [2] et faudra-t-il le
fer, le feu et la douleur pour nous rendre bons ?" demande Barthélemy. "En vérité, il
les faudra. Et cela ne servira pas encore. Moi je travaille avec le feu et
avec ma douleur, mais tous les cœurs ne savent pas imiter ce bois... Silence
! Dehors, il y a quelqu'un... C'est un bruit de pas..." Ils écoutent. On
n'entend rien. "Peut-être le
vent, Maître. Il y a des feuilles sèches dans le jardin..." "Non. C'étaient
des pas..." "Quelque animal
nocturne. Moi, je n'entends rien." "Ni moi, ni
moi..." Jésus écoute. Il
paraît écouter. Puis il lève son visage et fixe Judas de Kériot
qui lui aussi écoute, écoute de toutes ses oreilles, plus que les autres. Il
le regarde si fixement que Judas demande : "Pourquoi me regardes-tu
ainsi, Maître ?" Mais il n'y a pas de réponse car une main frappe à la
porte. Des quatorze visages
que la lampe éclaire, seul celui de Jésus reste ce qu'il était. Les autres
changent de couleur. "Ouvrez ! Ouvre,
Judas de Kériot !" "Moi, non, je
n'ouvre pas ! Ce pourrait être des malfaiteurs venus exprès pendant la nuit.
Qu'il n'arrive pas que je te nuise !" "Ouvre toi,
Simon de Jonas." "Jamais de la
vie ! Je jette la table contre l'entrée, plutôt !" dit Pierre et il
s'apprête à le faire. "Ouvre, Jean, et
ne crains pas." "Oh ! si
vraiment tu veux faire entrer, moi, je m'en vais chez le vieillard. Moi, je
ne veux rien voir" dit l'Iscariote et ce disant, il parcourt en quatre
grands pas la distance qui le sépare de la porte du vieillard et disparaît
dans sa pièce. 510> Jean, debout près de
la porte, la main sur la clef, regarde Jésus avec effroi et murmure :
"Seigneur !..." "Ouvre, et ne
crains pas." "Mais oui. Enfin
nous sommes treize hommes forts. Ils ne vont pas être une armée ! Avec quatre
poings et beaucoup de cris — Élise, tu vas crier s'il le faut — nous les
mettrons en fuite. Nous ne sommes pas dans un désert !" dit Jacques de
Zébédée et il quitte son vêtement et retrousse les manches de sa tunique ou
de son sous-vêtement prêt à se défendre. Pierre l'imite. Jean, encore
hésitant, ouvre la porte, regarde par l'ouverture et ne voit rien. Il crie :
"Qui est-ce qui dérange ?" Une voix de femme
répond, faible, comme si elle était souffrante : "Une femme. Je veux le
Maître." "Ce n'est pas
une heure pour venir dans les maisons, dit Pierre qui s'était placé derrière
Jean. Si tu es malade, comment es-tu dehors à cette heure ? Si tu es
lépreuse, comment t'aventures-tu dans un village ? Si tu es affligée, reviens
demain. Va, va retourne à tes affaires." "Oh ! par pitié
! Je suis seule sur la route. J'ai froid. J'ai faim. Et je suis malheureuse.
Appelez-moi le Maître. Lui a pitié..." Les apôtres regardent
Jésus, interdits. Jésus est très sévère et se tait. Ils referment la porte. "Que fait-on
Maître ? Nous lui donnons au moins un peu de pain ? Il n'y a pas de place, il
faudra aller dans les maisons avec une inconnue..." intervient Philippe.
"Attends. Moi je
vais voir" dit Barthélemy, en saisissant une lampe pour y voir clair. "Il n'est pas
nécessaire que tu y ailles . La femme n'a ni faim, ni froid et elle sait très
bien où aller. Elle n'a pas peur de la nuit. Mais c'est une malheureuse, bien
qu'elle ne soit ni malade ni lépreuse. C'est une prostituée, et elle vient pour
me tenter. Je vous en dis tant pour que vous sachiez que je sais, pour que
vous vous persuadiez que je sais. Et je vous dis encore qu'elle ne vient pas
par un caprice personnel, mais elle vient parce qu'elle est payée pour
venir." Jésus parle à haute voix, assez haut pour qu'on puisse
l'entendre dans la pièce à côté où se trouve Judas. "Et qui veux-tu
qui ait fait cela ? Dans quel but ? dit Judas lui-même en réapparaissant dans
la cuisine. Les pharisiens, certainement pas; les scribes non plus, ni non
plus les prêtres si c'est une prostituée. Et je
ne crois pas que les hérodiens soient assez... rancuniers pour se donner certains
ennuis pour... Et je ne sais pas non plus pourquoi." 511> "Le pourquoi,
je te le dis, Moi. Pour pouvoir arriver à dire que je suis un pécheur,
quelqu'un qui a des relations avec les pécheresses publiques. Et tu sais
autant que Moi qu'il en est ainsi. Et je te dis aussi que je ne maudis ni
elle ni ceux qui l'ont envoyée. Je suis encore et toujours la Miséricorde et
je vais la trouver. Si tu juges bon venir avec Moi, viens donc. Je vais la
trouver car c'est vraiment une malheureuse. Elle dit qu'elle l'est croyant
dire un mensonge, car elle est jeune, belle et bien payée, saine et contente
de sa vie infâme, mais elle est malheureuse. C'est l'unique vérité qu'elle
dit parmi tant de mensonges. Précède-moi et assiste à l'entretien." *Moi, non, je n'y assiste
pas ! Pourquoi devrais-je le faire ?" "Afin de
témoigner à ceux qui t'interrogent." "Et qui veux-tu
qui m'interroge ? Parmi nous, il n'y a personne pour poser des questions, et
les autres... Je ne vois personne, moi." "Obéis. Passe
devant." "Non. Je ne veux
pas obéir en cela, et tu ne peux m'obliger à approcher une courtisane." "Heu ! Qu'es-tu
? Le Grand Prêtre ? J'y vais, moi, Maître, et sans peur que je prenne quoi
que ce soit" dit Pierre. "Non. Je vais
seul. Ouvre." Jésus sort dans le jardin.
Dans le noir absolu d'une nuit encore sans lune, on ne voit rien. La porte de
la cuisine se rouvre et Pierre vient dehors avec une lampe. "Prends au
moins cela, Maître, si vraiment tu ne veux pas de moi" dit-il à haute
voix. Et ensuite tout bas : "Fais pourtant attention que nous sommes
derrière la porte. Si tu as besoin, appelle..." "Oui. Va. Et ne
vous disputez pas entre vous." Jésus prend la lampe
et la lève pour y voir. Derrière le gros tronc du noyer, il y a une forme
humaine. Jésus fait deux pas vers elle, et commande : "Suis-moi."
Et il va se mettre sur le petit banc de pierre contre la maison, du côté de
l'orient. La femme s'avance
toute voilée et penchée. Jésus pose la lampe sur la pierre, près de Lui. "Parle."
L'ordre est tellement austère, raide, il est tellement Dieu que la femme, au
lieu d'avancer et de parler, recule et se penche plus encore, silencieuse. "Parle, te
dis-je. Tu m'as demandé, je suis venu. Parle" dit-il avec une nuance de
douceur dans la voix. Silence. 512> Tu ne sais pas qui je
suis ? Si, tu le sais en partie. Tu le sais même aux deux tiers. Tu sais que
je suis un homme et que ma personne te plaît. C'est ce que t'a dit ton
animalité effrénée. Et ta langue de femme ivre l'a dit à celui qui a
recueilli l'aveu de tes sens et s'en est fait une arme pour me nuire [3]. Tu sais que je suis
Jésus de Nazareth, le Christ. Cela te l'ont dit ceux qui, exploitant ton
désir charnel, t'ont payée pour que tu viennes ici me tenter. Ils t'ont dit :
"Lui se dit le Christ, les foules le disent le Saint, le Messie. Ce
n'est qu'un imposteur. Nous avons besoin d'avoir les preuves de sa misère
d'homme. Donne-nous-les, et nous te couvrirons d'or". Toi, par un reste
de justice, le dernier reste du trésor de justice que Dieu avait mis dans ta
chair avec l'âme, et que tu as brisée et dispersée, tu ne voulais pas me
faire de mal parce que, à ta manière, tu m'aimais, alors eux t'ont dit :
"Nous ne Lui ferons pas de mal. Au contraire. Nous te l'abandonnons
l'homme en te donnant les moyens de le faire vivre en roi près de toi. Il
nous suffit de pouvoir nous dire à nous-mêmes, pour mettre notre conscience
en paix, que Lui est simplement un homme. Une preuve que nous sommes dans la
vérité en ne le croyant pas Messie". C'est ce qu'ils t'ont dit, et tu es
venue. Mais si j'acceptais ta flatterie, ce serait l'enfer sur Moi. Eux sont
déjà tout prêts à me couvrir de boue et à s'emparer de Moi. Et tu sers
d'instrument pour faire cela.
Sais-tu exactement
qui je suis ? Tu ne le sais pas. Tu ne connaissais même pas la portée de ce
que tu venais faire. Et de cela je te pardonne sans que tu me le demandes. Tu
ne savais pas. Mais de ta prostitution ! Comment as-tu pu vivre dans cet état
? Tu n'étais pas ainsi. Tu étais bonne. Oh ! malheureuse ! Tu ne te rappelles
pas ton enfance ? Tu ne te rappelles pas les baisers de ta mère ? Ses paroles
? Et les heures de prière ? Les paroles de la Sagesse que tu entendais
expliquer le soir par ton père et au sabbat par le chef de la synagogue...
Qui t'a rendue hébétée et ivre ? Tu ne te souviens pas ? Tu ne regrettes pas
? Dis-moi ! Es-tu vraiment heureuse ? Tu ne réponds pas. Je parle pour toi.
Je dis : non, tu n'es pas heureuse. Quand tu te réveilles tu trouves à ton
chevet ta honte pour te donner le premier tour quotidien de torture. Et la
voix de ta conscience te crie son reproche pendant que tu te coiffes et te
parfumes pour plaire. Et tu sens une odeur infâme dans les essences les plus
fines, et les mets les plus rares te donnent la nausée. Et tes colliers te
pèsent comme une chaîne, ce qu'ils sont. Et pendant que tu ris et séduis, en
ton intérieur quelque chose gémit. Et tu t'enivres pour vaincre l'ennui et la
nausée de ta vie. Et tu hais ceux que tu dis aimer pour en tirer profit. Et
tu te maudis toi-même. Et ton sommeil est lourd de cauchemars. Et la pensée de
ta mère est une épée dans ton cœur. Et la malédiction de ton père ne te
laisse pas en paix. Et puis ce sont les offenses de ceux que tu rencontres,
les cruautés de ceux qui usent de toi, sans pitié, jamais. Tu es une
marchandise. Tu t'es vendue. 514> La marchandise une
fois acquise, on en use comme on veut. On la déchire, on la consume, on la
foule aux pieds, on lui crache dessus. C'est le droit de l'acquéreur. Tu ne
peux te révolter... Et elle te rend heureuse cette situation ? Non. Tu es
désespérée. Tu es enchaînée. Tu es torturée. Sur la Terre tu es une loque
dégoûtante que chacun peut fouler aux pieds. Si en une heure de peine, tu
essaies de trouver du réconfort en élevant ton esprit vers Dieu, tu sens la
colère de Dieu sur toi, prostituée, et le Ciel fermé plus encore que pour
Adam. Si tu te sens mal tu as la terreur de mourir car tu connais ton sort.
C'est pour toi l'Abîme. Oh ! malheureuse ! Et
cela ne suffisait pas encore ? Tu voudrais à la chaîne de tes fautes unir
celle d'être la ruine du Fils de l'homme ? De Celui qui t'aime ? Du Seul qui
t'aime. Car c'est aussi pour ton âme qu'il s'est revêtu de chair. Je pourrais
te sauver si tu le voulais. Sur l'abîme de ton abjection se penche l'abîme de
la Sainteté Miséricordieuse et elle attend de toi un désir de salut pour te
tirer de l'abîme de ta souillure. Tu penses en ton cœur qu'il est impossible
que Dieu te pardonne. Tu tires le fond de cette pensée que tu as de la
comparaison avec le monde qui ne te pardonne pas d'être la prostituée. Mais
Dieu n'est pas le monde. Dieu est Bonté. Dieu est Pardon. Dieu est Amour.
Ne me fait pas
horreur l'état d'un cœur. Je connais Satan et ses œuvres. Je connais les
hommes et leurs faiblesses. Je connais la condition de la femme qui paie,
comme il est juste, plus durement que l'homme les conséquences de la faute
d'Ève. Je sais donc juger et compatir, et je dis que plus qu'envers les
femmes tombées je suis sévère envers ceux qui les amènent à tomber. Pour toi,
malheureuse, je suis plus sévère à l'égard de ceux qui t'ont envoyée que pour
toi qui es venue sans savoir exactement à quoi tu te prêtais. J'aurais
préféré que tu sois venue, poussée par un désir de rédemption comme tes
autres sœurs. 515> Mais si tu exauces
le désir de Dieu et si tu fais d'une mauvaise action la pierre angulaire de
ta nouvelle vie, je te dirai la parole de paix..." Jésus, qui au début
était très sévère, s'est fait de plus en plus doux, tout en demeurant ainsi
:... Dieu qui exclut toute faiblesse de sentiment, et aussi toute erreur
d'appréciation sur sa bonté. Maintenant il se tait, regarde la femme, restée
toujours debout, mais courbée, courbée de plus en plus, à quelques deux
mètres de Lui. Au milieu de son discours, elle a porté au visage, en les
appuyant sur le voile, deux belles mains qui se détachent sur le manteau
sombre, toutes ornées d'anneaux. Elle a des bracelets aux poignets de ses
bras nus jusqu'aux coudes. Je ne pourrais pas
dire si la femme pleure ou non. Si elle le fait, c'est certainement en
silence, car on n'entend pas de sanglots et on ne voit pas de secousses. Elle
ressemble à une statue tant elle est immobile dans ses vêtements sombres.
Puis, tout d'un coup, elle tombe à genoux et se pelotonne sur le sol. Alors
elle pleure vraiment et elle ne se retient pas de le faire voir, et puis
restant ainsi, comme un chiffon par terre, elle parle : "C'est vrai ! Tu
es vraiment un prophète... Tout est vrai... Ils m'ont payée pour cela... Mais
ils m'avaient dit que c'était pour un pari... Ils t'auraient découvert dans
ma maison... Mais aussi près de Toi..." "Femme, je
n'écoute que le récit de tes fautes..." interrompt Jésus. "C'est vrai. Je
n'ai pas le droit d'accuser quelqu'un car je suis une fosse d'immondices.
Tout est vrai. Je ne suis pas heureuse... Je ne jouis pas des richesses, des
festins, des amours... Je rougis en pensant à ma mère... J'ai peur de Dieu et
de la mort... Je hais les hommes qui me paient. Tout ce que tu as dit est vrai.
Mais ne me chasse pas, Seigneur. Personne jamais, depuis ma mère, ne m'a
parlé comme Toi. Et même tu m'as parlé avec encore plus de douceur que ma
mère qui dans les derniers temps était dure avec moi à cause de ma
conduite... Pour ne plus l'entendre je me suis enfuie à Jérusalem... Mais
Toi... Et pourtant c'est comme si ta douceur était de la neige sur le feu qui
me dévore. Mon feu se calme, et même c'est un autre feu. Il était ardent,
mais il ne donnait ni lumière ni chaleur. J'étais de glace et dans les
ténèbres. Oh ! combien j'ai voulu souffrir ! Que de douleurs inutiles et
maudites je me suis données ! Seigneur, je t'ai dit à travers la porte
entrouverte que j'étais une malheureuse et d'avoir pitié. C'étaient des
paroles mensongères qu'ils m'avaient enseigné de te dire pour t'attirer dans
le piège. 516> Ils m'avaient dit qu'ensuite ma
beauté aurait faite le reste... Ma beauté ! Mes vêtements !..." La femme se lève.
Maintenant qu'elle s'est redressée, je vois qu'elle est grande. Elle a
arraché son voile et son manteau et elle apparaît dans sa vraie beauté de
femme brune à la peau très blanche. Ses yeux, agrandis par le bistre, sont
grands et très beaux. Ils ont un regard d'innocence étonnée qu'il est étrange
de trouver chez une femme de ce genre. Peut-être les pleurs les ont-ils déjà
lavés. La femme arrache et piétine l'étoffe du manteau, déchire son voile,
arrache les boucles précieuses de l'un et de l'autre et les jette au sol,
enlève ses bagues et ses bracelets, lance au loin les ornements de sa tête,
saisit les boucles frisées remplies de barrettes brillantes et se les arrache
et se dépeigne pour faire disparaître l'artifice de sa coiffure dans une
furie de sacrifice qui est même effrayante. Le collier qu'elle a au cou,
arraché violemment, s'égrène sur le sol, et son pied chaussé de sandales
ornées piétine les gemmes et les écrase; la ceinture précieuse suit le sort
commun, et de même une broche qui retenait avec art l'étoffe du vêtement sur
la poitrine. Et tout cela pendant qu'à voix basse, angoissée, elle répète :
"Loin ! Loin ! Choses maudites. Loin ! Vous et ceux qui me les ont
données. Au loin, ma beauté ! Au loin, mes cheveux ! Au loin, ma peau de
jasmin !" Vivement elle saisit
une pierre pointue qu'elle voit sur le sol et se frappe jusqu'au sang le
visage, la bouche; elle se griffe avec ses ongles colorés. Le sang dégoutte
des blessures, ses traits se gonflent sous les coups... jusqu'à ce que sa
furie s'apaise. Haletante, épuisée, défigurée, dépeignée, déchirée, dans un
vêtement souillé par le sang et la terre, elle se jette sur le sol aux pieds
de Jésus en gémissant : "Et maintenant tu peux me pardonner, si tu vois
mon cœur, car il n'y a plus rien de mon passé, plus rien de... Tu as
triomphé. Seigneur, de tes ennemis et de ma chair... Pardonne-moi mon
péché..." "Je te l'avais
déjà pardonné quand je suis venu à ta rencontre. Lève-toi et ne pèche jamais
plus." "Dis-moi ce que
je dois faire, pour le faire." "Éloigne-toi des
lieux de ton péché, de ceux qui savent qui tu es. Ta mère..." "Oh ! mon
Seigneur ! Elle ne m'accueillera plus. Elle me hait à cause de mon père qui
est mort, par ma faute, en me maudissant." "Si t'accueille
Dieu qui est Dieu, et s'il t'accueille parce qu'il est Père, peut-elle ne pas
t'accueillir la mère qui t'a engendrée et qui est femme comme toi ? 517> Va humblement à elle. Pleure à ses pieds comme tu pleures aux
miens. Fais-lui tes aveux comme tu l'as fait à Moi. Dis-lui ta souffrance,
invoque sa pitié. Ta mère attend ce moment depuis des années. Elle l'attend
pour mourir en paix. Supporte ses paroles d'amoureux reproche comme tu as
supporté les miennes. Moi, j'étais pour toi l'étranger et pourtant tu m'as
écouté. C'est ta mère, tu as donc un double devoir de l'écouter avec
respect." "Tu es le
Messie, tu es plus que ma mère." "Tu le dis
maintenant. Mais quand tu es venue pour me tenter, tu ne savais pas que
j'étais le Messie, et pourtant tu as écouté mes paroles." "Tu étais si
différent des hommes... ainsi... Tu es Saint, ô Jésus de Nazareth !" "Ta mère est
sainte comme mère et comme créature. Par ses prières, tu as trouvé
miséricorde auprès de Dieu. Elle est toujours sainte, la mère ! Et Dieu veut
qu'on lui fasse honneur." "Je l'ai
déshonorée. Tout le village le sait." "Raison de plus
pour aller à elle et lui dire : "Mère, pardon". Et pour lui
consacrer ta vie, pour la dédommager des peines qu'elle a souffertes à cause
de toi." "Je le ferai...
Mais... Seigneur, ne me renvoie pas à Jérusalem. Eux m'attendent... et
je ne sais pas si je saurai résister aux menaces... Laisse-moi ici jusqu'à
l'aube, et ensuite..." "Attends un
moment." Jésus se lève, va
vers la porte de la cuisine, frappe, se fait ouvrir. Il dit : "Élise,
viens dehors." Élise obéit. Jésus la
conduit vers la femme qui, voyant venir une autre femme et âgée, a un
mouvement de honte et cherche à couvrir son visage et son vêtement provocant
avec les restes du manteau et du voile déchirés. "Écoute, Élise.
Je quitte immédiatement cette maison. Tu diras à mes apôtres qu'ils me
rejoignent à l'aurore à la Porte d'Hérode. Tous, sauf Judas de Kériot qui doit venir avec Moi. Tu feras dormir cette
femme avec toi. Tu peux prendre mon lit car je ne reviendrai pas à Nobé d'ici longtemps. Demain, quand Jean s'éveillera, toi et lui accompagnerez cette
femme où elle vous dira. Tu lui donneras un vêtement ordinaire et un de tes
manteaux. Et vous l'aiderez en tout." "C'est bien,
Seigneur. Il sera fait comme tu veux. Je regrette pour Jean..." 518> "Moi aussi, je voulais lui faire plaisir, mais la haine
des hommes interdit au Fils de l'homme de donner une heure de fête à un
juste..." "Et ensuite,
Seigneur ?" "Ensuite ? Tu
peux retourner à Béthsur, en attendant...
Adieu, Élise. Que ma bénédiction et ma paix soient avec toi. Adieu, femme. Je
te confie à une mère et à un juste. Cependant, si tu crois devoir retourner
prendre tes affaires..." "Non. Je ne veux
rien avoir du passé." "Mais ma brave
femme ! Tu ne peux certainement pas tout laisser à l'abandon. Tu n'as pas des
serviteurs ni des parents ?" dit Élise. "Je n'ai qu'une
servante... et..." "Tu devras la
congédier, tu devras..." "Je te prie de
le faire, toi, à ton retour. Aide-moi à guérir tout
à fait, ô femme." Et dans sa voix, il y a une véritable angoisse. "Oui, ma fille !
Oui. Ne t'inquiète pas. Demain, nous penserons à tout. Viens maintenant en
haut avec moi" et Élise la prend par la main et la conduit à l'étage par
l'escalier dans une des petites chambres, puis elle descend rapidement :
"J'ai pensé qu'il serait bien que tout le monde te voie sans elle,
Seigneur. Et que l'on ne sache pas où elle est. Ces bijoux..." Elle se
penche pour ramasser bagues et bracelets, boucles et épingles de coiffure et
la ceinture et autant de perles qu'elle peut trouver du collier brisé :
"Qu'est-ce que j'en fais, Seigneur ?" "Viens avec Moi.
Tu as raison. Il est bien qu'ils me voient." Ils entrent dans la cuisine.
Tous regardent Jésus d'un air interrogateur. Le vieux Jean s'est levé aussi,
peut-être réveillé par une discussion. "Élise, donne à
Thomas les choses précieuses. Et toi, Thomas, tu les vendras demain à quelque
orfèvre. Cela servira pour les pauvres. Oui, ce sont des bijoux de femme, de cette
femme. C'est la réponse à ceux qui pensent qu'une chair peut tenter le
Fils de l'homme et l'écarter de sa mission. Et c'est aussi un conseil, pour
ceux qui me haïssent, que toute machination est inutile pour trouver matière
d'accusation. Jean, Élise te dira ce que tu dois faire. Je te bénis..." "Tu me quittes,
Seigneur ?" Le vieillard est affligé. "Je le dois.
Adieu. Que la paix soit avec toi." Il se tourne vers les apôtres :
"Allez vous reposer. Tous, sauf Judas de Kériot
qui vient avec Moi." "Mais où ? Il
fait nuit" objecte Judas. 519> "Prier. Cela ne te fera pas de mal, à moins que tu
craignes l'air de la nuit si tu le respires avec Moi." Judas baisse la tête
et de mauvaise grâce il prend son manteau pendant que Jésus prend le sien. "Demain, à la
Porte d'Hérode, à l'aurore. Nous irons au Temple et..." "Non !" Le
non est unanime. Celui de Judas est le plus fort. "Nous irons au
Temple. N'as-tu pas dit peut-être que tu les as persuadés de me laisser en paix
?" "C'est
vrai." "Et alors, nous
irons au Temple. Viens." Et il se dirige vers la sortie. "Et ainsi, elle
est déjà finie la fête que nous avions préparée..." dit Pierre en
soupirant. "Finie avant de
commencer, dois-tu dire" lui répond Jacques de Zébédée. Jésus est déjà sur le
seuil de la porte ouverte. Il se retourne et bénit. Puis il disparaît dans la
nuit. Dans la cuisine, tous
sont muets. Enfin Matthieu demande à Élise : "Mais qu'est-il arrivé,
enfin ?" "Je ne sais pas.
Il y avait une femme en pleurs. Et il m'a dit ce qu'il vous a dit aussi à
vous. Qui était-ce, d'où et pourquoi est-elle venue, je ne sais pas..." "Bien.
Allons..." et tous s'en vont, sauf Matthieu et Barthélemy qui dorment à
la maison. |
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[1] "Semper
virens" (toujours verdoyants) désigne plusieurs arbres : le cyprès, le
buis, le chèvrefeuille, … Il s'agit peut-être ici du Buxus
sempervirens (Buis toujours vert) à l'odeur
caractéristique.
[2] "Comme il les
(Abraham, Isaac et Jacob) éprouva pour scruter leur coeur,
de même ce n’est pas une vengeance que Dieu tire de nous, mais c’est plutôt un
avertissement dont le Seigneur frappe ceux qui le touchent de près."
(Judith 8,27) – "Jérusalem, tu vas avoir affaire à moi: je vais te
purifier au feu, fondre tes scories comme avec de la soude, et supprimer tous
tes déchets" (Isaïe 1,25) – "Tout ce qui t’advient, accepte-le et,
dans les vicissitudes qui t’humilient, montre-toi patient. Car l’or est éprouvé
dans le feu, et les élus dans la fournaise de l’humiliation. Dans la maladie et
l’indigence, garde-lui ta confiance". (Siracide
2,4-5)