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74> Les dix sont dans la
cour de la maison du Cénacle. Ils parlent entre eux, puis ils prient.
Ensuite, ils recommencent à parler.
Simon le Zélote dit :
“Je suis vraiment affligé de la disparition de Thomas. Je
ne sais plus où le chercher.”
“Et moi non plus” dit Jean.
“Il n’est pas chez les parents, il n’a été vu par personne. Pourvu qu’ils ne
l’aient pas pris !”
“S’il en était ainsi le Maître n’aurait pas dit : “Je dirai
le reste quand l’absent sera là”.
“C’est vrai. Cependant je veux encore aller à Béthanie.
Peut-être il erre dans ces collines sans oser se montrer.”
“Va, va, Simon. Tu nous as tous rassemblés et. - sauvés en nous réunissant
car tu nous as amenés chez Lazare. Avez-vous entendu quelles
paroles le Seigneur a eues pour lui ? Il a dit : “Le premier qui en mon Nom a
pardonné et guidé”. Pourquoi ne le met-il pas à la place de l’Iscariote ?”
demande Matthieu.
“Parce qu’il ne voudra pas donner au parfait ami la place du traître” répond Philippe.
75> “J’ai entendu dire tout à
l’heure, quand j’ai fait un tour aux marchés et que j’ai parlé à des
marchands de poissons que... oui, je puis me
fier à eux, que ceux du Temple ne savent que faire du corps de Judas. Je ne
sais pas qui l’a fait… mais ce matin à l’aube les gardiens du Temple ont
trouvé son corps corrompu, avec encore la corde au cou, à l’intérieur de
l’enceinte sacrée. Je pense que ce sont des païens qui l’ont détaché et jeté
là à l’intérieur, qui sait comment” dit Pierre.
“À moi, dit Jacques d’Alphée, on a
dit hier soir, à la fontaine, que dès hier soir, on a lancé les viscères du
traître jusque contre la maison d’Anna. Des païens certainement, car nul
hébreu n’aurait touché ce corps après plus de cinq jours. Qui sait comme il
était décomposé !”
“Oh ! une horreur, depuis le sabbat !” Jean pâlit à ce souvenir.
“Mais comment a-t-il fini dans cet endroit ? C’était à lui ?”
“Et qui a jamais su quelque chose d’exact de Judas de Kériot ? Rappelez-vous
comme il était fermé, compliqué... ”
“Tu peux dire menteur, Barthélemy. Jamais il n’était
sincère. Pendant les trois ans qu’il a été avec nous, nous qui avions tout en
commun, nous étions devant lui comme devant le mur élevé d’une forteresse.
“D’une forteresse ? Oh ! Simon ! Dis plutôt d’un labyrinthe !” s’écrie Jude d’Alphée.
“Oh ! écoutez ! Ne parlons pas de lui ! Il me semble qu’on va l’évoquer et
qu’il doive venir nous troubler. Je voudrais effacer son souvenir de moi et
de tous les cœurs, qu’ils soient hébreux ou gentils. Hébreux pour ne pas
rougir d’avoir, de notre race, enfanté ce monstre, gentils pour que parmi eux
il n’y ait pas quelqu’un qui puisse dire un jour : “Ce fut quelqu’un d’Israël
qui le trahit”. Je ne suis qu’un garçon, et je ne devrais pas parler le
premier devant vous. Je suis le dernier et toi, Pierre, tu es le premier. Et
ici, il y a le Zélote et Barthélemy qui sont instruits, et il y a les frères
du Seigneur. Mais, voilà, je voudrais mettre vite à la douzième place
quelqu’un qui soit saint, car tant que je verrai cette place vide dans notre
groupe, je verrai la bouche de l’enfer avec ses puanteurs parmi nous et j’ai
peur que cela nous dévoie...”
“Mais non, Jean ! Tu es resté impressionné par l’horreur de son crime et de
son corps pendu...”
“Non, non. La Mère aussi a dit : “J’ai vu Satan en
voyant Judas de Kériot”. Oh ! hâtons-nous de chercher un saint pour mettre à
cette place !”
“Écoute. Moi, je ne choisis personne. Si Lui qui était Dieu a choisi un
Iscariote, que choisira donc le pauvre Pierre ?”
76> “Et pourtant tu devras
bien...”
“Non, mon cher, moi je ne choisis rien. Je le demanderai au Seigneur. Assez
de péchés faits par Pierre !”
“Il y a tant de choses que nous devons demander. L’autre soir nous sommes
restés comme hébétés. Mais nous devons nous faire apprendre. Car... Comment
ferons-nous pour comprendre si une chose est vraiment un péché, ou si elle ne
l’est pas ? Vois comme le Seigneur parle des païens d’une façon différente de
la nôtre. Vois comme il excuse plutôt une lâcheté et un reniement que le
doute sur la possibilité de son pardon... Oh ! moi, j’ai peur de mal faire”
dit Jacques d’Alphée découragé.
“Vraiment il nous a tant parlé. Et pourtant il me semble ne rien savoir. Je
suis hébété depuis une semaine" avoue, découragé, l’autre Jacques.
“Moi aussi.”
“Moi aussi.”
“Et moi de même.”
Ils sont tous dans les mêmes conditions et se regardent l’un l’autre avec
étonnement. Ils recourent à ce qui est désormais leur dernière solution :
“Nous irons trouver Lazare” disent-ils. “Peut-être que là nous trouverons le
Seigneur et... Lazare nous aidera.”
On frappe à la porte. Ils se taisent tous pour écouter et ils poussent un “oh
!” de stupeur en voyant entrer dans le vestibule Élie avec Thomas, un
Thomas si hagard qu’il semble que ce ne soit plus lui.
Ses compagnons se pressent autour de lui en criant leur joie : “Tu sais qu’il
est ressuscité et qu’il est venu ? Et il t’attend pour revenir !”
“Oui. Élie aussi me l’a dit. Mais je n’y crois pas. Je crois ce que je vois
et je vois que pour nous c’est fini. Je vois que nous sommes tous dispersés.
Je vois qu’il n’y a même plus un tombeau où le pleurer. Je vois que le Sanhédrin veut
se débarrasser à la fois du complice, dont il décrète l’inhumation comme si
c’était un animal souillé, au pied de l’olivier où il s’est pendu, et des
fidèles du Nazaréen. J’ai été arrêté le vendredi aux portes, et ils m’ont dit
: ‘Toi aussi tu étais l’un des siens ? Il est mort, désormais. Retourne
battre l’or”. Et je me suis enfui...”
“Mais où ? Nous t’avons cherché partout !”
“Où ? Je suis allé vers la maison de ma sœur à Rama. Puis
je n’ai pas osé entrer car... pour qu’une femme ne m’adresse pas de
reproches. Alors j’ai erré à travers les montagnes de Judée et hier j’ai fini
à Bethléem, dans sa grotte. Combien j’ai pleuré... J’ai dormi dans les décombres et c’est là que
m’a trouvé Élie quand il est venu... Je ne sais pourquoi.”
77> “Pourquoi ? Mais parce qu’aux
heures de joie ou de douleur trop grande, on va où on sent Dieu davantage.
Moi, bien des fois, ces années-ci, je suis allé là, de nuit, comme un voleur,
pour me sentir caresser l’âme par le souvenir de son vagissement. Et puis je
m’échappais dès le lever du soleil pour ne pas être lapidé. Mais j’étais déjà consolé. Maintenant j’y
suis allé pour dire à cet endroit : “Je suis heureux” et pour en prendre ce
que je puis. Nous en avons décidé ainsi. Nous voulons prêcher sa Foi, mais
nous en recevrons la force d’un morceau de ce mur, d’une poignée de cette
terre, d’une écharde de ces poteaux. Nous ne sommes pas assez saints pour
oser prendre la terre du Calvaire..."
“Tu as raison, Élie. Nous devrions le faire nous aussi et nous le ferons.
Mais Thomas ?"
“Thomas dormait et pleurait. Je lui ai dit : “Éveille-toi et ne pleure plus.
Il est ressuscité”. Il ne voulait pas me croire mais j’ai tellement insisté
que je l’ai persuadé. Le voici. Maintenant il est parmi vous et je me retire.
Je rejoins les compagnons qui vont en Galilée. La paix à vous.” Élie s’en va.
“Thomas, il est ressuscité. C’est moi qui te le dis. Il a été avec nous. Il a
mangé. Il a parlé. Il nous a bénis. Il nous a pardonnés. Il nous a donné le
pouvoir de pardonner. Oh ! Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ?”
Thomas ne sort pas de son abattement. Il hoche la tête, têtu. “Je ne crois
pas. Vous avez vu un fantôme. Vous êtes tous fous. Les femmes pour commencer.
Un homme mort ne se ressuscite pas.”
“Un homme, non. Mais Lui est Dieu. Ne le crois-tu pas ?”
“Si. Je crois qu’il est Dieu. Mais précisément parce que je le crois je dis
que, si bon qu’il puisse être, il ne peut l’être au point de venir parmi ceux
qui l’ont si peu aimé. Et je dis que si humble qu’il soit, il doit en avoir
assez de s’humilier dans notre carne. Non. Il doit être, il l’est
certainement, triomphant au Ciel, et peut-être il apparaîtra comme esprit. Je
dis : peut-être. Nous ne méritons même pas cela ! Mais ressuscité en chair et
en os, non. Non, je ne le crois pas.”
“Mais si nous l’avons baisé, vu manger, entendu sa voix, senti sa main, vu
ses blessures !”
“Rien. Je ne crois pas. Je ne puis croire.
Pour croire, je devrais voir. Si je ne vois pas dans ses mains le trou des
clous et si je n’y mets pas le doigt, si je ne touche pas les blessures de
ses pieds, et si je ne mets pas ma main où la lance a ouvert son côté, moi,
je ne crois pas. Je ne suis pas un enfant ou une femme. Je veux
l’évidence. Ce que ma raison ne peut accepter, je le refuse. Et je ne puis
accepter votre parole.”
78> “Mais Thomas ! Te semble-t-il
que l’on veuille te tromper ?”
“Non, mes pauvrets, au contraire ! Bienheureux vous qui êtes assez bons pour
vouloir m’amener à avoir la paix que vous avez réussi à vous donner par votre
illusion. Mais… moi, je ne crois pas à sa Résurrection.”
“Tu ne crains pas qu’il te punisse ? Il entend et voit tout, sais-tu ?”
“Je demande qu’il me persuade. J’ai une raison, et je m’en sers. Que Lui,
Maître de la raison humaine, redresse la mienne si elle est dévoyée. ”
“Mais la raison, Lui le disait, elle est libre.”
“Raison de plus pour que je ne la rende pas esclave d’une suggestion
collective. Je vous aime bien et j’aime bien le Seigneur. Je le servirai
comme je puis et je serai avec vous pour vous aider à le servir. Je prêcherai
sa doctrine. Mais je ne puis croire que si je vois.” Et Thomas, entêté,
n’écoute que lui-même.
Ils lui parlent de tous ceux qui l’ont vu, et comment ils l’ont vu. Ils lui
conseillent de parler avec la Mère. Mais lui secoue la tête, assis sur un
siège de pierre, plus pierre lui que son siège. Têtu comme un enfant, il
répète : “Je croirai si je vois... ”
La grande parole des malheureux qui nient ce qu’il est si doux et Si saint de
croire quand on admet que Dieu peut tout.
Jésus
dit :
"Petit Jean, le cycle est fini. Après cela vous mettrez l’Apparition à
Thomas incrédule que vous avez eue le 9-8-44. Mais quand tout l’Évangile sera
écrit il faudra encore y ajouter beaucoup pour les journées des palmes, du lundi,
mardi, mercredi pascal, et de la matinée du jeudi, comme je l’ai dit depuis
le début. Les parties à insérer, prises dans ce que tu as vu l’an dernier, je
te les ai déjà indiquées. Si le P. Migliorini le veut, il peut mettre les
dictées de l’an passé que je t’indique maintenant.
Et comme je prévois les observations de trop nombreux Thomas et de trop
nombreux scribes de maintenant sur une phrase de cette dictée qui semble en
opposition avec la gorgée d’eau offerte par Longin... —
oh ! comme les négateurs du surnaturel, les rationalistes de la perfection au
contraire, seraient heureux de pouvoir trouver une fissure dans le magnifique
ensemble de cette œuvre de la bonté divine et de ton sacrifice, petit Jean.
Ils pourraient, en faisant levier dans cette fissure avec le pic de leur
rationalisme meurtrier, faire tout écrouler ! —.- aussi, pour les prévenir,
je dis et explique.
79> Cette pauvre gorgée d’eau : une
goutte dans l’incendie de la fièvre et de la sécheresse des veines
vidées, prise par amour d’une âme qu’il fallait persuader de l’amour pour
l’amener à la vérité, prise avec la plus grande fatigue dans l’essoufflement aigu qui me coupait la respiration et gênait la
déglutition tant j’étais brisé par la flagellation atroce, cette gorgée ne me
donna d’autre réconfort que celui surnaturel. Pour la chair, ce ne fut
rien, pour ne pas dire un tourment... Il aurait fallu des fleuves pour ma
soif de ce moment. -. Et je ne pouvais boire à cause de l’angoisse des
douleurs précordiales. Et tu sais ce qu’est cette douleur... Il m’aurait
fallu des fleuves ensuite.., et on ne me les donna pas. Et je n’aurais pas pu
les accepter à cause de l’étouffement toujours plus fort. Mais quel réconfort
aurait été donné à mon Cœur s’ils m’avaient été offerts ! C’était d’amour que
je mourais, d’amour qui ne me fut pas donné. La pitié est amour, et en Israël
il n’y eut pas de pitié.
Quand vous contemplez, vous qui êtes bons, ou analysez, vous les sceptiques,
cette “gorgée”, donnez-lui le nom qui lui convient : “pitié”, et non pas
boisson. On peut donc se dire, sans pour cela tomber dans le mensonge, que “à
partir de la Cène je n’ai pas eu de réconfort”. Dans tout le peuple qui
m’entourait, il n’y en eut pas un pour me donner du réconfort, attendu que je
ne voulus pas prendre le vin drogué. J’ai eu du vinaigre et des mépris. J’ai
eu la trahison et les coups. Voilà ce que j’ai eu. Rien de plus.
Tu as dit : “Pourquoi l’an dernier n’ai-je pas vu ce geste de Longin ?”.
Farce que tu étais terrorisée par la vision que tu avais subie de mes
tortures. Parce que tu n’arrivais pas encore à décrire et à voir. J’ai brûlé
les étapes pour te donner un réconfort en vue de ta passion imminente.
Mais tu vois que j’ai dû te reprendre avec Moi pour te faire remonter toute
ma Torture avec une plus grande perfection et une plus grande paix. Est-elle
parfaite ? Oh ! non. La créature, même tenue dans mes bras et fondue avec
Moi, est toujours une créature, et elle aura toujours des réactions et des
capacités de créature. Jamais elle ne pourra comprendre et décrire avec une
véracité absolue et une absolue perfection, étant une créature, les
sentiments et les souffrances de l’Homme-Dieu.
Et, du reste, ils ne seraient pas compris par la plupart. Déjà ceux-ci ne
sont pas compris. Et au lieu de se mettre à genoux pour bénir Dieu, qui nous
a donné cette connaissance, unique chose à faire, la plupart prendront des
livres et des bouquins, compulseront, mesureront, regarderont à contre-jour,
espérant, espérant, espérant. Quoi ? Mais de trouver des contradictions avec
d’autres travaux semblables et démolir, démolir, démolir. Au nom de la
science (humaine), de la raison (humaine), de la critique (humaine), de
l’orgueil trois fois humain. Combien il est démoli par l’homme d’œuvres
saintes pour construire, avec les décombres, des édifices qui ne sont pas
saints ! Vous avez enlevé l’or pur, pauvres hommes. Le simple et précieux or
de la Sagesse. Et vous avez mis du stuc et du plâtre teint maladroitement de
poussière dorée que le choc de la vie, des personnes, des intempéries
humaines, délave tout de suite, en laissant une marque de lèpre qui bientôt
se pulvérise, réduisant à rien votre savoir.
Oh ! pauvres Thomas qui ne croyez qu’à ce que vous comprenez et que vous éprouvez,
vous, en vous ! Mais bénissez Dieu et cherchez à monter puisque je vous donne
la Main ! Monter dans la foi et dans l’amour. J’ai voulu l’humiliation des
apôtres pour qu’ils fussent capables d’être des “pères des âmes”. Je vous en
prie, et je parle eu particulier à vous, mes prêtres. Acceptez l’humiliation
d’être placés après un laïc pour devenir "pères des âmes". Cette
œuvre est pour tous. Mais comme il est particulièrement dédié à vous cet
Évangile dans lequel le Maître prend par la main ses prêtres et les conduit
avec Lui parmi les rangs des élèves pour qu’eux, les prêtres, deviennent des
maîtres capables de guider les élèves, dans lequel le Médecin vous conduit
parmi les malades, car tout homme a Sa maladie spirituelle et vous en montre
les symptômes et les soins à donner !
Allons, donc. Venez et regardez. Venez et mangez. Venez et buvez. Et ne
refusez pas.
80> Et ne haïssez pas le petit
Jean. Les bons, parmi vous, tireront de cette œuvre une joie sainte; les
savants honnêtes une lumière; les distraits qui ne sont pas mauvais un
plaisir; les mauvais un moyen pour épancher leur science mauvaise. Mais le
petit Jean a ou seulement douleur et fatigue à cause desquelles, maintenant à
la fin de l’œuvre, il est comme une créature languissante par la maladie.
Eh bien, que dirai-je alors à mes amis qui sont les siens : Marie
de Magdala et Jean, et Marthe et Lazare et Simon, aux anges
qui l’ont veillée dans Sa fatigue ? Je dirai : Le petit Jean, notre ami est
languissant. Allons lui porter l’eau des fleuves éternels et lui dire :
Viens, petit Jean. Contemple ton Soleil et lève-toi. Car beaucoup voudraient
voir ce que tu vois, mais ce n’est qu’aux préférés qu’il est accordé de
connaître avant le temps le Seigneur éternel et ses journées dans le monde.
Viens. Le Sauveur, avec ses amis, vient à ta demeure on attendant que lu
ailles, avec Lui et eux, à Sa Demeure".
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