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219> C’est une soirée
paisible. La lumière tombe doucement en faisant du ciel, peu avant couleur de
pourpre, un voile délicat d’améthyste. Ce sera bientôt l’obscurité, mais pour
l’instant il y a encore de la lumière et elle est douce cette lumière du
soir, languissante après une telle ardeur de soleil.
La cour de la maison du Cénacle, vaste entre les murs blancs de la maison,
est remplie de gens comme dans les soirées après la Résurrection. Et de ce
rassemblement monte un bruit concordant de prières, interrompues de temps en
temps par des pauses de méditation.
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La lumière baisse de plus en plus dans la cour renfermée entre les hautes
murailles de la maison, et certains apportent des lampes qu’ils mettent sur
la table près de laquelle sont rassemblés les apôtres : Pierre est
au milieu, à ses côtés Jacques d’Alphée et Jean, puis
les autres. 220> La
lumière palpitante des petites flammes éclaire par en dessous les visages des
apôtres en faisant ressortir vivement leurs traits et en montrant leurs
expressions : concentrée celle de Pierre, comme tendue dans l’effort de faire
dignement ces premières fonctions de son ministère; d’une douceur ascétique
celle de Jacques d’Alphée; sereine et rêveuse celle de Jean; et à côté de
lui, le visage de penseur de Barthélemy, suivi du visage plein
de vivacité de Thomas; et puis celui d’André voilé
par son humilité qui le fait rester les yeux presque clos, un peu penché : il
semble dire "je ne suis pas digne" près de lui Matthieu, le coude
appuyé sur la main de l’autre bras, la joue appuyée sur la main du bras
soutenu; et après Jacques d’Alphée, le Thaddée au
visage dominateur et avec un regard qui rappelle si bien pour la couleur des
yeux et l’expression celui de Jésus : un vrai dominateur de foules.
Maintenant aussi il tient l’assemblée tranquille en la tenant sous le feu de
son regard plus que ne le font tous les autres réunis. Pourtant, de son
involontaire majesté royale, on voit affleurer le sentiment d’un cœur plein
de componction, spécialement quand vient son tour d’entonner une prière.
Quand il dit le psaume : "Pas à nous, Seigneur, pas à nous, mais à ton
Nom donne gloire à cause de ta miséricorde et de ta fidélité, pour que les
nations ne puissent pas dire : “Où est leur Dieu ?” il
prie réellement l’âme agenouillée devant Celui qui l’a choisi et le sentiment
le plus fort vibre dans sa voix. Lui aussi dit par toute sa prière
: "Je ne suis pas digne de te servir, Toi si parfait." Philippe à
côté de lui, le visage déjà marqué par les années, bien qu’encore dans l’âge
viril, semble contempler un spectacle connu de lui seul et se tient, les
mains pressant ses joues, un peu penché et un peu triste… pendant que le Zélote
regarde en haut, lointain, et a un sourire intime qui embellit son visage qui
n’est pas beau mais rendu attrayant par sa distinction austère. Jacques
de Zébédée, impulsif et frémissant, dit ses prières comme s’il parlait
encore au Maître aimé, et le douzième psaume sort impétueusement de son
esprit enflammé.
Ils terminent avec le long et très beau Psaume 118 qu’ils disent une
strophe chacun, reprenant le tour par deux fois pour arriver à la fin. Ensuite
ils se recueillent tous en silence jusqu’à ce que Pierre, qui s’est assis, se
relève comme sous le coup d’une inspiration en priant à haute voix, les bras
tendus, comme faisait le Seigneur : "Envoie-nous ton Esprit, ô Seigneur,
pour que nous puissions voir dans sa Lumière."
"Maran-atà "
disent-ils tous.
Pierre se recueille en une intense et muette prière, mais peut-être
écoute-t-il plus qu’il ne prie, ou du moins attend-il des paroles de
lumière... Ensuite il lève la tête de nouveau et de nouveau il desserre ses
bras qu’il avait croisés sur sa poitrine, et comme il est petit par rapport à
la plupart, il monte sur son siège pour dominer la petite foule qui se presse
dans la cour et pour être vu par tous. Et tous,
comprenant qu’il va parler, se taisent en le regardant avec attention.
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221> "Mes frères, il était nécessaire que
s’accomplît l’Écriture prédite par l’Esprit-Saint par la bouche de David, en
ce qui concerne Judas. Il servit de guide à ceux
qui s’emparèrent de notre béni Seigneur et Maître : Jésus. Lui, Judas, était
un des nôtres et fut chargé de ce ministère. Mais son élection se changea pour
lui en ruine car Satan entra
en lui par de nombreux chemins et, d’apôtre de Jésus, il en fit un traître de
son Seigneur. Il crut triompher et jouir, et se venger ainsi du Saint qui
avait déçu les espérances immondes de son cœur plein de toutes sortes de
concupiscences. Mais alors qu’il croyait triompher et jouir, il comprit que
l’homme qui se rend esclave de Satan, de la chair, du monde, ne triomphe pas,
mais au contraire mord la poussière comme celui qui est vaincu. Et il se
rendit compte que la saveur des nourritures données par l’homme et par Satan
est très amère et diffère totalement du pain suave et simple que Dieu donne à
ses enfants. Et alors il connut le désespoir et il haït tout le monde après
avoir haï Dieu, et il maudit tout ce que le monde lui avait donné et il se
donna la mort en se pendant à un olivier de l’oliveraie qu’il avait acquise
avec ses iniquités. Et le jour où le Christ sortit glorieux de la mort, son
corps décomposé et déjà rempli de vers se rompit et ses viscères se
répandirent par terre au pied de l’olivier, en rendant immonde cet endroit.
Sur le Golgotha plut le Sang rédempteur et il purifia la Terre car c’était le
Sang du Fils de Dieu incarné pour nous. Sur la colline qui est près de
l’endroit de l’infâme Conseil, ce ne fut pas du sang, ni des larmes de
véritable remords, mais l’ordure des viscères décomposées qui plut sur la
poussière. Car nul autre sang ne pouvait se mélanger à celui très Saint en
ces jours de purification dans lesquels l’Agneau nous lavait dans son Sang,
et moins que jamais ne le pouvait la Terre, qui buvait le Sang du Fils de
Dieu, boire aussi le sang du fils de Satan.
La chose est bien connue. Et avec cela on sait encore que, dans sa fureur de
damné, Judas reporta au Temple l’argent de l’infâme marché, en frappant de
cet argent immonde le visage du Grand Prêtre. Et
on sait qu’avec cet argent, pris au Trésor du Temple, mais qui ne pouvait pas
y être reversé, car c’était le prix du sang, les Princes des Prêtres et les
Anciens ayant discuté entre eux, ont acheté le champ du potier comme
l’avaient dit les prophéties en spécifiant jusqu’à son prix . Et l’endroit passera à l’histoire des siècles
avec le nom d’Haceldama .
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222> Tout ce qui se rapporte à
Judas est ainsi dit et que disparaisse d’entre nous même le souvenir de son
visage, mais que l’on se rappelle les chemins par lesquels, d’appelé du
Seigneur au Royaume céleste, il est descendu jusqu’à être prince dans le
royaume des ténèbres éternelles, pour ne pas les fouler imprudemment nous
aussi en devenant d’autres Judas pour la Parole que Dieu nous a confiée et
qui est encore le Christ, Maître parmi nous.
Cependant il est écrit dans le livre des Psaumes : "Que leur
habitation devienne déserte, et qu’il n’y ait personne pour l’habiter et que
son office soit pris par un autre" . Il faut donc que de ces hommes, qui ont été avec nous pendant tout
le temps où le Seigneur a été avec nous, allant et venant, à commencer par le
Baptême donné par Jean jusqu’au jour où il fut enlevé d’entre nous pour
monter au Ciel, quelqu’un soit établi avec nous comme témoin de sa
Résurrection. Et il faut le faire promptement pour qu’il soit présent avec
nous au Baptême de feu dont le Seigneur nous a parlé, afin que lui aussi, qui
n’a pas reçu l’Esprit Saint du Maître très Saint, le reçoive directement de
Dieu et en soit sanctifié et illuminé et ait les vertus que nous aurons et puisse
juger et remettre, et faire ce que nous ferons et que ses actes soient
valides et saints.
Je proposerais de le choisir parmi les plus fidèles d’entre les disciples
fidèles, ceux qui déjà ont souffert pour Lui en lui restant fidèles même
quand Lui était ignoré par le monde. Plusieurs d’entre eux viennent à nous de
Jean le Précurseur du
Messie, esprits modelés depuis des années pour le service de Dieu. Ils
étaient très chers au Seigneur et le plus cher parmi eux était Isaac qui
avait tant souffert à cause de Jésus enfant. Mais vous savez que son cœur
s’est brisé dans la nuit qui suivit l’Ascension du Seigneur. Nous ne le
regrettons pas. Il a rejoint son Seigneur. C’était l’unique désir de son
cœur... C’est aussi le nôtre... Mais nous devons souffrir notre passion.
Isaac l’avait déjà soufferte. Proposez donc quelques noms parmi ceux-ci, afin
que nous puissions choisir le douzième apôtre selon les usages de notre
peuple, en laissant dans les circonstances les plus graves au Seigneur
Très-Haut le pouvoir de l’indiquer, Lui qui sait."
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223> Ils se consultent entre eux.
Il ne se passe pas beaucoup de temps pour que les disciples les plus
importants (parmi ceux qui ne sont pas bergers) d’un commun
accord avec les dix apôtres communiquent à Pierre qu’ils proposent Joseph, fils
de Joseph de Saba pour
honorer le père, martyrisé pour le Christ, avec son fils disciple fidèle, et Matthias, pour
les mêmes raisons que le premier et en outre pour honorer aussi son premier
maître Jean.
Pierre ayant accepté leur conseil ils font avancer les deux vers la table, et
ils prient pendant ce temps les bras tendus on avant dans l’attitude
ordinaire des hébreux : "Toi, Seigneur Très-Haut, Père, Fils, et
Esprit-Saint, Dieu Unique et Trin, qui connais tous les cœurs, montre celui
des deux que tu as choisi pour prendre dans ce ministère et cet apostolat la
place de Judas qui a prévariqué, pour le remplacer."
"Maran-atà" disent-ils tous on chœur.
N’ayant pas de dés, ni autre chose pour tirer le sort, et ne voulant pas se
servir d’argent à cet emploi, ils prennent des petits cailloux répandus dans
la cour, des pauvres petits cailloux, autant de blancs que de noirs, on
décidant que les blancs sont pour Matthias et les autres pour Joseph. Ils les
enferment dans un sac qu’ils vident de son contenu, le secouent et le
présentent à Pierre. Il trace sur lui un geste de bénédiction, y plonge la
main et priant avec les yeux levés au ciel, qui s’est fleuri d’étoiles, il
tire un caillou : blanc comme la neige.
Le Seigneur a indiqué Matthias pour succéder à Judas.
Pierre passe sur le devant de la table et l’embrasse "pour le rendre
semblable à lui" dit-il.
Les dix autres aussi répètent le même geste au milieu des acclamations de la
petite foule.
Pour finir Pierre revient à sa place, en tenant par la main l’élu qu’il garde
à son côté. Ainsi Pierre est maintenant entre Matthias et Jacques d’Alphée,
et il dit : "Viens à la place que Dieu t’a réservée et efface par ta
justice le souvenir de Judas, en nous aidant nous, tes frères, à accomplir
les œuvres que Jésus très Saint nous a dit d’accomplir. Que la grâce de notre
Seigneur Jésus Christ soit toujours avec toi."
Il se tourne vers tous pour les congédier...
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