|
"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
|
||
|
Mardi 29 janvier 30 (6 Adar)
- La nouvelle
s'est répandue partout 75 - Hérode est
tout apeuré 76 - Joseph
d'Arimathie confirme la nouvelle à un groupe 76 - Pilate a fait
venir Claudia 77 - Après les
Tabernacles il avait changé la milice 77 - Le Sanhédrin se réunit d'urgence 78 - Un grand
désarroi y règne 78 - Éléazar,
Nicodème et Joseph y interviennent 79 - Gamaliel
fustige ses collègues 80 - Son discours (Jésus est le Promis) 81 - Décision
d'aller rencontrer Pilate 82 - Quelques synhédristes attendent Pilate 83 - Pilate s'amuse
devant eux 84 - Puis il
s'occupe d'eux pour les narguer 84 - Son discours
(S'il était Dieu, il devrait vous foudroyer) 86 - Caïphe décide
que Jésus doit mourir 87 |
Accueil >> Plan du Site >> Sommaire du Tome 8 8.10 |
||
|
75> Si la nouvelle de la mort de Lazare avait remué et agité
Jérusalem et une bonne partie de la Judée, la nouvelle de sa résurrection
finit de remuer et de pénétrer même là où n'avait pas produit d'agitation la
nouvelle de sa mort. Sans doute les
quelques pharisiens et scribes, c'est-à-dire les synhédristes présents à la
résurrection, n'en avaient pas parlé au peuple, mais certainement les juifs
en ont parlé et la nouvelle s'est répandue comme un éclair, et d'une maison à
l'autre, d'une terrasse à l'autre, des voix de femmes se la répètent, alors
qu'en bas le petit peuple la propage en se réjouissant grandement pour le
triomphe de Jésus et pour Lazare. Les gens remplissent les
rues en courant çà et là, croyant toujours arriver les premiers pour donner
la nouvelle, mais restent déçus car on la connaît à Ophel comme à Bézéta,
dans Sion comme au Sixte [1]. On la connaît dans
les synagogues et dans les magasins, au Temple et dans le palais d'Hérode. 76> On la connaît à l'Antonia et de l'Antonia elle
se répand dans les postes de garde aux portes ou vice versa. Elle emplit les
palais comme les taudis; "Le Rabbi de Nazareth a ressuscité Lazare de
Béthanie qui est mort la veille du vendredi et a été mis au tombeau avant le
début du sabbat et est ressuscité à l'heure de sexte d'aujourd'hui." Les acclamations
hébraïques au Christ et au Très-Haut se croisent avec celles variées des
romains : "Par Jupiter ! Par Pollux ! Par Libitina !" et cætera. Les seuls que je ne
vois pas dans la foule qui parle dans les rues sont ceux du Sanhédrin. Je
n'en vois pas un seul, alors que je vois Chouza et Manaën qui sortent d'un
splendide palais et que j'entends Chouza qui dit :
"Grand ! Grand ! J'ai envoyé tout de suite la nouvelle à Jeanne. Il est réellement Dieu !" et Manaën
lui répond : "Hérode, venu de Jéricho
pour présenter ses hommages... au Maître : Ponce
Pilate, semble fou dans son palais, alors qu'Hérodiade est furieuse et le pousse à donner des
ordres pour arrêter le Christ. Elle tremble de sa puissance, lui de ses
remords. Il claque des dents en disant aux plus fidèles de le défendre... des
spectres. Il s'est enivré pour se donner du courage et le vin lui tourne dans
la tête en lui faisant voir des fantômes. Il crie que le Christ a aussi
ressuscité Jean qui lui crie maintenant aux oreilles les malédictions de
Dieu. Je me suis enfui de cette Géhenne. Je me suis contenté de lui dire :
"Lazare a été ressuscité par Jésus de Nazareth. Garde-toi de le toucher,
car il est Dieu". Je le garde dans cette peur pour qu'il ne cède pas à
la volonté homicide de sa femme." "Moi, je devrai
y aller au contraire... Je dois y aller. Mais avant j'ai voulu passer chez Éliel et Elcana. Ils vivent à part,
mais ce sont toujours de grandes voix en Israël ! Et Jeanne est contente que je les honore. Et
moi..." "Une bonne
protection pour toi, c'est vrai. Mais jamais telle que l'amour du Maître.
C'est l'unique protection qui ait de la valeur..." Chouza ne réplique rien. Il
réfléchit... Je les perds de vue, De Bézéta arrive en toute hâte Joseph d'Arimathie. On l'arrête. C'est un
groupe d'habitants incrédules qui se demandent s'il faut croire la nouvelle
et ils l'interrogent. "C'est vrai !
C'est vrai ! Lazare est ressuscité et il est guéri aussi. Je l'ai vu de mes
yeux." "Mais alors...
il est vraiment le Messie !" "Ses œuvres sont
telles. Sa vie est parfaite. C'est le temps. Satan le combat. Que chacun
conclue dans son cœur ce qu'est le Nazaréen" dit Joseph
prudemment et aussi avec exactitude. Il salue et s'en va. 77> Ils discutent et
finissent par conclure : "Il est vraiment le Messie." Un légionnaire parle
dans un groupe : "Si je le puis, demain je vais à Béthanie. Par Vénus et
Mars, mes dieux préférés ! Je pourrai faire le tour de l'Orbe des déserts
brûlants aux terres glacées germaniques, mais me trouver là où ressuscite
quelqu'un mort depuis des jours, cela ne m'arrivera plus. Je veux voir comme
est quelqu'un qui revient de la mort. Il sera noirci par l'eau des fleuves
d'outre-tombe..." "S'il était
vertueux, il sera blême après avoir bu l'eau céruléenne des Champs Élysées.
Il n'y a pas que Styx là-bas..." "Il nous dira
comment sont les prairies d'asphodèles de l'Hadès... Je viens moi
aussi." "Si Ponce le
veut..." "Oh ! bien sûr
qu'il le veut ! Il a expédié tout de suite un courrier à Claudia pour qu'elle vienne. Claudia aime ces
choses. Je l'ai entendue plus d'une fois avec les autres et avec ses
affranchis grecs discuter de l'âme et de l'immortalité." "Claudia croit
au Nazaréen. Pour elle il est plus grand que tout autre homme." "Oui. Mais pour Valeria, il est plus qu'un homme, c'est Dieu.
Une espèce de Jupiter et d'Apollon pour la puissance et la beauté,
disent-elles, et il est plus sage que Minerve. L'avez-vous vu ? Moi, je suis
venu ici pour la première fois avec Ponce et je ne sais pas..." "Je crois que tu
es arrivé à temps pour voir beaucoup de choses. Tout à l'heure, Ponce criait
d'une voix de Stentor : "Ici, tout doit changer. Ils doivent comprendre
que c'est Rome qui commande et qu'eux, tous, sont asservis. Et plus
ils sont grands, plus ils sont asservis, parce que plus dangereux". Je
crois que c'est à cause de cette tablette qui lui avait été apportée par le
serviteur d'Anna..." "Bien sûr, il ne
veut pas les écouter... Et il nous change tous car... il ne veut pas d'amitié
entre nous et eux." "Entre nous et
eux ? Ha ! Ha ! Ha ! Avec ceux au gros nez qui sentent mauvais ? Ponce digère
mal la trop grande quantité de porc qu'il mange. A moins... qu'il ne s'agisse
de l'amitié avec quelque femme qui ne dédaigne pas de baiser des bouches
rasées..." dit quelqu'un en riant malicieusement. "C'est un fait
que depuis les troubles des Tabernacles [2] il a demandé et
obtenu le changement de toutes les troupes, et qu'il nous faut
partir..." 78> "C'est vrai. On a déjà signalé à Césarée l'arrivée de la
galère qui transporte Longin et sa centurie. De nouveaux gradés, de
nouvelles troupes... et tout cela à cause de ces crocodiles du Temple.
J'étais bien ici." "Moi, j'étais
mieux à Brindisi... Mais je m'habituerai" dit celui qui vient d'arriver
en Palestine. Ils s'éloignent eux
aussi. Des gardes du Temple
passent avec des tablettes de cire. Les gens les observent et disent :
"Le Sanhédrin se réunit d'urgence. Que veulent-ils faire ?" Quelqu'un répond :
"Montons au Temple et voyons…" Ils se dirigent vers la rue qui va
au Moriah. Le soleil disparaît
derrière les maisons de Sion et les monts de l'occident. Le soir tombe et va
bientôt débarrasser les rues des curieux. Ceux qui sont montés au Temple en
descendent fâchés parce qu'on les a chassés même des portes où ils s'étaient
attardés pour voir passer les synhédristes. L'intérieur du
Temple, vide, désert, enveloppé par la lumière de la lune, paraît immense.
Les synhédristes se rassemblent lentement dans la salle du Sanhédrin. Ils y
sont tous, comme pour la condamnation de Jésus. Pourtant ne s'y trouvent pas
ceux qui alors faisaient office de greffiers. Il n'y a que les synhédristes,
en partie à leurs places, en partie en groupes près des portes. Caïphe entre avec sa figure
et son corps de crapaud obèse et méchant, et il va à sa place. Ils commencent de
suite à discuter sur les faits survenus et ils se passionnent tellement pour
la chose que bientôt la séance devient animée. Ils quittent leurs places,
descendent dans l'espace vide en gesticulant et en parlant à haute voix.
Quelques-uns conseillent le calme et de bien réfléchir avant de prendre des
décisions. D'autres répliquent :
"Mais n'avez-vous pas entendu ceux qui sont venus ici après none ? Si
nous perdons les juifs les plus influents, à quoi nous sert alors d'accumuler
les accusations ? Plus il vit et moins on nous croira si nous
l'accusons." "Et ce fait, on
ne peut le nier. On ne peut dire aux gens nombreux qui étaient là :
"Vous avez mal vu. C'est une illusion. Vous étiez ivres". Le mort était
mort, putréfié, décomposé. Il avait été déposé dans un tombeau fermé et le
tombeau était bien muré. Le mort était sous les bandelettes et les baumes
depuis plusieurs jours. Le mort était lié. Et pourtant il est sorti de sa
place, il est venu de lui-même sans marcher jusqu'à l'ouverture. 79> Et une fois libéré, il n'était plus mort en son corps. Il
respirait. Il n'y avait plus de corruption, alors qu'auparavant quand il
vivait, il était couvert de plaies et, dès sa mort, il était tout
décomposé." "Vous avez
entendu les juifs les plus influents, ceux que nous avions poussés là pour
les conquérir complètement à notre cause ? Ils sont venus nous dire :
"Pour nous, il est le Messie". Presque tous sont venus ! Le peuple
ensuite !..." "Et ces maudits
romains pleins de fables ! Qu'en faites-vous ? Pour eux, il est Jupiter Maximus. Et s'ils se mettent cette idée en tête ! Ils
nous ont fait connaître leurs histoires, et cela a été une malédiction.
Anathème sur ceux qui ont voulu l'hellénisme en nous, et pour les flatter
nous ont profané par des coutumes qui ne sont pas nôtres ! Mais pourtant cela
sert aussi à notre information, et nous savons que le romain a vite fait
d'abattre et d'élever par des conjurations et des coups d'état. Or si
certains de ces fous s'enthousiasment pour le Nazaréen et le proclament
César, et par conséquent divin, qui pourra le toucher ?" "Mais non ! Qui
veux-tu qui fasse cela ? Eux se rient de Lui et de nous. Pour grand que soit
ce qu'il accomplit, pour eux il est toujours "un juif", et
donc un misérable. La peur te rend stupide, ô fils d'Anna !" "La peur ? As-tu
entendu comment Ponce a répondu à l'invitation de mon père ? Il est
bouleversé, te dis-je, il est bouleversé par ce dernier fait et il craint le
Nazaréen. Malheureux que nous sommes ! Cet homme est venu pour notre ruine
!" "Si au moins
nous n'y étions pas allés et si nous n'avions pas presque commandé aux plus
puissants des juifs d'y aller ! Si Lazare était ressuscité sans
témoins." "Eh bien ?
Qu'est-ce que cela aurait changé ? Nous ne pouvions sûrement pas le faire
disparaître pour faire croire qu'il était toujours mort !" "Cela non. Mais
nous pouvions dire que cela avait été une fausse mort. Des témoins payés pour
dire le faux, on en trouve toujours." "Mais pourquoi
tant d'agitation ? Je n'en vois pas la raison ! A-t-il, par hasard, provoqué
le Sanhédrin et le Pontificat ? Non. Il s'est borné à accomplir un
miracle." "Il s'est borné
? ! Mais tu es sot ou vendu à Lui, Éléazar ? Il n'a pas provoqué le Sanhédrin et le
Pontificat ? Et que veux-tu de plus ? Les gens..." "Les gens
peuvent dire ce qu'ils veulent, mais les choses sont comme le dit Eléazar. Le
Nazaréen n'a fait qu'un miracle." 80> "Voilà l'autre qui le défend ! Tu n'es plus un juste, Nicodème ! Tu n'es plus un juste ! C'est un acte
contre nous, contre nous, comprends-tu ? Plus rien ne persuadera la foule. Ah
! malheureux que nous sommes ! Moi, aujourd'hui, j'ai été bafoué par certains
juifs. Moi, bafoué ! Moi !" "Tais-toi, Doras ! Tu n'es qu'un homme, mais c'est l'idée qui
est frappée ! Nos lois. Nos prérogatives !" "Tu parles bien,
Simon, et il faut les défendre." "Mais comment
?" "En attaquant,
en détruisant les siennes !" "C'est vite dit,
Sadoc. Mais comment les détruis-tu si de toi-même
tu ne sais pas faire revivre un moucheron ? Ici, il nous faudrait un miracle
plus grand que le sien, mais aucun de nous ne peut le faire parce que…"
Celui qui parle ne sait pas dire pourquoi. Joseph d'Arimathie termine la phrase :
"Parce que nous sommes des hommes, seulement des hommes." Ils se jettent sur
lui en demandant : "Et Lui, qui est-il alors ?" L'homme d'Arimathie
répond avec assurance : "Il est Dieu. Si j'avais encore des
doutes..." "Mais tu n'en
avais pas. Nous le savons, Joseph. Nous le savons. Dis-le donc ouvertement
que tu l'aimes !" "Il n'y a rien
de mal que Joseph l'aime. Moi-même je le reconnais pour le plus grand Rabbi
d'Israël." "C'est toi !
Toi, Gamaliel, qui dis cela
?" "Je le dis. Et je
m'honore d'être... détrôné par Lui. Jusqu'à présent j'avais conservé la
tradition des grands rabbis, dont le dernier était Hillel, mais après moi je
n'aurais pas su qui pouvait recueillir la sagesse des siècles. Maintenant je
m'en vais content parce que je sais qu'elle ne mourra pas, mais au contraire
deviendra plus grande parce qu'elle sera accrue de la sienne, à laquelle est
certainement présent l'Esprit de Dieu." "Mais que
dis-tu, Gamaliel ?" "La vérité. Ce
n'est pas en se fermant les yeux que l'on peut ignorer ce que nous sommes.
Nous ne sommes plus sages car le principe de la sagesse c'est la crainte de
Dieu et nous nous sommes des pécheurs dépourvus de la crainte de Dieu. Si
nous avions cette crainte, nous ne piétinerions pas le juste et nous
n'aurions pas la sotte avidité des richesses du monde. Dieu donne et Dieu
enlève, selon les mérites et les démérites. Et si maintenant Dieu nous enlève
ce qu'il nous avait donné, pour le donner à d'autres, qu'il soit béni car
saint est le Seigneur, et saintes sont toutes ses actions." 81> "Mais nous parlions de miracle et nous voulions dire que
personne de nous ne peut les faire parce que Satan n'est pas avec nous."
"Non. Parce que
Dieu n'est pas avec nous. Moïse sépara les eaux et ouvrit le rocher, Josué
arrêta le soleil, Élie ressuscita l'enfant et fit tomber la pluie, mais Dieu
était avec eux. Je vous rappelle qu'il y a six choses que Dieu hait et qu'il
exècre la septième : les yeux orgueilleux, la langue menteuse, les mains qui
répandent le sang innocent, le cœur qui médite des desseins mauvais, les
pieds qui courent rapidement vers le mal, le faux témoin qui dit des
mensonges et celui qui met la discorde parmi ses frères [3]. Nous faisons toutes
ces choses. Je dis "nous", mais c'est vous seuls qui les faites,
car moi je m'abstiens de crier "Hosanna" et de crier
"Anathème". J'attends." "Le signe !
Naturellement, tu attends le signe ! Mais quel signe attends-tu d'un pauvre
fou, si vraiment nous voulons Lui donner tous les pardons ?" Gamaliel lève les
mains et, les bras en avant, les yeux fermés, la tête légèrement inclinée,
hiératique d'autant plus qu'il parle lentement et d'une voix lointaine :
"J'ai interrogé anxieusement le Seigneur pour qu'Il m'indiquât la
vérité, et Lui a éclairé pour moi les paroles de Jésus fils de Sirac, celles-ci : "Le Créateur de toutes choses m'a
parlé et m'a donné ses ordres, et Celui qui m'a crée a reposé dans mon
Tabernacle et Il m'a dit : 'Habite en Jacob, que ton héritage soit en Israël,
jette tes racines parmi mes élus" [4] ... Et encore Il m'a
éclairé celles-ci, et je les ai reconnues : "Venez à Moi, vous tous qui
me désirez et rassasiez-vous de mes fruits, car mon esprit est plus doux que
le miel et mon héritage plus qu'un rayon de miel. Mon souvenir durera dans
les générations des siècles. Celui qui me mange aura faim de Moi, et celui
qui boit de Moi aura soif de Moi, et celui qui m'écoute n'aura pas à rougir,
et celui qui travaille pour Moi ne pèche pas, et celui qui me met en lumière
aura la vie éternelle" [5]. Et la lumière de
Dieu s'accrut en mon esprit alors que mes yeux lisaient ces paroles :
"Ce sont toutes ces choses que contient le livre de la Vie, le testament
du Très-Haut, la doctrine de la Vérité [6] ... Dieu a promis à
David de faire naître de lui le Roi très puissant qui doit rester assis
éternellement sur le trône de la gloire. Lui regorge de sagesse comme le Phison et le Tigre au temps des nouveaux fruits, comme
l'Euphrate regorge d'intelligence, et il croît comme le Jourdain au temps de
la moisson. 82> Il répand la sagesse
comme la lumière... Lui, le premier, l'a parfaitement connue" [7]. Voilà les lumières
que Dieu m'a données ! Mais, hélas ! que dis-je, que la Sagesse qui est parmi
nous est trop grande pour que nous la comprenions et que nous accueillions
une pensée plus vaste que la mer et un conseil plus profond que le grand
abîme. Et nous l'entendons crier : "Comme un canal d'eaux immenses j'ai
jailli du Paradis et j'ai dit : 'J'arroserai mon jardin' et voilà que mon
canal devient un fleuve, et le fleuve une mer. Comme l'aurore, je diffuse à
tous ma doctrine et je la ferai connaître à ceux qui sont le plus loin. Je
pénétrerai dans les parties les plus basses, je jetterai mon regard sur ceux
qui dorment, j'éclairerai ceux qui espèrent dans le Seigneur. Et je répandrai
encore ma doctrine comme une prophétie et je la laisserai à ceux qui
cherchent la sagesse, je ne cesserai pas de l'annoncer jusqu'au siècle saint.
Je n'ai pas travaillé pour moi seulement, mais pour tous ceux qui cherchent
la vérité" [8]. Voilà ce que m'a
fait lire Jéhovah, le Très-Haut"
et il abaisse les bras en relevant la tête. "Mais alors pour
toi il est le Messie ? ! Dis-le !" "Ce n'est pas le
Messie." "Il ne l'est pas
? Mais alors, qu'est-il pour toi ? Un démon, non. Un ange, non. Le Messie,
non,.." "Il est Celui
qui est." "Tu délires ! Il
est Dieu ? Il est Dieu pour toi, ce fou ?" "Il est Celui qui
est. Dieu sait ce qu'il est. Nous voyons ses œuvres, Dieu voit aussi ses
pensées. Mais il n'est pas le Messie car, pour nous, Messie veut dire Roi.
Lui n'est pas, ne sera pas roi. Mais il est saint, et ses œuvres sont celles
d'un saint. Et nous, nous ne pouvons pas lever la main sur l'Innocent, sans
commettre un péché. Moi, je ne souscrirai pas au péché." "Mais par ces
paroles tu l'as presque appelé l'Attendu !" "C'est ce que
j'ai dit. Tant qu'a duré la lumière du Très-Haut, je l'ai vu tel. Puis... quand
m'a abandonné la main du Seigneur, élevé dans sa lumière, je suis redevenu
homme, l'homme d'Israël, et les paroles n'ont plus été que des paroles
auxquelles l'homme d'Israël, moi, vous, ceux d'avant nous et, que Dieu ne le
permette pas, ceux d'après nous, donnent le sens de leur, de notre pensée,
pas le sens qu'elles ont dans la Pensée éternelle qui les a dictées à son
serviteur." "Nous parlons,
nous divaguons, nous perdons du temps et, pendant ce temps-là, le peuple
s'agite" dit Canania de sa voix rauque. "Bien dit ! Il
faut décider et agir, pour se sauver et triompher." 83> "Vous dites que Pilate n'a pas voulu nous écouter quand nous
demandions son aide contre le Nazaréen. Mais si nous lui faisions savoir...
Vous avez dit auparavant que si les troupes s'exaltent elles peuvent le
proclamer César... Eh ! Eh ! c'est une bonne idée ! Allons exposer au
Proconsul ce danger. Nous serons honorés comme de fidèles serviteurs de Rome
et... si lui intervient nous serons débarrassés du Rabbi. Allons, allons !
Toi, Éléazar d'Anna, qui es plus que tous son ami, sois
notre chef" dit en riant Elchias de sa voix de serpent. Il y a un peu
d'hésitation, mais ensuite un groupe des plus fanatiques sort pour se rendre
à l'Antonia. Caïphe reste avec les autres. "À cette heure !
Ils ne seront pas reçus" objecte quelqu'un. "Non, au
contraire ! C'est la meilleure. Ponce est toujours de bonne humeur quand il a
bu et mangé comme boit et mange un païen... " Je les laisse là à
discuter, et pour moi s'éclaire la scène de l'Antonia. Le parcours est fait
vite et sans difficulté tant est limpide la clarté de la lune qui contraste
grandement avec la lumière rouge des lampes allumées dans le vestibule du
palais prétorien. Eléazar réussit à se
faire annoncer à Pilate, et on les fait passer dans une grande salle vide,
absolument vide. Il n'y a qu'un siège massif, avec un dossier bas, couvert
d'un drap pourpre qui ressort vivement dans la blancheur absolue de la salle.
Ils se tiennent en groupe, un peu craintifs, transis de froid, debout sur le
marbre blanc du pavé. Il ne vient personne. Le silence est absolu. Pourtant,
par intervalles, une musique lointaine rompt ce silence. "Pilate est à
table, certainement avec des amis. Cette musique vient du triclinium [9]. Il y aura des
danses en l'honneur des hôtes" dit Eléazar d'Anna. "Corrompus !
Demain je me purifierai. La luxure transpire de ces murs" dit avec
dégoût Elchias. "Pourquoi es-tu
venu, alors ? C'est toi qui l'as proposé" lui réplique Eléazar. "Pour l'honneur
de Dieu et le bien de la Patrie, je sais faire n'importe quel sacrifice. Et
c'est un grand sacrifice ! Je m'étais purifié pour m'être approché de
Lazare... et maintenant !... Journée terrible, aujourd'hui !..." Pilate ne vient pas.
Le temps passe. Eléazar, habitué à l'endroit, essaie les portes. Elles sont
toutes fermées. La crainte s'empare de ceux qui sont présents. Des histoires
effrayantes reviennent à l'esprit. Ils regrettent d'être
venus. Ils se sentent déjà perdus. 84> Finalement, du côté
qui est opposé à eux, qui sont près de la porte par laquelle ils sont entrés,
et par conséquent près de l'unique siège de la pièce, voilà que s'ouvre une
porte et qu'entre Pilate avec un vêtement tout blanc comme la salle. Il entre
en parlant avec des invités. Il rit. Il se tourne pour commander à un esclave
qui soulève un rideau au-delà de la sortie, de jeter des essences dans un
brasier et d'apporter des parfums et de l'eau pour les mains, et qu'un
esclave vienne avec un miroir et des peignes. Il ne s'occupe pas des hébreux,
c'est comme s'ils n'existaient pas. Ceux-ci sont en colère, mais n'osent pas
bouger... Là-bas, pendant ce
temps, on apporte des brasiers, on répand des résines sur le feu, on verse de
l'eau parfumée sur les mains des romains. Un esclave, par des mouvements
adroits, peigne les cheveux selon la mode des riches romains de l'époque. Et
les hébreux s'emportent. Les romains rient
entre eux et plaisantent en regardant de temps en temps le groupe qui attend
là-bas, au fond, et quelqu'un parle à Pilate qui ne s'est jamais tourné pour
regarder; mais Pilate hausse les épaules avec un geste d'ennui et bat des
mains pour appeler un esclave auquel il ordonne à haute voix d'apporter des
friandises et de faire entrer les danseuses. Les hébreux, scandalisés,
frémissent de colère. Pensez à un Elchias obligé de
voir des danseuses ! Son visage est un poème de souffrance et de haine. Les esclaves arrivent
avec des friandises dans des coupes précieuses, et derrière les danseuses
couronnées de fleurs et à peine couvertes de toiles si légères qu'elles
semblent des voiles. Les chairs très blanches transparaissent à travers les
vêtements légers, teints de rosé et bleu clair, quand elles passent devant
les brasiers allumés et les lampes nombreuses posées au fond. Les romains
admirent la grâce des corps et des mouvements et Pilate redemande un pas de
danse qui lui a plu particulièrement. Elchias,
imité par ses compagnons, se tourne indigné contre le mur pour ne pas voir
les danseuses voler comme des papillons dans un balancement d'habits
inconvenants. Une fois finie la
courte danse, Pilate les congédie en mettant dans la main de chacune une
coupe remplie de friandises où il jette nonchalamment un bracelet. Finalement
il daigne se tourner pour regarder les hébreux et il dit à ses amis d'un air
ennuyé : "Et maintenant... je devrai passer du rêve à la réalité... de
la poésie à... l'hypocrisie... de la grâce aux ordures de la vie. Misère
d'être Proconsul !... Salut, amis, et ayez compassion de moi." 85> Il reste seul et
lentement il s'approche des hébreux. Il s'assoit, observe ses mains bien
soignées, et découvre sous un ongle quelque chose qui ne va pas. Il s'en
occupe et s'en préoccupe en sortant de son vêtement une fine baguette d'or
avec laquelle il remédie au grand dommage d'un ongle imparfait... Puis il fait la grâce
de tourner lentement la tête. Il ricane à la vue des juifs encore inclinés
servilement, et leur dit : "Vous ! Ici ! Et soyez brefs. Je n'ai pas de
temps à perdre à des choses sans importance." Les hébreux
s'approchent dans une attitude toujours servile jusqu'à ce qu'un :
"Assez ! Pas trop près !" les cloue au sol. "Parlez ! Et
redressez-vous. Il ne convient qu'à des animaux de rester courbés vers le
sol" et il rit. Les hébreux se
redressent sous le mépris et se tiennent plastronnant. "Donc ? Parlez !
Vous avez voulu absolument venir. Maintenant que vous êtes ici, parlez."
"Nous voulions
te dire... Pour autant que nous sachions... Nous sommes des serviteurs
fidèles de Rome..." "Ha ! Ha ! Ha !
Des serviteurs fidèles de Rome ! Je le ferai savoir au divin César et il en
sera heureux ! Il sera heureux ! Parlez, farceurs ! Et faites vite !" Les synhédristes
trépignent, mais ne réagissent pas. Elchias prend
la parole au nom de tous : "Tu dois savoir, ô Ponce, qu'aujourd'hui à
Béthanie un homme a été ressuscité..." "Je le sais.
C'est pour me dire cela que vous êtes venus ? Je le savais déjà depuis
plusieurs heures. Il a de la chance de savoir déjà ce que c'est que mourir et
ce que c'est que l'autre monde ! Et que puis-je y faire si Lazare de Théophile est ressuscité ?
Peut-être il m'a apporté un message de l'Hadès ?" Il est ironique. "Non. Mais sa
résurrection est un danger..." "Pour lui ?
Certainement ! Le danger de devoir mourir de nouveau. Opération peu agréable.
Eh bien ! Que puis-je y faire ? Suis-je Jupiter, moi ?" "Un danger, non
pour Lazare, mais pour César." "Pour ?...
Domine ! Mais peut-être ai-je bu ! Vous avez dit : pour César ? Et en quoi
Lazare peut-il nuire à César ? Vous craignez peut-être que la puanteur de son
tombeau puisse corrompre l'air que respire l'Imperator ? Rassurez-vous !
C'est trop loin !" "Ce n'est pas
cela. C'est que Lazare, en ressuscitant, peut faire détrôner
l'Imperator." 86> "Détrôner ? Ha ! Ha ! Ha ! C'est plus grand que le monde
! Mais alors ce n'est pas moi qui suis ivre, mais vous. Peut-être l'épouvante
vous a bouleversé l'esprit. Voir ressusciter... Je crois, je crois que cela
peut troubler. Allez, allez au lit. Un bon repos. Et un bain chaud, bien
chaud, salutaire contre les délires." "Nous ne
délirons pas, Ponce, Nous te disons que si tu n'y mets pas bon ordre, tu
passeras de tristes heures. Tu seras certainement puni, si même tu n'es pas
tué par l'usurpateur. D'ici peu, le Nazaréen sera proclamé roi, roi du monde,
comprends-tu ? Les légionnaires eux-mêmes le feront. Ils sont séduits par le
Nazaréen et l'événement d'aujourd'hui les a exaltés. Quel serviteur de Rome
es-tu si tu ne te préoccupes pas de sa paix ? Veux-tu donc voir l'Empire
bouleversé et divisé à cause de ton inertie ? Veux-tu voir Rome vaincue, et
les enseignes abattues, l'Imperator tué, tout détruit..." "Silence ! C'est
moi qui parle, et je vous dis : vous êtes des fous ! Davantage encore
: vous êtes des menteurs, vous êtes des malandrins. Vous mériteriez la
mort. Sortez d'ici, hideux serviteurs de vos intérêts, de votre haine, de
votre bassesse. Vous êtes esclaves, pas moi. Je suis citoyen romain et les
citoyens romains ne sont assujettis à personne. Je suis le fonctionnaire
impérial et je travaille pour les intérêts de la patrie. Vous... vous êtes
les sujets. Vous... vous êtes sous notre domination. Vous... vous êtes les
galériens attachés aux bancs, et vous frémissez inutilement. Le fouet du chef
est sur vous. Le Nazaréen !... Vous voudriez que je tue le Nazaréen ? Vous
voudriez que je l'emprisonne ? Par Jupiter ! Si pour le salut de Rome et du
divin Imperator je devais emprisonner les sujets dangereux, ou les tuer ici
où je gouverne, c'est le Nazaréen et ses partisans, eux seuls, que je
devrais laisser libres et vivants. Allez. Dégagez et ne revenez plus jamais
devant moi. Turbulents ! Fauteurs de troubles ! Voleurs et complices de
voleurs ! Aucune de vos manigances ne m'est inconnue. Sachez-le, et sachez
aussi que des armes toutes neuves et de nouveaux légionnaires ont servi à
découvrir vos pièges et vos instruments. Vous criez pour les impôts romains,
mais que vous a coûté Melchias de Galaad, et Jonas
de Scythopolis, et Philippe de Soco,
et Jean de Bétaven, et Joseph de Ramaot, et tous les autres qui vont bientôt être pris [10]? Et n'allez pas près
des grottes de la vallée car il s'y trouve plus de légionnaires que de
pierres, et les lois et la galère sont les mêmes pour tous. Pour tous ! Vous
comprenez ? Pour tous. Et j'espère vivre assez pour vous voir tous
enchaînés, esclaves parmi les esclaves sous le talon de Rome. 87> Sortez ! Allez et rapportez ma réponse, même toi, Eléazar
d'Anna que je ne veux plus voir dans ma maison, car le temps de la clémence est
fini, car moi je suis le Proconsul et vous les sujets. Les sujets. C'est
moi qui commande, au nom de Rome. Sortez ! Serpents de nuit ! Vampires ! Et
le Nazaréen veut vous racheter ? S'il était Dieu, il devrait vous foudroyer !
Et du monde serait disparue la tache la plus dégoûtante. Dehors ! Et n'osez
pas faire de conjurations, ou vous connaîtrez le glaive et le fouet." Il se lève et s'en va
en claquant la porte devant les synhédristes interdits qui n'ont pas le temps
de se remettre car un détachement en armes les chasse hors de la salle et du
palais comme des chiens. Ils reviennent à la
salle du Sanhédrin. Ils racontent. L'agitation est à son comble. La nouvelle
de l'arrestation de plusieurs voleurs et des battues dans les grottes pour
prendre les autres, trouble fortement tous ceux qui sont restés, car
plusieurs, lassés d'attendre, s'en sont allés. "Et pourtant
nous ne pouvons pas le laisser vivre" crient des prêtres. "Nous ne pouvons
pas le laisser faire. Lui agit. Nous nous ne faisons rien, et jour après jour
nous perdons du terrain. Si nous le laissons libre encore, il continuera de
faire des miracles et tous croiront en Lui. Et les romains finiront par être
contre nous, et nous détruire complètement. Ponce parle ainsi, mais si la
foule le proclamait roi, oh ! alors Ponce a le devoir de nous punir, tous.
Nous ne devons pas le permettre" crie Sadoc. "C'est bien.
Mais comment ? La voie... légale romaine a failli. Ponce est sûr du Nazaréen.
Notre voie... légale est rendue impossible. Lui ne pèche pas..." objecte
quelqu'un. "On invente la
faute, si elle n'existe pas" insinue Caïphe. "Mais c'est un
péché de faire cela ! Jurer ce qui est faux ! Faire condamner un innocent !
C'est... trop !..., disent la plupart avec horreur. C'est un crime car ce
sera la mort pour Lui."
"Mais Caïphe !
Réfléchis ! Lui..." "J'ai parlé.
L'esprit du Seigneur est sur moi, le Grand Prêtre. 88> Malheur à qui ne respecte pas le Pontife d'Israël. Les foudres
de Dieu sur lui ! C'est assez attendu ! C'est assez discuté ! J'ordonne et
décrète que quiconque sait où se trouve le Nazaréen vienne dénoncer
l'endroit, et anathème sur qui n'obéira pas à ma parole." "Mais
Anna..." objectent certains. "Anna m'a dit :
"Tout ce que tu feras sera saint". Levons la séance. Vendredi,
entre tierce et sexte, tous ici pour délibérer. J'ai dit tous, faites-le
savoir aux absents. Et que soient convoqués tous les chefs de familles et
de classes, toute l'élite d'Israël. Le Sanhédrin a parlé. Allez." |
|||
|
Il se retire le
premier là d'où il était venu, alors que les autres prennent d'autres
directions, et ils sortent du Temple en parlant à voix basse pour rentrer
chez eux. |
|||
[1] Quartiers de Jérusalem.
Voir le plan
schématique.
[2] La fête de Soukkot a donné lieu à de nombreuses altercations entre
Jésus et le Temple. Cf. 7.180 et suivants
[9] Triclinium = salle à
manger, salle de réception
[10] Des bandits de grands
chemins et peut-être des activistes nationalistes. Ponce fait allusion a une
vaste opéraiton policière (voir la suite du texte).
Pour les localisations données : Galaad est une région d'au'delà
du Jourdain, en face de la Samarie – Scythopolis, la
ville des Scythes, est une des dix villes de la Décapole – Soco est le lieu près duquel David tua Goliath – Bétaven (Beth Aven) est une ville proche de Béthel (Josué
7,12 – 18,12) – Ramaot est une ville de Galaad