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326> C'est une autre très belle matinée d'avril. La terre et le
firmament déploient toutes leurs beautés printanières. On respire la lumière,
les chants, les parfums, tant l'air est saturé de clarté, de voix joyeuses et
affectueuses, de parfums. Il a dû tomber pendant la nuit une courte averse
qui a fait tomber la poussière des routes et les a assombries, sans les
rendre boueuses, et a lavé les tiges et les feuilles qui tremblent
maintenant, claires et propres, sous une douce brise qui descend des monts
vers la plaine fertile qui annonce Jéricho. Des rives du
Jourdain montent continuellement des gens qui ont fait la traversée depuis
l'autre rive, ou bien qui ont suivi le chemin qui côtoie le fleuve en venant
sur celle-ci qui va directement sur Jéricho et sur Doco, comme l'indiquent les inscriptions
de la route. Et aux hébreux nombreux, qui de tous côtés se dirigent vers
Jérusalem pour les cérémonies rituelles, se mêlent des marchands d'autres
endroits, et des bergers avec les agneaux des sacrifices qui bêlent, ignorants de leur sort.
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327> Plusieurs reconnaissent Jésus et le saluent. Ce
sont des hébreux de la Pérée et de la Décapole et de lieux plus éloignés. Il
y a un groupe de Césarée Panéade. Et il y a des bergers qui, étant plutôt
nomades et suivant leurs troupeaux, ont une certaine connaissance du Maître,
qu'ils ont rencontré ou que ses disciples leur ont annoncé.
L'un d'eux se prosterne et Lui dit : "Puis-je t'offrir l'agneau ?"
"Ne t'en défais pas, homme. C'est ton gain."
"Oh ! C'est ma reconnaissance. Tu ne te souviens pas de moi. Moi, oui.
Je suis un de ceux que tu as guéris, en en guérissant un si grand nombre . Tu m'as consolidé
l'os de la cuisse que personne ne guérissait et me rendait infirme. Je te
donne volontiers l'agneau, le plus beau : celui-ci. Pour le banquet de
réjouissance. Je sais que pour l'holocauste, tu es tenu à la dépense. Mais
pour la réjouissance ! Tu m'en as tant donné. Prends-le, Maître."
"Mais oui, prends-le. Ce sera de l'argent que nous économiserons, ou
plutôt ce sera la possibilité de manger car avec toutes les prodigalités que
l'on fait, moi, je n'ai plus d'argent" dit l'Iscariote.
"Prodigalité ? Mais depuis Sichem, on n'a pas dépensé
la moindre piécette !" dit Matthieu.
"Enfin, je n'ai plus d'argent. Ce qui me restait, je l'ai donné à Mérode."
"Homme, écoute, dit Jésus au berger, pour mettre fin aux explications de
Judas. Pour l'instant, je ne vais pas à Jérusalem et je ne puis emmener
l'agneau avec Moi. Autrement je l'accepterais pour te montrer que ton cadeau
m'est agréable."
"Mais ensuite, tu iras dans la ville. Tu t'y arrêteras pour les fêtes.
Tu auras un lieu de repos. Dis-moi où et je le confierai à tes amis..."
"Je n'ai rien de cela... Mais à Nobé j'ai un ami âgé et
pauvre. Écoute-moi bien : le lendemain du sabbat pascal, à l'aube, tu iras à Nobé et tu diras à Jean, l'Ancien de Nobé — tout le monde te l'indiquera — : "Cet agneau
t'est envoyé par Jésus de Nazareth, ton ami, pour que tu en fasses en ce jour
un joyeux banquet car il n'y a pas de plus grande joie que celle de ce jour
pour les vrais amis du Christ". Le feras-tu ?"
"Si tu le veux, je le ferai."
"Et tu me feras plaisir. Pas avant le lendemain du sabbat. Rappelle-toi
bien, et rappelle-toi les paroles que je t'ai dites. Maintenant va, et que la
paix soit avec toi. Et garde ton cœur bien ferme dans cette paix dans les
jours à venir. Rappelle-toi cela aussi et continue à croire en
ma Vérité. Adieu."
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328> Des gens se sont approchés pour écouter le dialogue et
ne se sont dispersés que quand le berger les a obligés à le faire en
remettant son troupeau en route. Jésus suit le troupeau pour profiter du
sillage qu'il Lui offre.
Les gens parlotent : "Mais alors il va
vraiment à Jérusalem ? Mais il ne sait pas qu'il y a l'affiche contre Lui
?"
"Hé ! mais personne ne peut empêcher un fils de la Loi de se présenter
au Seigneur pour la Pâque. Est-il coupable de quelque délit public ? Non. Car
s'il l'était, le Proconsul l'aurait fait
emprisonner comme Barabbas."
Et d'autres : "Tu as entendu ? Il n'a pas d'asile ni d'amis à Jérusalem.
Est-ce que tous l'ont abandonné ? Même le ressuscité ? Belle
reconnaissance !"
"Tais-toi donc ! Ces deux sont les sœurs de
Lazare. Je suis des campagnes de Magdala, et je les connais bien. Si
ses sœurs sont avec Lui, c'est que la famille de Lazare Lui est fidèle."
"Il n'ose peut-être entrer dans la ville."
"Il a raison."
"Dieu Lui pardonnera s'il reste au dehors."
"Ce n'est pas sa faute s'il ne peut monter au Temple."
"Sa prudence est sagesse. S'il venait à être pris, tout serait fini
avant son heure."
"Certainement il n'est pas prêt pour se proclamer notre roi, et il ne
veut pas être pris."
"On dit que pendant qu'on le croyait à Éphraïm, il est allé un peu
partout, jusqu'auprès des tribus nomades, pour recruter des partisans et des
soldats et chercher des protections."
"Qui te l'a dit ?"
"Ce sont les mensonges habituels. Lui est le Roi saint et non le roi des
troupes."
"Peut-être qu'il fera la Pâque supplémentaire. Il est plus facile
alors de passer inaperçu. Le Sanhédrin est dissous après
les fêtes, et tous les synhédristes vont à leurs maisons pour la moisson.
Jusqu'à la Pentecôte, il ne se réunit pas de nouveau."
"Et une fois les sanhédristes partis, qui
voulez-vous qui Lui fasse du mal ? Ce sont eux les chacals."
"Hum ! Que Lui use de tant de prudence ? C'est une chose trop humaine.
Lui est plus qu'un homme et n'usera pas d'une prudence lâche."
"Lâche ? Pourquoi ? On ne peut traiter de lâche celui qui s'épargne pour
sa mission."
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329> "C'est toujours de la lâcheté, car toute mission est
toujours inférieure à Dieu. En effet le culte de Dieu doit avoir toujours la
préséance sur toute autre chose."
Ces paroles passent de bouche en bouche. Jésus fait semblant de ne pas les
entendre.
Jude d'Alphée s'arrête pour attendre les femmes et,
lorsqu'elles sont arrivées — elles étaient avec le garçon en arrière à une trentaine de pas — il dit à
Nique : "Avez-vous donné beaucoup à Sichem après que nous
sommes partis ?"
"Pourquoi ?"
"Parce que Judas n'a plus la moindre piécette. Tes sandales, Benjamin,
ne vont pas tenir. C'est écrit. À Tersa, on n'a pas pu entrer et même si nous
l'avions pu, le manque d'argent aurait empêché tout achat... Tu devras entrer
ainsi à Jérusalem..."
"Avant, il y a Béthanie" dit Marthe en souriant.
"Et avant, il y a Jéricho et ma maison" dit Nique, en souriant aussi.
"Et avant tout cela, il y a moi. J'ai promis et je tiendrai la promesse.
Voyage d'expérience que celui-là ! J'ai connu ce que c'est de ne pas avoir
une didrachme, et maintenant je vais connaître ce que c'est de devoir vendre
un objet par besoin" dit Marie de Magdala.
"Et que veux-tu vendre, Marie, si tu ne portes plus de bijoux ?"
demande Marthe à sa sœur.
"Mes grosses épingles à cheveux en argent. Elles sont nombreuses. Mais
pour tenir en place ce poids inutile, des épingles de fer peuvent suffire. Je
les vendrai. Jéricho est remplie de gens qui achètent ces choses et
aujourd'hui c'est jour de marché et aussi demain et toujours à cause de ces
fêtes."
"Mais, ma sœur !"
"Quoi ? Tu te scandalises en pensant qu'on puisse me croire assez pauvre
pour devoir vendre mes épingles d'argent ? Oh ! je voudrais t'avoir toujours
donné de ces scandales ! C'était pire quand sans besoin, je me vendais
moi-même pour satisfaire les vices d'autrui et les miens."
"Mais, tais-toi ! Il y a le garçon qui ne sait pas !"
"Il ne sait pas encore. Peut-être ne sait-il pas encore que j'étais la
pécheresse. Demain il le saurait par des gens qui me haïssent parce que je ne
le suis plus, et certainement avec des détails que mon péché n'a pas eus,
tout en étant si grand. Il vaut donc mieux qu'il l'apprenne de moi et qu'il
voie combien peut le Seigneur qui l'a accueilli : 330> faire d'une
pécheresse une repentie, d'un mort un ressuscité : de moi, morte dans mon
esprit, de Lazare, mort dans son corps, deux vivants. Car, Benjamin, c'est
cela qu'il nous a fait à nous le Rabbi. Souviens-t'en
toujours et aime-le de tout ton cœur, car il est
vraiment le Fils de Dieu."
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Un obstacle, le long de la route, a arrêté Jésus, et les apôtres et les
femmes le rejoignent, Jésus dit : "Allez en avant, vous, vers Jéricho, et entrez-y si vous
voulez. Moi, je vais à Doco avec lui. Au coucher du soleil, je
serai avec vous."
"Oh ! pourquoi nous éloignes-tu ? Nous ne sommes pas lasses"
protestent toutes.
"Parce que je voudrais que vous, pendant ce temps, du moins
quelques-unes, préveniez les disciples que je serai chez Nique demain."
"S'il en est ainsi, Seigneur, nous partons. Viens, Élise, et toi Jeanne, et toi Suzanne et Marthe. Nous préparerons
tout ce qu'il faut" dit Nique.
"Et le garçon et moi. Nous ferons nos achats. Bénis-nous, Maître, et
viens vite. Toi, Mère, tu restes ?"
"Oui, avec mon Fils."
On se sépare. Avec Jésus restent seulement les trois Marie : sa Mère, sa belle-sœur Marie de Cléophas, et Marie Salomé.
Jésus quitte la route de Jéricho pour un chemin secondaire qui va à Doco. Il s'y trouve depuis peu quand, d'une caravane qui
vient je ne sais d'où — une riche caravane qui certainement vient de loin.
Les femmes sont montées sur des chameaux, renfermées dans des palanquins qui
oscillent, attachés sur les échines gibbeuses . Les hommes sont
montés sur des chevaux fougueux ou d'autres chameaux — se détache un jeune
homme qui fait agenouiller son chameau et glisse en bas de la selle pour aller
vers Jésus. Un serviteur qui est accouru lui tient la bête par la bride.
Le jeune homme se prosterne devant Jésus et Lui dit après une profonde
salutation : "Je suis Philippe de Canata, fils de vrais Israélites et resté tel.
Disciple de Gamaliel jusqu'à la mort de
mon père qui m'a mis à la tête de son commerce. Je t'ai entendu plus d'une fois.
Je connais tes actions, j'aspire à une vie meilleure pour avoir cette vie
éternelle dont tu assures la possession à celui qui crée ton Royaume en
lui-même. Dis-moi, bon Maître : que dois-je faire pour
avoir la vie éternelle ?"
"Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon."
"Tu es le Fils de Dieu, bon comme ton Père. Oh ! dis-moi que dois-je
faire ?"
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331> "Pour entrer dans la vie éternelle, observe les
commandements."
"Lesquels, mon Seigneur ? Les anciens ou les tiens ?"
"Dans les anciens, les miens se trouvent déjà. Les miens ne changent pas
les anciens. Ils sont toujours : adorer d'un amour vrai l'Unique vrai Dieu et
respecter les lois du culte, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre
l'adultère, ne pas attester le faux, honorer père et mère, ne pas faire du
tort au prochain, mais au contraire l'aimer comme tu t'aimes toi-même. En
agissant ainsi, tu auras la vie éternelle."
"Maître, toutes ces choses, je les ai observées depuis mon
enfance."
Jésus le regarde d'un œil affectueux et doucement il lui demande : "Et
cela ne te paraît pas encore suffisant ?"
"Non, Maître. C'est une si grande chose le Royaume de Dieu en nous et
dans l'autre vie. C'est un don infini Dieu, qui se donne à nous. Je sens que
tout est peu de chose de ce qui est devoir, par rapport au Tout, à l'Infini
Parfait qui se donne. Je pense qu'on doit l'obtenir avec des choses plus
grandes que celles qui sont commandées pour ne pas se damner et Lui être
agréable."
"Tu parles bien. Pour être parfait il te manque encore une chose. Si tu
veux être parfait comme le veut notre Père des Cieux, va, vends ce que tu as,
et donne-le aux pauvres, et tu auras dans le Ciel un trésor qui te fera aimer
du Père qui a donné son Trésor pour les pauvres de la terre. Puis viens et
suis-moi,"
Le jeune homme s'attriste et devient pensif, puis il se relève en disant : "Je
me rappellerai ton conseil..." et il s'éloigne tout triste.
Judas a un petit sourire ironique et il murmure : "Je ne suis pas le
seul à aimer l'argent !"
Jésus se retourne et le regarde... et puis il regarde les onze autres visages
qui sont autour de Lui, puis il soupire : "Comme difficilement un riche entrera dans le Royaume des Cieux dont la
porte est étroite, dont le chemin est escarpé, et que ne peuvent parcourir
pour y entrer ceux qui sont chargés du poids volumineux des richesses ! Pour
entrer là-haut, il ne faut que des trésors de vertus, immatériels, et il faut
savoir se séparer de tout ce qui est attachement aux choses du monde et aux
vanités." Jésus est très triste.
Les apôtres, entre eux, se regardent du coin de l'œil...
Jésus reprend, en regardant la caravane du jeune homme riche qui s'éloigne :
"En vérité je vous dis qu'il est plus facile qu'un chameau passe par le
chas d'une aiguille que pour un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu."
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332> "Mais alors qui pourra jamais se sauver ? La misère
rend souvent pécheur à cause de l'envie et du peu de respect pour ce qui
appartient à autrui et de la défiance envers la Providence... La richesse est
un obstacle à la perfection... Et alors ? Qui pourra se sauver ?"
Jésus les regarde et leur dit : "Ce qui est impossible aux hommes est
possible à Dieu, car à Dieu, tout est possible. Il suffit que l'homme aide
son Seigneur par sa bonne volonté. Et c'est de la bonne volonté d'accepter le
conseil reçu et de s'efforcer d'arriver à se libérer des richesses. À se libérer de tout pour suivre Dieu. Car voici ce que c'est que
la vraie liberté de l'homme : suivre
les paroles que Dieu murmure au cœur et ses commandements, ne pas être esclave ni de soi-même, ni du
monde, ni du respect humain, et donc pas esclave de Satan. User de la
splendide liberté d'arbitre que Dieu a donné à l'homme pour vouloir librement et uniquement le Bien et
obtenir ainsi la vie
éternelle, toute lumineuse. libre, bienheureuse. Il ne faut pas
être esclave même de sa propre vie si pour la seconder on doit résister à
Dieu. Je vous l'ai dit : "Celui qui perdra sa vie par amour pour Moi et
pour servir Dieu la sauvera pour l'éternité"
"Voilà ! Pour te suivre nous avons quitté toutes choses, même les plus
licites. Que nous en arrivera-t-il donc ? Entrerons-nous alors dans ton
Royaume ?" demande Pierre.
"En vérité, en vérité, je vous dis que
ceux qui m'auront suivi de cette façon, et qui me suivront — car il est
toujours temps de réparer la paresse et les fautes faites jusqu'ici, toujours
temps, tant que l'on est sur la Terre et que l'on a devant soi des jours où
on peut réparer le mal commis - ceux qui me suivront seront avec Moi dans mon
Royaume. En vérité je vous dis que vous qui m'avez suivi dans la régénération
vous siégerez sur des trônes pour juger les tribus de la Terre avec le Fils
de l'homme assis sur le trône de sa gloire. En vérité je vous dis encore
qu'il n'y aura personne qui, ayant par amour de mon Nom quitté maison,
champs, père, mère, frères, épouse, enfants et sœurs, pour répandre la Bonne
Nouvelle et me continuer, qui ne reçoive le centuple en ce temps et la vie
éternelle dans le siècle futur."
"Mais si nous perdons tout, comment pourrons-nous centupler notre avoir
?" demande Judas de Kériot.
"Je répète : ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Et
Dieu donnera le centuple de joie spirituelle à ceux qui d'hommes du monde
auront su se rendre fils de Dieu, c'est-à-dire hommes spirituels. 333> Ils jouiront de la vraie joie ici et au-delà de la Terre. Et je vous dis encore que ce ne sont pas
tous ceux qui semblent les premiers, et devraient l'être ayant reçu plus que
tous, qui seront tels. Et ce ne sont pas tous ceux qui semblent les derniers,
et moins que les derniers, n'étant pas en apparence mes disciples et
n'appartenant même pas au Peuple élu, qui seront les derniers. En vérité
beaucoup des premiers deviendront derniers
et beaucoup de derniers, de tout à fait
derniers, deviendront premiers... Mais voilà Doco. Allez tous en avant, sauf Judas de Kériot et Simon le Zélote. Allez m'annoncer à
ceux qui peuvent avoir besoin de Moi."
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