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333> L'aube éclaire à peine le ciel et rend la marche encore
difficile quand Jésus quitte Doco encore endormie. On n'entend
certainement pas le bruit des pas car ils avancent avec précaution et les
gens dorment encore dans les maisons fermées. Personne ne parle avant qu'ils
ne soient sortis de la ville dans la campagne qui se réveille lentement dans
la lumière faible et toute fraîche après la rosée.
Alors l'Iscariote dit : "Route inutile, sans
repos. Il aurait mieux valu ne pas venir jusqu'ici."
"Ils ne nous ont pas mal reçus, le peu d'entre eux que nous avons
trouvés ! Ils ont perdu leur nuit pour nous écouter et pour aller prendre les
malades des campagnes, et cela a été vraiment bien d'être venus. En effet
ceux qui, à cause de la maladie ou d'autre chose, ne pouvaient espérer voir
le Seigneur à Jérusalem, l'ont vu ici et ont été consolés par la santé ou
d'autres grâces. Les autres, on le sait, sont déjà allés à la ville... C'est
l'usage pour nous d'y aller, pourvu qu'on le puisse, quelques jours avant la
fête" dit doucement Jacques d'Alphée, car il est toujours
doux, à l'opposé de Judas de Kériot qui, même dans
ses meilleures heures, est toujours violent et autoritaire.
"Justement parce que nous allons nous aussi à Jérusalem, il était
inutile de venir ici... Ils nous auraient entendus et vus là-bas..."
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334> "Mais pas les femmes ni les malades" réplique
en l'interrompant Barthélemy qui vient à l'aide
de Jacques d'Alphée.
Judas feint de ne pas entendre et il dit, comme s'il continuait la
conversation : "Du moins je crois que nous allons à Jérusalem, bien que
maintenant je n'en sois plus sûr après le discours au berger."
"Et où veux-tu qu'on aille sinon là ?" demande Pierre.
"Bah ! Je ne sais pas. Tout est tellement irréel de ce que nous faisons
depuis quelques mois, tout tellement contraire à ce que l'on peut prévoir, au
bon sens, à la justice même, que..."
"Ohé ! Mais je t'ai vu boire du lait à Doco et
pourtant tu parles comme si tu étais ivre ! Où les vois-tu les choses
contraires à la justice ?" demande Jacques de Zébédée avec des yeux peu
rassurants. Et il renchérit : "Assez de reproches au Juste ! As-tu
compris que cela suffit ? Tu n'as pas le droit, toi, de Lui faire des
reproches. Personne n'a ce droit car Lui est parfait, et nous... Aucun de
nous ne l'est, et toi moins que tous."
"Mais oui ! Si tu es malade, soigne-toi, mais ne nous ennuie pas avec
tes discussions. Si tu es lunatique, le Maître est là. Fais-toi guérir et
n'en parlons plus !" dit Thomas qui perd patience.
En effet Jésus est en arrière avec Jude d'Alphée et Jean, et ils aident les femmes qui, moins
habituées à marcher dans la pénombre, ont de la peine à avancer par le
sentier difficile et encore plus sombre que les champs, parce qu'il est
taillé dans une épaisse oliveraie. Et Jésus ne cesse de parler avec les
femmes restant étranger à ce qui arrive plus en avant et que pourtant
entendent ceux qui sont avec Lui. En effet, si les paroles arrivent
difficilement, leur ton indique que ce ne sont pas des paroles douces mais
qu'elles sentent déjà la dispute. Les deux apôtres, le Thaddée et Jean, se
regardent... mais ne parlent pas. Ils regardent Jésus et Marie. Mais Marie est tellement voilée par son manteau qu'on
ne lui voit pour ainsi dire pas le visage et Jésus semble ne pas avoir
entendu. Ils parlaient de Benjamin et de son avenir, et
ils parlent de la veuve Sara d'Afec qui s'est établie à Capharnaüm et est la mère
affectueuse non seulement de l'enfant de Giscala mais aussi des petits enfants de la femme
de Capharnaüm qui, après un second mariage, n'aimait plus les enfants
du premier lit et qui ensuite est morte "si malheureusement que vraiment
on a vu la main de Dieu dans sa mort" dit Salomé. Pourtant, à la fin de
la conversation, Jésus va en avant avec Jude Thaddée et il se joint aux
apôtres après avoir dit en partant : "Reste pourtant, Jean, si tu le
veux. Je vais répondre à
l'inquiet et mettre la paix."
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335> Mais Jean, après avoir fait
encore quelques pas avec les femmes, comme désormais le sentier devient plus
ouvert et plus clair, rejoint Jésus en courant justement quand il dit :
"Rassure-toi donc, Judas. Comme nous ne l'avons jamais fait, nous ne
ferons rien d'irréel. Même maintenant nous ne faisons rien d'opposé à ce que
l'on pouvait prévoir. C'est le temps où il est prévisible que tout véritable
israélite, non empêché par des maladies ou des choses très graves, monte au
Temple. Et nous, nous montons au Temple."
"Pas tous pourtant. J'ai entendu dire que Margziam n'y sera pas. Est-il
malade peut-être ? Pour quel motif ne vient-il pas ? Te paraît-il possible de
le remplacer par le samaritain ?" Le ton de
Judas est insupportable...
Pierre murmure : "O Prudence,
enchaîne ma langue à moi qui suis un homme !" et il serre fortement ses
lèvres pour ne pas en dire davantage. Ses yeux, un peu bovins, ont un regard
émouvant, tant y sont visibles l'effort que fait l'homme pour freiner son
indignation et sa peine d'entendre Judas parler de cette façon.
La présence de Jésus tient tranquilles toutes les langues et c'est seulement
Lui qui parle pour dire, avec un calme vraiment divin : "Venez un peu en
avant, que les femmes n'entendent pas. J'ai une chose à vous dire depuis
quelques jours. Je vous l'ai promis dans les campagnes de Tersa, mais je voulais que
vous y fuissiez tous pour l'entendre, vous tous, pas les femmes. Laissons-les
dans leur humble paix... Dans ce que je vous dirai, il y aura aussi la raison
pour laquelle Margziam ne sera pas avec nous, ni ta mère, Judas de Kériot,
ni tes filles, Philippe, ni les femmes disciples de Bethléem de
Galilée avec la jeune fille. Il y a des choses que
tous ne peuvent pas supporter. Moi, le Maître, je sais ce qui est bien pour
mes disciples et ce qu'ils peuvent ou ne peuvent pas supporter.
Même vous, vous n'avez pas la force de supporter l'épreuve et ce serait une
grâce pour vous d'en être exclus. Mais vous devez me continuer, et vous devez
savoir combien vous êtes faibles pour être ensuite miséricordieux avec les
faibles. Vous ne pouvez donc pas être exclus de cette épreuve redoutable qui
vous donnera la mesure de ce que vous êtes, de ce que vous êtes restés après
trois ans passés avec Moi, et de ce que vous êtes devenus après trois ans
passés avec Moi. Vous êtes douze. Vous êtes venus à Moi presque en même
temps. Ce n'est pas le petit nombre de jours qui vont de ma rencontre avec Jacques, Jean et André, jusqu'au jour où tu
as été accueilli parmi nous, Judas de Kériot, ni à
celui où toi, Jacques mon frère, et toi, Matthieu, vous êtes venus avec Moi, qui puisse
justifier une si grande différence de formation entre vous. 336> Vous étiez tous,
même toi docte Barthélemy, même vous mes
frères, très informes, absolument informes par rapport à ce qu'est la
formation dans ma doctrine. Et même votre formation, meilleure que celle des
autres parmi vous dans la doctrine du vieil Israël, était pour vous un
obstacle pour vous former en Moi.
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Et pourtant aucun d'entre vous n'a parcouru autant de chemin qu'il aurait
fallu pour vous amener tous à un point unique. L'un de vous l'a atteint,
d'autres en sont proches, d'autres plus éloignés, d'autres très en arrière,
d'autres... oui, je dois aussi le dire, au lieu d'aller de l'avant ont
reculé. Ne vous regardez pas ! Ne cherchez pas parmi vous qui est le premier
et qui le dernier. Celui qui, peut-être, se croit le premier ou que l'on
croit le premier doit encore s'éprouver lui-même. Celui qui se croit le
dernier ne va pas tarder de resplendir dans sa formation comme une étoile au
ciel. Aussi, une fois de plus, je vous dis : ne jugez pas. Les faits jugeront
par leur évidence. Pour le moment vous ne pouvez pas comprendre. Mais
bientôt, vous vous rappellerez mes paroles et vous les comprendrez."
"Quand ? Tu nous as promis de nous dire, de nous expliquer même pourquoi
la purification pascale sera différente cette année, et tu ne nous le dis
jamais" se lamente André.
"C'est de cela que j'ai voulu vous
parler. Parce qu'aussi bien ces paroles que je vais vous dire que les autres
sont une chose unique qui a sa racine dans une unique chose. Nous, voilà,
nous allons monter à Jérusalem pour la Pâque et là s'accompliront toutes les
choses dites par les prophètes qui concernent le Fils de l'homme. En vérité,
comme l'ont vu les prophètes, comme déjà il est dit dans l'ordre donné aux
hébreux d'Égypte, comme il fut ordonné à Moïse dans le désert, l'Agneau de
Dieu va être immolé et son sang va laver les huisseries des cœurs, et l'ange
de Dieu passera sans frapper ceux qui auront sur eux, et avec amour, le Sang
de l'Agneau immolé, qui va être élevé comme le serpent de métal précieux sur
la barre transversale, pour être un signe à ceux qui sont blessés par le
serpent infernal, pour être le salut à ceux qui le regarderont avec amour. Le
Fils de l'homme, votre Maître Jésus, va être livré aux mains des
princes des prêtres, des scribes et des anciens qui le condamneront à mort et
le livreront aux gentils pour qu'il soit livré au mépris. 337> Et on le giflera, on
le frappera, on le couvrira de crachats, on le traînera sur les routes comme
un chiffon immonde et puis les gentils, après l'avoir flagellé et couronné
d'épines, le condamneront à la mort de la croix réservée aux malfaiteurs, suivant la volonté du
peuple hébreu rassemblé à Jérusalem, exigeant sa mort à la place de celle
d'un larron, et Lui sera ainsi mis à mort. Mais, comme il est dit dans les
signes des prophéties, après trois jours, il ressuscitera. Voilà l'épreuve
qui vous attend, celle qui montrera votre formation.
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En vérité je vous le dis, à vous tous qui vous croyez assez parfaits pour
mépriser ceux qui n'appartiennent pas à Israël, et même pour mépriser
beaucoup de notre propre peuple, en vérité je vous dis que vous, la partie
élue de mon troupeau, une fois le Pasteur pris, serez saisis par la peur et
vous vous débanderez en fuyant comme si les loups qui me saisiront de toutes
parts se tournaient contre vous. Mais, je vous le dis : ne craignez pas. On
ne touchera pas un cheveu de vos têtes. Moi, je suffirai pour rassasier les
loups féroces..."
Les apôtres, à mesure que Jésus parle, semblent des gens sous une grêle de
pierres. Ils se courbent même de plus en plus à mesure que Jésus parle. Et
quand il termine : "Et ce que je vous dis est désormais imminent. Ce
n'est pas comme les autres fois où il y avait du temps avant l'heure.
Présentement, l'heure est venue. Je vais être donné à mes ennemis et immolé
pour le salut de tous, et ce bouton de fleur n'aura pas encore perdu ses
pétales, après avoir fleuri, que je serai déjà mort", les uns se cachent
le visage de leurs mains, d'autres gémissent comme si on les avait blessés.
L'Iscariote est livide, littéralement livide...
Le premier à se ressaisir, c'est Thomas qui proclame :
"Cela ne t'arrivera pas, car nous te défendrons ou nous mourrons avec
Toi, et ainsi nous montrerons que nous t'avions rejoint dans ta perfection et
que nous étions parfaits dans ton amour."
Jésus le regarde sans parler.
Barthélemy dit, après un long moment de réflexion : "Tu as dit que tu
seras livré... Mais qui, qui peut te livrer aux mains de tes ennemis ? Ce
n'est pas dit dans les prophéties. Non, ce n'est pas dit. Ce serait trop
horrible qu'un de tes amis, un de tes disciples, un de ceux qui te suivent,
même le dernier de tous, te livre à ceux qui te haïssent. Non ! Quelqu'un qui
t'a entendu avec amour, même une seule fois, ne peut commettre ce crime. Ce
sont des hommes, pas des fauves, pas des satans...
Non, mon Seigneur. Et même ceux qui te haïssent ne le pourront pas... Ils ont
peur du peuple, et le peuple sera tout entier autour de Toi !"
Jésus regarde aussi Nathanaël et ne parle pas.
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338> Pierre et le Zélote n'arrêtent pas de parler entre eux. Jacques de Zébédée adresse des paroles de reproche à son frère qu'il
voit calme, et Jean lui répond : "C'est parce que je sais cela depuis
trois mois" et deux larmes coulent sur son visage.
Les fils d'Alphée parlent avec Matthieu qui secoue la tête, découragé.
André s'adresse à l'Iscariote : "Toi qui as tant d'amis au
Temple..."
"Jean connaît Anna en personne réplique
Judas et il termine : "Mais que peut-on y faire ? Que veux-tu que puisse
une parole d'homme si c'est ainsi marqué ?"
"Tu le crois vraiment ?" demandent ensemble Thomas et André.
"Non. Moi, je ne crois rien. Ce sont des alarmes inutiles. Barthélemy le
dit bien : tout le peuple sera autour de Jésus. On le voit déjà par ceux que
l'on rencontre et ce sera un triomphe. Vous verrez qu'il en sera ainsi"
dit Judas de Kériot.
"Mais alors pourquoi Lui..." dit André en montrant Jésus qui s'est
arrêté pour attendre les femmes.
"Pourquoi le dit-il ? Parce qu'il est impressionné... et parce qu'il
veut nous éprouver. Mais il n'arrivera rien. Du reste, moi j'irai..."
"Oh ! oui. Va te rendre compte !" supplie André.
Il se taisent, car Jésus les suit de nouveau, se trouvant entre sa Mère et Marie d'Alphée.
Marie a un pâle sourire parce que sa
belle-sœur lui montre des graines, prises je ne sais où, et lui dit qu'elle
veut les semer à Nazareth, après la Pâque, justement près de la petite grotte
si chère à Marie : "Quand tu étais petite, je te vois toujours avec ces
fleurs dans tes menottes. Je les appelais les fleurs de ta venue. En effet,
quand tu es née, ton jardin en était plein et ce soir-là, quand Nazareth
toute entière est accourue pour voir la fille de Joachim, les touffes de ces
petites étoiles n'étaient qu'un diamant à cause de l'eau qui était descendue
du ciel et du dernier rayon du soleil qui depuis le couchant les frappait . Et comme tu
t'appelais "Étoile", tout le monde disait en regardant la multitude
de ces petites étoiles brillantes : "Les fleurs se sont parées pour
faire fête à la fleur de Joachim, et les étoiles ont quitté le ciel pour
venir près de l'Étoile", et tous souriaient, heureux du présage et de la
joie de ton père.
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Et Joseph, le frère de mon époux, dit : "Étoiles et gouttelettes. C'est vraiment
Marie !" Qui lui aurait dit alors que tu étais destinée à devenir son
étoile ? Quand il revint de Jérusalem, choisi pour être ton époux, tout
Nazareth voulait lui faire fête parce que grand était l'honneur qui lui était
venu du Ciel et venu de ses fiançailles avec toi, fille de Joachim et d'Anne, et tous voulaient
l'inviter à un banquet. 339> Mais lui, d'une volonté douce mais
ferme, refusa toute fête, étonnant tout le monde. En effet quel est l'homme
destiné à une union honorable et par un tel décret du Très-Haut qui ne fête
pas le bonheur de son âme, de sa chair et de son sang ? Mais lui disait :
"À grande élection, grande préparation". Et il gardait aussi la
continence de paroles et de nourriture, en plus de la continence proprement
dite qu'il avait toujours gardée, il passa ainsi ce temps dans le travail et
la prière, car je crois que chaque coup de marteau, chaque marque de son
ciseau était devenu oraison, s'il est possible de prier par le travail. Son
visage était comme extatique. Moi, j'allais ranger la maison, blanchir les
draps et toute chose laissés par ta mère, et que le temps avait jaunis, et je
le regardais pendant qu'il travaillait dans le jardin et la maison, pour les
refaire beaux comme si jamais ils n'avaient été à l'abandon, et je lui parlais
aussi... mais il était comme absorbé. Il souriait. Mais ce n'était pas à moi
ni à d'autres, à sa pensée qui n'était pas, non, la pensée de tout homme près
de ses noces. Cette dernière est un sourire de joie maligne et charnelle...
Lui... paraissait sourire aux anges invisibles de Dieu, parler avec eux et
leur demander conseil... Oh ! je suis bien certaine qu'ils lui indiquaient
comment te traiter ! Parce que, autre étonnement de Nazareth toute entière,
et presque de l'indignation de la part de mon Alphée, il recula les noces le plus possible, et on ne comprit
jamais comment à l'improviste il se décida avant le temps fixé . Et aussi, quand on
sut que tu étais mère, comme Nazareth s'étonna de sa joie contenue !... Mais même mon Jacques est un peu ainsi. Et il le devient de plus
en plus. Maintenant que je l'observe bien — je ne sais pourquoi, mais depuis
que nous sommes venues à Éphraïm, il me paraît tout changé — je
le vois ainsi... absolument comme Joseph. Regarde-le
maintenant aussi, Marie, alors qu'il se retourne encore pour nous regarder,
n'a-t-il pas l'air absorbé si habituel en Joseph, ton époux ? Il a ce sourire
dont on ne sait dire s'il est triste ou lointain. Il regarde et il a ce
regard prolongé, au-delà de nous, qu'avait si souvent Joseph. Te souviens-tu
comment Alphée le taquinait ? Il disait : "Frère : tu vois encore les
pyramides ?" Et lui secouait la tête sans parler, patient et secret en
ses pensées. Toujours peu bavard. Mais après que tu es revenue d'Hébron ! Il
ne venait même plus seul à la fontaine comme il le faisait auparavant et
comme tous le font. Ou avec toi, ou à son travail. 340> Et, sauf pour le
sabbat à la synagogue, ou quand il se rendait ailleurs pour affaires, personne ne peut dire qu'il ait vu Joseph aller ça et là pendant ces
mois. Puis vous êtes partis... Quelle angoisse de
ne plus rien savoir de vous après le massacre ! Alphée se rendit jusqu'à Bethléem...
"Partis" dirent-ils. Mais comment croire quand on vous hait à mort
dans une ville encore rouge du sang innocent et où fumaient les ruines et où
on vous accusait que c'était à cause de vous que ce sang avait été répandu ?
Il alla à Hébron, et puis au Temple, car Zacharie était de service. Élisabeth
ne lui donna que des larmes, Zacharie des paroles de réconfort. L'un et
l'autre, angoissés pour Jean, craignant de nouvelles atrocités, l'avaient
caché et tremblaient pour lui. De vous, ils ne savaient rien et Zacharie dit
à Alphée : "S'ils sont morts, leur sang est sur moi, car c'est moi qui
les ai persuadés de rester à Bethléem". Ma Marie ! Mon Jésus, qu'on
avait vu si beau à la Pâque qui suivit sa naissance ! Et ne savoir rien.
Pendant si longtemps ! Mais pourquoi jamais une nouvelle ?..."
"Parce qu'il valait mieux se taire. Là où nous étions, il y avait
beaucoup de Marie et de Joseph, et il valait mieux passer pour un couple
quelconque" répond tranquillement Marie, et elle dit en soupirant :
"Et c'étaient encore des jours heureux dans leur tristesse. Le mal était
encore si loin ! S'il manquait tant de choses à nos besoins humains, notre
esprit se rassasiait de la joie de t'avoir, mon Fils !"
"Maintenant aussi, Marie, tu l'as ton Fils. Il manque Joseph, c'est vrai
! Mais Jésus est ici et avec son amour complet d'adulte" observe Marie
d'Alphée.
Marie lève la tête pour regarder son Jésus. Son regard trahit son déchirement
malgré le léger sourire sur les lèvres, mais elle n'ajoute pas un mot.
Les apôtres se sont arrêtés pour les
attendre et se sont tous réunis, même Jacques et Jean qui étaient en arrière
de tous avec leur mère. Pendant qu'ils se reposent de la marche et que
certains mangent un peu de pain, la mère de
Jacques et Jean s'approche de Jésus et se prosterne devant Jésus
qui ne s'est même pas assis dans sa hâte de reprendre la marche.
Jésus l'interroge, car il est visible qu'elle désire Lui demander quelque
chose : "Que veux-tu, femme ? Parle."
"Accorde-moi une grâce, avant que tu t'en ailles, comme tu le dis."
"Et laquelle ?"
"Celle d'ordonner que mes deux fils, qui pour Toi ont tout quitté,
siègent l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, quand tu siégeras dans ta
gloire dans ton Royaume."
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341> Jésus regarde la femme et puis il regarde les deux
apôtres et leur dit : "C'est vous qui avez suggéré cette pensée à votre mère
en interprétant très mal mes promesses
d'hier. Le centuple pour ce que vous avez quitté, vous ne l'aurez pas
dans un royaume de la Terre. Vous aussi donc vous devenez avides et sots ?
Mais ce n'est pas vous. C'est déjà le crépuscule empoisonné des ténèbres qui
s'avance et l'air souillé de Jérusalem qui approche et vous corrompt et vous
aveugle... Moi, je vous dis que vous ne savez pas ce que vous demandez !
Pouvez-vous peut-être boire le calice que Moi je boirai
?"
"Nous le pouvons, Seigneur."
"Comment pouvez-vous le dire si vous n'avez pas compris quelle sera
l'amertume de mon calice ? Ce ne sera pas seulement l'amertume que je vous ai
décrite hier, mon amertume d'Homme de toutes les douleurs. Il y aura des
tortures que même si je vous les décrivais vous ne seriez pas en condition de
comprendre... Et pourtant, oui, puisque, bien qu'étant comme deux enfants qui
ne connaissent pas la portée de ce qu'ils demandent, puisque vous êtes deux
esprits justes et que vous m'aimez, certainement vous boirez à mon calice.
Cependant siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne dépend pas de Moi de vous
l'accorder. C'est une chose accordée à ceux auxquels mon Père l'a
préparée."
Les autres apôtres, pendant que Jésus parle encore, critiquent âprement la
demande des fils de Zébédée et de leur mère. Pierre dit à Jean : "Toi
aussi ! Je ne te reconnais plus pour ce que tu étais !"
Et l'Iscariote, avec son sourire de démon : "Vraiment les premiers sont
les derniers ! Temps de découvertes surprenantes..." et il rit jaune.
"Est-ce par hasard pour les honneurs, que nous avons suivi notre Maître
?" dit Philippe d'un ton de reproche.
Thomas, au contraire, pour excuser les deux, s'en prend à Salomé en lui
disant : "Pourquoi faire mortifier tes enfants ? Tu devais réfléchir, si
eux ne l'ont pas fait, et empêcher cela."
"C'est vrai.
Notre mère ne l'aurait pas fait" dit le Thaddée.
Barthélemy ne parle pas, mais son visage marque clairement sa désapprobation.
Simon le Zélote dit, pour calmer l'indignation : "Nous pouvons tous nous
tromper..."
Matthieu, André et Jacques d'Alphée ne parlent pas, mais visiblement ils
souffrent de l'incident qui entache la belle perfection de Jean.
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342> Jésus fait un geste pour imposer le silence et il dit :
"Et quoi ? D'une erreur va-t-il en venir un grand nombre ? Vous qui exprimez
des reproches indignés, ne vous apercevez-vous pas que vous péchez vous aussi
? Laissez tranquilles vos deux frères. Mon reproche suffit. Leur humiliation
est visible, leur repentir humble et sincère. Vous devez vous aimer entre
vous, vous soutenir mutuellement. Car, en vérité, aucun d'entre vous n'est
encore parfait. Vous ne devez pas imiter le monde et les hommes qui en font
partie. Dans le monde, vous le savez, les chefs des
nations les dominent et les grands exercent sur elles leur autorité au nom du
chef. Mais parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Vous ne devez pas avoir
la prétention de dominer les hommes, ni vos compagnons. Au contraire que
celui qui parmi vous veut devenir plus grand, se fasse votre ministre, et que
celui qui veut être le premier se fasse le serviteur de tous, comme l'a fait
votre Maître, Suis-je venu par hasard pour opprimer et dominer ? Pour être
servi ? Non, en vérité, non. Je suis venu pour servir. Et de même que le Fils
de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et pour donner sa
vie pour racheter un grand nombre, ainsi vous devrez savoir faire, si vous
voulez être comme je suis et où je suis. Maintenant, allez, et soyez en paix
entre vous comme je le suis avec vous."
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