|
414> La cène a été préparée
dans la salle toute blanche où Jésus a
parlé aux femmes disciples. C'est toute une splendeur de blanc et d'argent,
où mettent une nuance moins neigeuse et moins froide des bouquets de branches
de pommiers ou de poiriers, ou d'autres arbres fruitiers, candides comme la
neige, mais avec un léger souvenir de rose qui fait penser à de la neige
effleurée par un baiser d'une lointaine aurore. Elles se dressent de vases
pansus ou de grêles amphores d'argent, sur des tables et sur des coffrets et
des crédences qui sont le long des murs de la salle. Les fleurs répandent à
travers la salle l'odeur caractéristique des fleurs des arbres à fruit,
fraîche, un peu amère, du pur printemps...
Lazare entre dans la salle à côté de Jésus.
Derrière, deux par deux, ou en groupes plus nombreux, les apôtres. En dernier
lieu, les deux sœurs de Lazare avec Maximin.
Je ne vois pas les femmes disciples. Je
ne vois pas même Marie. Peut-être elles ont préféré rester dans la maison
autour de la Mère affligée.
On approche du crépuscule. Mais il reste quelques rayons de soleil pour
frapper la frondaison bruissante de quelques palmiers
qui forment un groupe à quelques mètres de la salle, et la cime d'un laurier
gigantesque où des passereaux se disputent avant de prendre leur sommeil.
Au-delà du palmier et du laurier, au-delà des haies de roses et de jasmins, des parterres de muguets et d'autres fleurs, et des plantes
odoriférantes, la tache blanche saupoudrée de vert tendre des premières
feuilles d'un groupe de pommiers ou de poiriers tardifs. Elle semble une nuée
restée accrochée dans les branches.
Haut de page
415> Jésus, en passant près d'une
amphore garnie de branches, observe : "Elles avaient déjà les premiers
petits fruits. Regarde ! À la cime des fleurs alors que plus bas la fleur est
déjà tombée et que l'ovaire se gonfle."
"C'est Marie qui a voulu les cueillir.
Elle en a apporté des bouquets aussi à ta Mère. Elle
s'est levée à l'aube, craignant qu'un jour de soleil de plus n'abîmât ces
fragiles corolles. J'ai appris depuis peu ce massacre, mais je n'en ai pas
été indigné comme les serviteurs agricoles. J'ai pensé, au contraire, qu'il
était juste de t'offrir toutes les beautés de la création, à Toi, Roi de
toutes les choses."
Jésus s'assoit en souriant à sa place et il regarde Marie qui, avec sa sœur, se
dispose à servir comme si elle était une servante, apportant les coupes pour
la purification et les serviettes, puis versant le vin dans les calices et
mettant les plateaux des mets sur la table à mesure que les serviteurs les
apportent de la cuisine ou les présentent, après les avoir découpés sur les
crédences.
Naturellement, si les sœurs servent avec courtoisie tous les convives, leur
empressement va spécialement aux deux convives qui leur sont les plus chers :
Jésus et Lazare.
À un certain moment Pierre, qui
mange avec appétit, observe : "Regarde ! Je m'en aperçois maintenant !
Tous les plats comme on les sert en Galilée. Il me semble... mais oui ! Il me
semble être à un repas de noces. Cependant ici le vin ne manque pas comme il manqua à Cana."
Marie sourit en versant à l'apôtre un nouveau calice de vin ambré, très
limpide, mais elle ne parle pas.
C'est encore Lazare qui explique : "En effet, c'était l'intention des
sœurs et spécialement de Marie : servir un repas dans lequel le Maître aurait
l'impression d'être dans sa Galilée, certainement meilleure, bien meilleure,
bien que pourtant imparfaite que ce qui se fait en cet endroit..."
"Mais pour le Lui faire penser, il aurait fallu Marie à cette table. À
Cana, elle y était. C'est par elle qu'arriva le miracle" observe Jacques
d'Alphée.
"Ce devait être un grand vin celui-là !"
Haut
de page
416> "Le vin est symbole de gaieté,
et devrait l'être aussi de fécondité, puisque c'est le jus de la vigne
féconde. Mais il ne me semble pas qu'il ait beaucoup
fécondé : Suzanne n'a pas d'enfant" dit l'Iscariote.
"Oh ! c'était un vin ! Il a fécondé notre esprit..." dit Jean,
rêvant un peu comme il l'est toujours quand il contemple en son intérieur les
miracles opérés par Dieu, Et il termine : "C'est par une vierge que cela
a été fait... et une influence de pureté descendit en celui qui le
goûta."
"Mais crois-tu Suzanne vierge ?" demande l'Iscariote en riant.
"Je n'ai pas dit cela. Vierge est la Mère du Seigneur. La virginité
découle de tout ce qui est accompli par elle. Je ne cesse de penser comme
sont virginisantes toutes les choses qui se font
par Marie..." et il rêve de nouveau, souriant à je ne sais quelle
vision.
"Bienheureux ce garçon ! Je crois qu'il ne se rappelle même plus le
monde en ce moment. Observez-le" dit Pierre en montrant Jean qui,
allongé sur son lit, déplace sans y penser des petits morceaux de pain,
oubliant de manger.
Jésus aussi se penche un peu pour regarder Jean qui est à un angle du côté de
la table disposée en U, et par conséquent un peu en arrière du Seigneur qui
est au milieu du côté central, avec son cousin Jacques à gauche et Lazare à
droite, et après Lazare, il y a le Zélote et
Maximin, comme après Jacques et l'autre
Jacques se trouve Pierre. Jean, au contraire, est entre André et Barthélemy, puis
il y a Thomas qui a Judas en face, avec Philippe et Matthieu, et
le Thaddée qui est exactement à l'angle
où commence la table longue, centrale.
Marie de Lazare sort
de la salle alors que Marthe met sur la table des plateaux remplis de
fleurs de figues nouvelles, de tiges vertes de fenouil et d'amandes fraîches
cueillies, des fraises ou des framboises, je ne sais, qui semblent encore
plus rouges au milieu des fenouils vert pâle et des fleurs et à côté des
amandes, des petits melons et autres fruits du même genre... qui me
rappellent les melons verts de la basse Italie, et des oranges dorées.
"Ces fruits déjà ? Je n'en ai vu nulle part de mûrs" dit Pierre en
écarquillant les yeux, en montrant les fraises et les melons.
"Ils sont venus en partie de la côte au-delà de Gaza où j'ai un jardin
de ces produits, et en partie des serres que j'ai au-dessus de la maison, les
pépinières des petites plantes plus délicates qu'il faut protéger de la
gelée. Un ami romain m'en a enseigné la culture... C'est tout ce qu'il m'a
appris de bon..." Lazare s'assombrit, Marthe soupire... Mais Lazare
redevient de suite l'hôte parfait qui n'attriste pas ses invités.
Haut
de page
417> "On est très habitué dans
les villas de Baïes et de
Syracuse, et le
long du golfe de Sybaris, à
cultiver ces délices par cette méthode pour les avoir de bonne heure. Mangez
: les derniers fruits des oranges de Lybie, les primeurs des melons d'Égypte,
qui ont poussé dans les solariums et en eux les fruits latins, et les amandes
blanches de notre patrie, les fèves tendres, les tiges digestives qui ont
goût d'anis... Marthe, as-tu pensé à l'enfant
?"
"J'ai pensé à tout. Marie a été émue en se rappelant l'Égypte..."
"Nous en avions quelques plantes dans notre pauvre
jardin. Dans les grandes chaleurs, c'était une fête de plonger les
melons dans le puits du voisin, qui était profond et frais, et en manger le
soir... Je me souviens... Et j'avais une chèvre gourmande qu'il fallait
garder car elle était avide de jeunes pousses et de fruits tendres..."
Jésus, qui parlait la tête un peu inclinée, lève la tête et il regarde les
palmiers qui bruissent dans le vent du soir qui tombe. "Quand je vois
ces palmiers... Toujours quand je les vois, je revois l'Égypte, sa terre
jaune et sableuse que le vent soulevait si facilement, et au loin tremblaient
dans l'air raréfié les pyramides... et les hauts fûts des palmiers... et la
maison où... mais il est inutile d'en parler. À chaque époque ses soucis...
et avec ses soucis sa joie... Lazare, me donnerais-tu quelques-uns de ces
fruits ? Je voudrais les apporter à Marie et à Matthias, je
ne crois pas que Jeanne en ait."
"Elle n'en a pas. Elle en parlait hier se proposant d'en mettre à Béther en
faisant construire des solariums. Mais je ne te les donne pas maintenant.
J'ai cueilli tout ce que j'en avais et pendant quelques jours on va manquer
de fruits mûrs. Je te les enverrai, ou plutôt, envoie les prendre d'ici
jeudi. Nous en préparerons une gracieuse corbeille pour ces enfants, n'est-ce
pas, Marthe ?"
"Oui, mon frère. Et nous y mettrons les petits lys des vallées qui
plaisent tant à Jeanne."
Marie-Magdeleine
rentre. Elle a dans les mains une amphore au col très fin, qui se termine par
un bec gracieux comme celui d'un oiseau. L'albâtre est d'une couleur
précieuse jaune rosé, comme certaines carnations de blondes. Les apôtres la
regardent, croyant peut-être qu'elle apporte quelque friandise rare. Mais
Marie ne va pas au centre, à l'intérieur de l'U de la table où se trouve sa
sœur. Elle passe derrière les lits-sièges, et va se placer entre celui de
Jésus et Lazare et celui où sont les deux Jacques.
Haut
de page
418> Elle ouvre le vase d'albâtre et
met sa main sous le bec, pour recueillir quelques gouttes d'un liquide filant
qui coule lentement de l'amphore ouverte. Une odeur pénétrante
de tubéreuse et d'autres essences, un parfum intense et très agréable se
répand à travers la salle. Mais Marie n'est pas contente du peu qui arrive.
Elle se penche et casse d'un coup sûr le col de l'amphore contre le coin du
lit de Jésus. Le col fin tombe par terre, répandant sur le marbre du pavé des
gouttes parfumées. Maintenant l'amphore a une large
ouverture et l'abondance de l'onguent en déborde en un jet épais.
Marie se place derrière Jésus et répand l'huile épaisse sur la tête de son
Jésus, elle en enduit toutes les boucles, les allonge et puis les met en
ordre, sur la tête adorée, avec le peigne qu'elle enlève de ses cheveux. La
tête blonde-rouge de Jésus resplendit comme de l'or foncé, très brillant
après cette onction. La lumière du lampadaire, que les serviteurs ont allumé,
se reflète sur la tête blonde du Christ, comme sur un très beau casque de
bronze cuivré. Le parfum est enivrant; il pénètre dans les narines, monte à
la tête, à force d'être piquant comme de la poudre à éternuer tant il est
pénétrant, répandu ainsi sans mesure.
Lazare tourne la tête en arrière. Il sourit en voyant avec quel soin Marie
oint et peigne les boucles de Jésus pour que sa tête paraisse en ordre après
l'odorante friction. Elle ne se soucie pas que ses tresses ne sont plus
maintenues par le large peigne qui aide les épingles à les tenir en place, et
elles tombent de plus en plus sur le cou, prêtes à tomber complètement sur
les épaules. Marthe aussi regarde et sourit. Les autres parlent entre eux à
voix basse et avec des expressions diverses sur le visage.
Mais Marie n'est pas encore satisfaite. Il y a encore beaucoup d'onguent dans
le vase brisé, et les cheveux de Jésus, si touffus qu'ils soient, en sont
déjà saturés. Alors Marie répète le geste d'amour d'un soir lointain. Elle
s'agenouille au pied du lit, dénoue les lacets des sandales de Jésus,
déchausse ses pieds et, plongeant dans le vase les longs doigts de sa très
belle main, elle en tire tout de qu'elle peut
d'onguent, et l'étend sur les pieds nus, doigt par doigt, puis sur la plante
et le talon et au-dessus à la cheville, qu'elle découvre en rejetant en
arrière le vêtement de lin, et afin sur le dos du pied, elle s'attarde sur
les métatarses où entreront les clous redoutables, insiste jusqu'à ce qu'elle
ne trouve plus de baume dans le creux du vase. Alors elle le brise contre le
sol et puis ayant les mains libres, enlève ses grosses épingles, défait
rapidement ses lourdes tresses et emporte avec cet écheveau d'or, vivant,
doux, coulant, ce qui reste de l'onction des pieds de Jésus, qui laissent
dégoutter le baume.
Haut de page
419> Judas jusque-là s'était tu,
observant d'un regard impur de luxure et d'envie la femme très belle et le
Maître dont elle oignait la tête et les pieds. Il élève la voix, seule voix
d'un reproche déclaré. Les autres, pas tous, mais certains, avaient
quelque peu murmuré ou fait un geste de désaccord étonné mais paisible. Mais
Judas, qui s'est même mis debout pour mieux voir l'onction des pieds du
Christ, dit avec mauvaise grâce : "Quel gaspillage inutile et païen !
Pourquoi le faire ? Et après cela, on ne veut pas que les Chefs du Sanhédrin
parlent de péché ! Ce sont des actes de courtisane lascive et ils ne
s'harmonisent pas avec la nouvelle vie que tu mènes, Ô femme. Ils rappellent
trop ton passé !"
L'insulte est telle que tous restent abasourdis. Elle est telle que tous
s'agitent, les uns s'assoyant sur leurs lits, les autres se levant. Tous
regardent Judas comme s'il était devenu subitement fou.
Marthe rougit. Lazare se lève brusquement en donnant un coup de poing sur la
table et il dit : "Dans ma maison..." mais ensuite il regarde Jésus
et s'arrête.
"Oui. Vous me regardez ? Tous, vous avez murmuré dans votre cœur. Mais
maintenant que je me suis fait votre écho et que j'ai dit ouvertement ce que
vous pensiez, vous voilà prêts à me donner tort. Je répète ce que j'ai dit.
Bien sûr je ne veux pas dire que Marie soit l'amante du Maître, mais je dis
que certains actes ne conviennent ni à Lui, ni à elle. C'est une action
imprudente, et même injuste. Oui. Pourquoi ce gaspillage ? Si elle voulait détruire
les souvenirs de son passé, elle pouvait me donner ce vase et cet onguent. Il
y avait au moins une livre de nard pur, et de grand prix ! Je l'aurais vendu
pour trois cent deniers au
moins car un nard de cette valeur va jusqu'à ce prix. Et je pouvais vendre le
vase qui était beau et précieux. J'aurais donné cet argent aux pauvres qui
nous assiègent. Il n'y en a jamais assez, et demain, à Jérusalem,
innombrables seront ceux qui demanderont une obole."
"Cela c'est vrai !" admettent les autres. "Tu pouvais en
employer un peu pour le Maître, et le reste..."
Marie de Magdala est comme sourde. Elle continue à essuyer les pieds du
Christ avec ses cheveux dénoués qui maintenant, surtout en bas, sont eux
aussi alourdis par l'onguent et plus foncés que sur le sommet de la tête. Les
pieds de Jésus sont lisses et doux avec leur couleur de vieil ivoire, comme
s'ils étaient couverts d'un nouvel épiderme. Et Marie chausse de nouveau les
sandales au Christ, et elle baise chaque pied avant et après de le chausser,
sourde à tout ce qui n'est pas son amour pour Jésus.
Haut
de page
420> Jésus la défend en posant une
main sur la tête de Marie inclinée dans le dernier baiser et en disant :
"Laissez-la faire. Pourquoi lui donnez-vous peine et ennui ? Vous ne
savez pas ce qu'elle a fait. Marie a accompli envers Moi une action juste et
bonne. Les pauvres il y en aura toujours parmi vous. Moi, je vais m'en aller.
Eux, vous les aurez toujours, mais Moi, bientôt, vous ne m'aurez plus. Aux
pauvres, vous pourrez toujours donner une obole. À Moi, d'ici peu, au Fils de
l'homme parmi les hommes, il ne sera plus possible de donner aucun honneur,
par la volonté des hommes et parce que l'heure est venue. Pour elle, l'amour
est lumière. Elle sent que je vais mourir et elle a voulu donner à l'avance à
mon corps les onctions pour sa sépulture. En vérité je vous dis que là où
sera prêchée la Bonne Nouvelle, on fera mémoire de son acte d'amour
prophétique. Dans le monde entier, dans tous les siècles. Plaise à Dieu de
faire de toute créature une autre Marie, qui ne calcule pas la valeur, qui ne
nourrit pas d'attachement, qui ne conserve pas de souvenir, même le plus
petit du passé, mais détruit et piétine tout ce qui est de la chair et du monde,
et se brise et se répand, comme elle a fait du nard et de l'albâtre, sur son
Seigneur et par amour pour Lui. Ne pleure pas, Marie. Je te répète, à cette
heure, les paroles que j'ai dites au pharisien
Simon et à Marthe ta sœur : "Tout t'est pardonné parce
que tu
as su aimer totalement". Tu as choisi la
meilleure part, et elle ne te sera pas enlevée. Va en
paix, ma douce brebis
retrouvée. Va en paix. Les pâturages de l'amour seront ta nourriture
éternellement. Lève-toi. Baise aussi mes mains qui t'ont absoute et bénie...
Combien elles en ont absous, bénis, comblés de bienfaits, mes mains ! Et
pourtant je vous dis que le peuple que j'ai comblé est en train de préparer
pour ces mains la torture..."
Il se fait un lourd silence dans la lourde atmosphère du parfum pénétrant.
Marie, les cheveux dénoués sur les épaules pour lui servir de manteau et sur
le visage pour lui servir de voile, baise la main droite que Jésus lui
présente, et ne sait pas en détacher les lèvres...
Marthe, émue, s'approche d'elle et rassemble ses cheveux, les tresse en la
caressant ensuite et en laissant couler les larmes sur les joues en essayant
de les essuyer...
Personne n'a plus envie de manger... Les paroles du Christ les rendent
pensifs.
Haut
de page
421> Le premier qui se lève, c'est
Jude d'Alphée. Il demande la permission de se retirer. Son
frère Jacques l'imite, et de même André et Jean. Il reste les autres, mais
déjà debout, occupés à se purifier les mains dans les bassins d'argent que
les serviteurs leur présentent. Marie et Marthe le font avec le Maître et
Lazare.
Un serviteur entre et se penche pour parler à Maximin. "Maître" dit
ce dernier après l'avoir écouté "il y a des personnes qui voudraient te
voir. Elles viennent de loin, disent-elles. Que faisons-nous ?"
Jésus appelle Philippe, Jacques de Zébédée et Thomas et ordonne :
"Allez, évangélisez, guérissez, agissez en mon nom. Annoncez que demain
je monterai au Temple."
"Sera-t-il bien de le dire, Seigneur ?" demande Simon le Zélote.
"Il est inutile de le taire, car c'est déjà dit par les ennemis, plus
que par les amis, dans la Cité Sainte. Allez !"
"Hum ! Tant que le savent les amis... on le sait. Mais eux ne trahissent
pas. Je ne sais pas comment peuvent le savoir les autres."
"Parmi les nombreux amis, il y a toujours quel qu’ennemi, Simon de
Jonas. Trop nombreux sont désormais... les amis, et avec trop de facilité on
les accueille comme tels. Quand on pense combien moi, j'ai dû prier et
attendre !... Mais c'était les premiers temps et on était circonspect. Puis
les triomphes ont ébloui et on ne fut plus circonspect. Et ce fut un mal.
Mais cela arrive à tous ceux qui sont victorieux. Les victoires offusquent la
limpidité du regard et affaiblissent la prudence dans l'action. Je parle de
nous disciples, naturellement, pas du Maître. Lui est parfait. Si nous étions
restés à douze, on ne devrait pas trembler par crainte de trahison !"
dit Judas de Kériot en mentant effrontément.
Il est impossible de décrire le regard que le Christ pose sur l'apôtre
traître. Un regard de rappel et de douleur infinis. Mais Judas n'y prête pas
attention. Passant devant la table, il se dirige pour sortir... Jésus le suit
du regard et quand il voit que réellement il sort, il lui demande : "Où
vas-tu ?"
"Dehors..." répond évasivement Judas.
"Hors de cette pièce, ou hors de la maison ?"
"Dehors... Ainsi... Pour marcher un peu."
*Ne pars pas, Judas. Reste avec Moi, avec nous..."
"Tes frères sont sortis et de même Jean avec André. Pourquoi ne dois-je
pas sortir, moi ?"
"Tu ne sors pas pour te reposer comme eux..."
Judas ne répond pas, mais entêté, il sort. Dans la salle, on ne parle plus.
Les hôtes et les quatre apôtres qui sont restés se regardent entre eux.
Haut de page
422> Jésus regarde dehors. Il
s'est levé pour aller à une fenêtre afin de suivre les mouvements de Judas.
Quand il le voit sortir de la maison avec le manteau qu'il a déjà endossé, et
se diriger vers le portail que de là on ne voit pas, il l'appelle à haute
voix : "Judas ! Attends-moi. J'ai quelque chose à te dire" et il
repousse doucement Lazare qui, devinant une douleur en son Maître, l'avait
entouré d'un bras à la taille, et il sort de la salle pour rejoindre Judas
qui a continué de marcher, bien que plus lentement. Il le rejoint à un bon
tiers de la distance de la maison à l'enceinte du jardin, près d'un bosquet
d'arbustes aux feuilles épaisses. Ces feuilles semblent de céramique vert
sombre, toutes parsemées de petites fleurs à trochet, et chaque fleur est une
petite croix avec de lourds pétales comme s'ils étaient faits de cire à peine
jaunie, au parfum intense. Je n'en connais pas le nom.
Il l'attire derrière ce massif et, en lui tenant la main toujours serrée sur
l'avant-bras, il lui demande de nouveau : "Où vas-tu. Judas ? Je t'en
prie, reste ici !"
"Toi qui sais tout, pourquoi me le demandes-tu ? Quel besoin as-tu de
demander ? Toi qui lis dans le cœur des hommes ? Tu sais que je vais chez mes
amis. Tu ne me permets pas d'y aller. Eux m'appellent. J'y vais."
"Tes amis ! Ta ruine dois-tu dire ! C'est vers elle que tu vas. Tu vas
vers tes vrais assassins. N'y va pas, Judas ! N'y va pas ! Tu vas commettre
un crime... Tu..."
"Ah ! tu as peur ? ! Tu as peur finalement ? ! Tu te sens homme,
finalement ! Tu es un homme ! Rien de plus qu'un homme ! Car l'homme seul a
peur de la mort. Dieu sait qu'il ne peut mourir. Si tu te sentais Dieu, tu
saurais que tu ne peux mourir et tu n'aurais pas peur. En effet, Toi,
maintenant, maintenant que tu sens la mort prochaine, tu l'as cette peur
commune à tous les hommes et tu cherches par tous les moyens à l'éloigner, et
tu vois partout et en toute chose un danger. Où sont tes belles audaces ? Où
sont tes affirmations pleines d'assurance que tu es content, que tu as soif
d'accomplir le Sacrifice ? Tu n'en as plus même un écho dans le cœur ! Tu
croyais qu'elle ne viendrait jamais cette heure, et alors tu faisais le
brave, le généreux, tu disais des phrases solennelles. Va ! Tu ne vaux pas
mieux que ceux auxquels tu reproches d'être hypocrites ! Tu nous as flattés
et trahis. Et nous qui avions pour Toi quitté toutes choses ! Nous, qui à
cause de Toi, sommes haïs ! Tu es la cause de notre ruine..."
Haut
de page
423> "Suffit. Va ! Va ! Il ne
s'est pas passé beaucoup d'heures depuis que tu m'as dit : "Aide-moi à rester. Défends-moi !" Je l'ai fait. À
quoi cela a-t-il servi ? Dis-moi encore une chose et réfléchis avant de la
dire. Est-ce ta pure volonté ? Celle d'aller chez tes amis, de les préférer à
Moi ?"
"Oui. C'est cela. Je n'ai pas besoin de réfléchir, car depuis
longtemps je n'ai que cette volonté."
"Et alors, va ! Dieu ne violente pas la liberté de l'homme" et
Jésus lui tourne le dos pour revenir lentement vers la maison. Quand il en
est proche, il lève la tête, attiré par le regard
que Lazare, toujours debout à la même place, tient fixé sur Lui. C'est un
visage bien pâle qui s'efforce de sourire à l'ami fidèle.
Il rentre dans la salle où les quatre apôtres parlent avec Maximin, pendant
que Marthe et Marie dirigent le travail des serviteurs qui remettent la salle
en ordre en enlevant les nappes et les serviettes qui ont servi pendant le repas.
Lazare est allé sur le seuil et entouré de nouveau Jésus à la ceinture et, en
passant devant un serviteur, il lui dit : "Apporte-moi le rouleau qui
est sur la table de mon cabinet de travail."
Il mène Jésus sur l'un de ces larges sièges qui sont dans l'encadrement des
fenêtres pour qu'il s'y assoie. Mais Jésus reste debout, s'efforçant de
prêter attention a ce que
Lui dit Lazare... Mais il est visible que sa pensée est ailleurs et qu'il a
le cœur très affligé, bien que quand il s'aperçoit qu'il est observé par les
apôtres, il sourit pour dissiper le soupçon qui existe dans le cœur de qui
l'a approché en l'entourant et qui bavarde avec son voisin et fait un clin
d'œil qui désigne le Maître.
Le serviteur revient avec le rouleau. Pierre qui a vu que ces parchemins
contiennent des choses plus élevées que ce que sa tête peut comprendre, se
retire en disant : "Les poissons ne mordent pas à certains appâts. Mieux
vaut parler avec Maximin d'arbres et de cultures."
Marthe continue son travail. Marie, tout en se taisant, prend part à la
conversation de Lazare qui signale au Maître certains passages écrits sur le
parchemin, en disant : "N'a-t-il pas une voyance singulière, ce païen,
plus que beaucoup d'entre nous ? Peut-être... s'il avait été ici pendant que
tu es notre Maître, il aurait été parmi tes disciples et un des meilleurs. Et
il t'aurait compris comme beaucoup d'entre nous n'en sont pas capables. Et ce
poème aurait attiré à son génie l'admiration pour Toi ! Tes paroles
recueillies et conservées par un esprit qui est lumineux tout en étant celui
d'un païen !
Haut
de page
424> Ta vie écrite par cette
intelligence ouverte et limpide ! Nous n'avons plus d'écrivains ni de poètes.
Tu es né trop tard, quand l'égoïsme et la corruption socioreligieuse ont
éteint en nous la poésie et le génie. Ce que, sans te connaître, ont écrit de
Toi nos sages et nos prophètes ne s'est pas rencontré dans la parole vivante
de l'un de ceux qui te suivent. Tes préférés, tes fidèles sont, pour la
plupart, des gens sans instruction. Et les autres... Non. Nous n'avons plus
des Qoléhet pour
transmettre aux foules les paroles de ta sagesse et ta figure. Nous ne les
avons plus, car il manque l'esprit et la volonté, plus que la capacité de le
faire. La partie la plus choisie humainement d'Israël, est sourde comme une
trompette détériorée, et ne sait plus chanter les gloires et les merveilles
de Dieu. Je crains que tout se perde ou soit altéré en partie par incapacité,
en partie par mauvaise volonté..."
"Cela n'arrivera pas. L'Esprit du Seigneur, quand il sera établi à
l'intérieur des cœurs, répétera mes paroles et en expliquera le sens. C'est
l'Esprit de Dieu qui parle sur les lèvres du Christ. Puis... Puis, Il parlera
directement aux esprits et Il rappellera mes paroles."
"Oh ! que ce soit bientôt ! Bientôt, parce que tes paroles sont si peu
écoutées et encore moins comprises. Je pense qu'il sera violent comme le feu
qui flambe, le rugissement de l'Esprit-Saint pour graver dans les esprits par
la violence ce qu'ils n'ont pas voulu accueillir parce que c'était plein de
douceur. Je pense que l'Esprit flamboyant brûlera de ses flammes les
consciences tièdes et engourdies pour écrire sur elles tes paroles. Le monde
devra t'aimer. Le Très-Haut le veut ! Mais quand sera-ce ?"
"Quand je me serai consumé dans le Sacrifice d'amour. Alors l'Amour
viendra. Il sera comme la belle flamme qui s'élève de la Victime immolée, et
cette flamme ne s'éteindra pas car le Sacrifice ne cessera pas. Une fois
établi, il durera pendant tout le temps de la Terre."
"Mais alors... Tu devrais être réellement immolé pour que cela arrive
?"
"C'est cela." Jésus fait son geste habituel d'adhésion à son propre
sort. Il étend les bras avec les mains tournées à l'extérieur et incline la
tête. Puis il la relève pour sourire à Lazare affligé, et il dit :
"Pourtant elle ne sera pas violente comme un rugissement la voix
immatérielle de l'Esprit d'Amour, mais elle sera douce comme l'amour, qui est
suave comme le vent de nisan et pourtant fort comme la mort. L'ineffable
ministère de l'Amour !
Haut de page
425> Le complément,
l'accomplissement de mon ministère. La perfection de mon ministère de
Maître... Je ne crains pas, comme tu le crains, que rien se perd de ce que
j'ai donné. Au contraire, je te dis en vérité, que des rayons de lumières
seront jetés sur mes paroles et que vous en verrez l'esprit. Moi, je m'en
vais sereinement parce que je confie ma doctrine à l'Esprit-Saint et mon
esprit à mon Père."
Il baisse la tête en réfléchissant, et puis il pose le rouleau qui a été à
l'origine de la conversation sur une espèce de haute crédence ou un coffre
d'ébène, ou d'un autre bois de couleur foncée, tout marqueté d'ivoire jaune,
que quatre serviteurs ont apporté de la pièce voisine et où Marthe range les
nappes les plus précieuses. Il dit ensuite : "Lazare, viens dehors. J'ai
besoin de te parler !"
|