|
|
"L'Évangile
tel qu'il m'a été révélé" |
aucun accent |
|
|
samedi 30 mars 30 (8 Nisan)
- Arrivée dans la salle fleurie de la cène 414 - Marthe et Marie servent les plats de la Galilée 415 - Jean se souvient du miracle de Cana 415 - Les fruits exotiques rappellent l'Égypte 416 - Marie-Madeleine répand ses parfums sur Jésus 417 - Surtout Judas se scandalise 419 - Marie-Madeleine est comme sourde 419 - Discours (C'est un acte d'amour prophétique) 420 - Demain Jésus montera au Temple 421 - Judas ment effrontément 421 - Il désobéit à Jésus 421 - Se montre tout à fait impénitent 422 - Lazare demande d'apporter un rouleau 423 - La voyance d'un païen 423 - Le rôle futur de l'Esprit Saint 424 - [Commentaire de Jésus] Voir la reprise de cette
vision dans les "Cahiers de 1944", 30 mars 1944 |
Accueil
>> Plan
du Site >> Sommaire
du Tome 8 8.47 |
||
|
414> La cène a été préparée dans la salle toute blanche où Jésus a parlé aux femmes disciples. C'est toute
une splendeur de blanc et d'argent, où mettent une nuance moins neigeuse et
moins froide des bouquets de branches de pommiers ou de poiriers, ou d'autres
arbres fruitiers, candides comme la neige, mais avec un léger souvenir de
rose qui fait penser à de la neige effleurée par un baiser d'une lointaine
aurore. Elles se dressent de vases pansus ou de grêles amphores d'argent, sur
des tables et sur des coffrets et des crédences qui sont le long des murs de
la salle. Les fleurs répandent à travers la salle l'odeur caractéristique des
fleurs des arbres à fruit, fraîche, un peu amère, du pur printemps... Lazare entre dans
la salle à côté de Jésus. Derrière, deux par deux, ou en groupes plus
nombreux, les apôtres. En dernier lieu, les deux sœurs de Lazare avec Maximin. Je ne vois pas les femmes disciples. Je ne vois pas même
Marie. Peut-être elles ont préféré rester dans la maison autour de la Mère
affligée. On approche du
crépuscule. Mais il reste quelques rayons de soleil pour frapper la
frondaison bruissante de quelques palmiers qui
forment un groupe à quelques mètres de la salle, et la cime d'un laurier gigantesque
où des passereaux se disputent avant de prendre leur sommeil. Au-delà du
palmier et du laurier, au-delà des haies de roses et de jasmins, 415> des parterres de muguets et d'autres fleurs, et des plantes
odoriférantes, la tache blanche saupoudrée de vert tendre des premières
feuilles d'un groupe de pommiers ou de poiriers tardifs. Elle semble une nuée
restée accrochée dans les branches. Jésus, en passant
près d'une amphore garnie de branches, observe : "Elles avaient déjà les
premiers petits fruits. Regarde ! A la cime des fleurs alors que plus bas la
fleur est déjà tombée et que l'ovaire se gonfle." "C'est Marie qui a voulu les cueillir. Elle en a apporté
des bouquets aussi à ta Mère. Elle s'est levé à
l'aube, craignant qu'un jour de soleil de plus n'abîmât ces fragiles
corolles. J'ai appris depuis peu ce massacre, mais je n'en ai pas été indigné
comme les serviteurs agricoles. J'ai pensé, au contraire, qu'il était juste
de t'offrir toutes les beautés de la création, à Toi, Roi de toutes les
choses." Jésus s'assoit en
souriant à sa place et il regarde Marie qui, avec sa sœur, se dispose à servir comme si elle était une
servante, apportant les coupes pour la purification et les serviettes, puis
versant le vin dans les calices et mettant les plateaux des mets sur la table
à mesure que les serviteurs les apportent de la cuisine ou les présentent,
après les avoir découpés sur les crédences. Naturellement, si les
sœurs servent avec courtoisie tous les convives, leur empressement va
spécialement aux deux convives qui leur sont les plus chers : Jésus et
Lazare.
Marie sourit en
versant à l'apôtre un nouveau calice de vin ambré, très limpide, mais elle ne
parle pas. C'est encore Lazare
qui explique : "En effet, c'était l'intention des sœurs et spécialement
de Marie : servir un repas dans lequel le Maître aurait l'impression d'être
dans sa Galilée, certainement meilleure, bien meilleure, bien que pourtant
imparfaite que ce qui se fait en cet endroit..." "Mais pour le
Lui faire penser, il aurait fallu Marie à cette table. A Cana, elle y était.
C'est par elle qu'arriva le miracle" observe Jacques d'Alphée. "Ce devait être
un grand vin celui-là !" "Le vin est
symbole de gaieté, et devrait l'être aussi de fécondité, puisque c'est le jus
de la vigne féconde. 416> Mais il ne me semble
pas qu'il ait beaucoup fécondé : Suzanne n'a pas
d'enfant" dit l'Iscariote. "Oh ! c'était un
vin ! Il a fécondé notre esprit..." dit Jean, rêvant un peu comme il l'est toujours quand
il contemple en son intérieur les miracles opérés par Dieu, Et il termine :
"C'est par une vierge que cela a été fait... et une influence de pureté
descendit en celui qui le goûta." "Mais crois-tu
Suzanne vierge ?" demande l'Iscariote en riant. "Je n'ai pas dit
cela. Vierge est la Mère du Seigneur. La virginité découle de tout ce qui est
accompli par elle. Je ne cesse de penser comme sont virginisantes
toutes les choses qui se font par Marie..." et il rêve de nouveau,
souriant à je ne sais quelle vision. "Bienheureux ce
garçon ! Je crois qu'il ne se rappelle même plus le monde en ce moment.
Observez-le" dit Pierre en montrant Jean qui, allongé sur son lit, déplace
sans y penser des petits morceaux de pain, oubliant de manger. Jésus aussi se penche
un peu pour regarder Jean qui est à un angle du côté de la table disposée en
U, et par conséquent un peu en arrière du Seigneur qui est au milieu du côté
central, avec son cousin Jacques à gauche et Lazare à droite, et après
Lazare, il y a le Zélote et Maximin, comme
après Jacques et l'autre Jacques se trouve Pierre.
Jean, au contraire, est entre André et Barthélemy, puis il y a Thomas qui a Judas en face,
avec Philippe et Matthieu, et le Thaddée qui est exactement à l'angle où commence la
table longue, centrale. Marie de Lazare
sort de la salle alors que Marthe met
sur la table des plateaux remplis de fleurs de figues nouvelles, de tiges
vertes de fenouil et d'amandes fraîches cueillies, des fraises ou des
framboises, je ne sais, qui semblent encore plus rouges au milieu des
fenouils vert pâle et des fleurs et à côté des amandes, des petits melons et
autres fruits du même genre... qui me rappellent les melons verts de la basse
Italie, et des oranges dorées. "Ces fruits déjà
? Je n'en ai vu nulle part de mûrs" dit Pierre en écarquillant les yeux,
en montrant les fraises et les melons. "Ils sont venus
en partie de la côte au-delà de Gaza où j'ai un jardin de ces produits, et en
partie des serres que j'ai au-dessus de la maison, les pépinières des petites
plantes plus délicates qu'il faut protéger de la gelée. Un ami romain m'en a
enseigné la culture... C'est tout ce qu'il m'a appris de bon..." Lazare
s'assombrit, Marthe soupire... Mais Lazare redevient de suite l'hôte parfait
qui n'attriste pas ses invités. 417> "On est très
habitué dans les villas de Baïes [1] et de Syracuse, [2] et le long du golfe
de Sybaris, [3] à cultiver ces
délices par cette méthode pour les avoir de bonne heure. Mangez : les
derniers fruits des oranges de Lybie, les primeurs des melons d'Égypte, qui
ont poussé dans les solariums et en eux les fruits latins, et les amandes
blanches de notre patrie, les fèves tendres, les tiges digestives qui ont
goût d'anis... Marthe, as-tu pensé à l'enfant ?" "J'ai pensé à
tout. Marie a été émue en se rappelant l'Égypte..." "Nous en avions
quelques plantes dans notre pauvre jardin. Dans les grandes
chaleurs, c'était une fête de plonger les melons dans le puits du voisin, qui
était profond et frais, et en manger le soir... Je me souviens... Et j'avais
une chèvre gourmande qu'il fallait garder car elle était avide de jeunes
pousses et de fruits tendres..." Jésus, qui parlait la tête un peu
inclinée, lève la tète et il regarde les palmiers qui bruissent dans le vent
du soir qui tombe. "Quand je vois ces palmiers... Toujours quand je les
vois, je revois l'Égypte, sa terre jaune et sableuse que le vent soulevait si
facilement, et au loin tremblaient dans l'air raréfié les pyramides... et les
hauts fûts des palmiers... et la maison où... mais il est inutile d'en
parler. A chaque époque ses soucis... et avec ses soucis sa joie... Lazare, me
donnerais-tu quelques-uns de ces fruits ? Je voudrais les apporter à Marie et à Matthias, je ne crois pas que
Jeanne en ait." "Elle n'en a
pas. Elle en parlait hier se proposant d'en mettre à Béther en faisant
construire des solariums. Mais je ne te les donne pas maintenant. J'ai
cueilli tout ce que j'en avais et pendant quelques jours on va manquer de
fruits mûrs. Je te les enverrai, ou plutôt, envoie les prendre d'ici jeudi.
Nous en préparerons une gracieuse corbeille pour ces enfants, n'est-ce pas,
Marthe ?" "Oui, mon frère.
Et nous y mettrons les petits lys des vallées qui plaisent tant à
Jeanne."
Elle ouvre le vase
d'albâtre et met sa main sous le bec, pour recueillir quelques gouttes d'un
liquide filant qui coule lentement de l'amphore ouverte. 418> Une odeur pénétrante de tubéreuse et d'autres essences, un
parfum intense et très agréable se répand à travers la salle. Mais Marie
n'est pas contente du peu qui arrive. Elle se penche et casse d'un coup sûr
le col de l'amphore contre le coin du lit de Jésus. Le col fin tombe par
terre, répandant sur le marbre du pavé des gouttes parfumées. Maintenant
l'amphore a une large ouverture et l'abondance de l'onguent en déborde en un
jet épais. Marie se place
derrière Jésus et répand l'huile épaisse sur la tête de son Jésus, elle en
enduit toutes les boucles, les allonge et puis les met en ordre, sur la tête
adorée, avec le peigne qu'elle enlève de ses cheveux. La tête blonde-rouge de
Jésus resplendit comme de l'or foncé, très brillant après cette onction. La
lumière du lampadaire, que les serviteurs ont allumé, se reflète sur la tête
blonde du Christ, comme sur un très beau casque de bronze cuivré. Le parfum
est enivrant; il pénètre dans les narines, monte à la tête, à force d'être
piquant comme de la poudre à éternuer tant il est pénétrant, répandu ainsi
sans mesure. Lazare tourne la tête
en arrière. Il sourit en voyant avec quel soin Marie oint et peigne les
boucles de Jésus pour que sa tête paraisse en ordre après l'odorante
friction. Elle ne se soucie pas que ses tresses ne sont plus maintenues par
le large peigne qui aide les épingles à les tenir en place, et elles tombent
de plus en plus sur le cou, prêtes à tomber complètement sur les épaules.
Marthe aussi regarde et sourit. Les autres parlent entre eux à voix basse et
avec des expressions diverses sur le visage. Mais Marie n'est pas
encore satisfaite. Il y a encore beaucoup d'onguent dans le vase brisé, et
les cheveux de Jésus, si touffus qu'ils soient, en sont déjà saturés. Alors
Marie répète le geste d'amour d'un soir lointain. Elle s'agenouille au pied
du lit, dénoue les lacets des sandales de Jésus, déchausse ses pieds et,
plongeant dans le vase les longs doigts de sa très belle main, elle en tire
tout de qu'elle peut d'onguent, et l'étend sur les pieds nus, doigt par
doigt, puis sur la plante et le talon et au-dessus à la cheville, qu'elle
découvre en rejetant en arrière le vêtement de lin, et afin sur le dos du
pied, elle s'attarde sur les métatarses où entreront les clous redoutables,
insiste jusqu'à ce qu'elle ne trouve plus de baume dans le creux du vase.
Alors elle le brise contre le sol et puis ayant les mains libres, enlève ses
grosses épingles, défait rapidement ses lourdes tresses et emporte avec cet
écheveau d'or, vivant, doux, coulant, ce qui reste de l'onction des pieds de
Jésus, qui laissent dégoutter le baume. 419> Judas jusque là s'était tu, observant d'un regard impur de
luxure et d'envie la femme très belle et le Maître dont elle oignait la tête
et les pieds. Il élève la voix, seule voix d'un reproche déclaré. Les
autres, pas tous, mais certains, avaient quelque peu murmuré ou fait un geste
de désaccord étonné mais paisible. Mais Judas, qui s'est même mis debout pour
mieux voir l'onction des pieds du Christ, dit avec mauvaise grâce :
"Quel gaspillage inutile et païen ! Pourquoi le faire ? Et après cela,
on ne veut pas que les Chefs du Sanhédrin parlent de péché ! Ce sont des
actes de courtisane lascive et ils ne s'harmonisent pas avec la nouvelle vie
que tu mènes, Ô femme. Ils rappellent trop ton passé !" L'insulte est telle
que tous restent abasourdis. Elle est telle que tous s'agitent, les uns
s'assoyant sur leurs lits, les autres se levant. Tous regardent Judas comme
s'il était devenu subitement fou. Marthe rougit. Lazare
se lève brusquement en donnant un coup de poing sur la table et il dit :
"Dans ma maison..." mais ensuite il regarde Jésus et s'arrête. "Oui. Vous me
regardez ? Tous, vous avez murmuré dans votre cœur. Mais maintenant que je me
suis fait votre écho et que j'ai dit ouvertement ce que vous pensiez, vous
voilà prêts à me donner tort. Je répète ce que j'ai dit. Bien sûr je ne veux
pas dire que Marie soit l'amante du Maître, mais je dis que certains actes ne
conviennent ni à Lui, ni à elle. C'est une action imprudente, et même
injuste. Oui. Pourquoi ce gaspillage ? Si elle voulait détruire les souvenirs
de son passé, elle pouvait me donner ce vase et cet onguent. Il y avait au
moins une livre de nard pur, et de grand prix ! Je l'aurais vendu pour trois
cent deniers [4] au moins car un nard
de cette valeur va jusqu'à ce prix. Et je pouvais vendre le vase qui était
beau et précieux. J'aurais donné cet argent aux pauvres qui nous assiègent.
Il n'y en a jamais assez, et demain, à Jérusalem, innombrables seront ceux
qui demanderont une obole." "Cela c'est vrai
!" admettent les autres. "Tu pouvais en employer un peu pour le
Maître, et le reste..." Marie de Magdala est
comme sourde. Elle continue à essuyer les pieds du Christ avec ses cheveux
dénoués qui maintenant, surtout en bas, sont eux aussi alourdis par l'onguent
et plus foncés que sur le sommet de la tête. Les pieds de Jésus sont lisses
et doux avec leur couleur de vieil ivoire, comme s'ils étaient couverts d'un
nouvel épiderme. Et Marie chausse de nouveau les sandales au Christ, et elle
baise chaque pied avant et après de le chausser, sourde à tout ce qui n'est
pas son amour pour Jésus. 420> Jésus la défend en posant une main sur la tête de Marie
inclinée dans le dernier baiser et en disant : "Laissez-la faire.
Pourquoi lui donnez-vous peine et ennui ? Vous ne savez pas ce qu'elle a
fait. Marie a accompli envers Moi une action juste et bonne. Les pauvres il y
en aura toujours parmi vous. Moi, je vais m'en aller. Eux, vous les aurez
toujours, mais Moi, bientôt, vous ne m'aurez plus. Aux pauvres, vous pourrez
toujours donner une obole. A Moi, d'ici peu, au Fils de l'homme parmi les
hommes, il ne sera plus possible de donner aucun honneur, par la volonté des hommes
et parce que l'heure est venue. Pour elle, l'amour est lumière. Elle sent que
je vais mourir et elle a voulu donner à l'avance à mon corps les onctions
pour sa sépulture. En vérité je vous dis que là où sera prêchée la Bonne
Nouvelle, on fera mémoire de son acte d'amour prophétique. Dans le monde
entier, dans tous les siècles. Plaise à Dieu de faire de toute créature une
autre Marie, qui ne calcule pas la valeur, qui ne nourrit pas d'attachement,
qui ne conserve pas de souvenir, même le plus petit du passé, mais détruit et
piétine tout ce qui est de la chair et du monde, et se brise et se répand,
comme elle a fait du nard et de l'albâtre, sur son Seigneur et par amour pour
Lui. Ne pleure pas, Marie. Je te répète, à cette heure, les paroles que j'ai dites
au pharisien Simon et à Marthe ta sœur : "Tout t'est pardonné parce
que tu as su aimer totalement". Tu as choisi la meilleure part, et elle ne te sera
pas enlevée. Va en paix, ma douce brebis retrouvée. Va en paix. Les
pâturages de l'amour seront ta nourriture éternellement. Lève-toi. Baise
aussi mes mains qui t'ont absoute et bénie... Combien elles en ont absous,
bénis, comblés de bienfaits, mes mains ! Et pourtant je vous dis que le
peuple que j'ai comblé est en train de préparer pour ces mains la
torture..." Il se fait un lourd
silence dans la lourde atmosphère du parfum pénétrant. Marie, les cheveux
dénoués sur les épaules pour lui servir de manteau et sur le visage pour lui
servir de voile, baise la main droite que Jésus lui présente, et ne sait pas
en détacher les lèvres... Marthe, émue,
s'approche d'elle et rassemble ses cheveux, les tresse en la caressant
ensuite et en laissant couler les larmes sur les joues en essayant de les
essuyer... Personne n'a plus
envie de manger... Les paroles du Christ les rendent pensifs. Le premier qui se
lève, c'est Jude d'Alphée. 421> Il demande la
permission de se retirer. Son frère Jacques l'imite, et de même André et
Jean. Il reste les autres, mais déjà debout, occupés à se purifier les mains
dans les bassins d'argent que les serviteurs leur présentent. Marie et Marthe
le font avec le Maître et Lazare. Un serviteur entre et
se penche pour parler à Maximin. "Maître" dit ce dernier après
l'avoir écouté "il y a des personnes qui voudraient te voir. Elles
viennent de loin, disent-elles. Que faisons-nous ?" Jésus appelle
Philippe, Jacques de Zébédée et Thomas et ordonne : "Allez, évangélisez,
guérissez, agissez en mon nom. Annoncez que demain je monterai au
Temple." "Sera-t-il bien
de le dire, Seigneur ?" demande Simon le Zélote. "Il est inutile
de le taire, car c'est déjà dit par les ennemis, plus que par les amis, dans
la Cité Sainte. Allez !" "Hum ! Tant que
le savent les amis... on le sait. Mais eux ne trahissent pas. Je ne sais pas
comment peuvent le savoir les autres." "Parmi les
nombreux amis, il y a toujours quelqu'ennemi, Simon
de Jonas. Trop nombreux sont désormais... les amis, et avec trop de facilité
on les accueille comme tels. Quand on pense combien moi, j'ai dû prier et
attendre !... Mais c'était les premiers temps et on était circonspect. Puis
les triomphes ont ébloui et on ne fut plus circonspect. Et ce fut un mal.
Mais cela arrive à tous ceux qui sont victorieux. Les victoires offusquent la
limpidité du regard et affaiblissent la prudence dans l'action. Je parle de
nous disciples, naturellement, pas du Maître. Lui est parfait. Si nous étions
restés à douze, on ne devrait pas trembler par crainte de trahison !"
dit Judas de Kériot en mentant effrontément. Il est impossible de
décrire le regard que le Christ pose sur l'apôtre traître. Un regard de
rappel et de douleur infinis. Mais Judas n'y prête pas attention. Passant
devant la table, il se dirige pour sortir... Jésus le suit du regard et quand
il voit que réellement il sort, il lui demande : "Où vas-tu ?" "Dehors..."
répond évasivement Judas. "Hors de cette
pièce, ou hors de la maison ?" "Dehors...
Ainsi... Pour marcher un peu." *Ne pars pas, Judas.
Reste avec Moi, avec nous..." "Tes frères sont
sortis et de même Jean avec André. Pourquoi ne dois-je pas sortir, moi
?" "Tu ne sors pas
pour te reposer comme eux..." Judas ne répond pas,
mais entêté, il sort. Dans la salle, on ne parle plus. Les hôtes et les
quatre apôtres qui sont restés se regardent entre eux. 422> Jésus regarde dehors. Il s'est levé pour aller à une fenêtre
afin de suivre les mouvements de Judas. Quand il le voit sortir de la maison
avec le manteau qu'il a déjà endossé, et se diriger vers le portail que de là
on ne voit pas, il l'appelle à haute voix : "Judas ! Attends-moi. J'ai
quelque chose à te dire" et il repousse doucement Lazare qui, devinant
une douleur en son Maître, l'avait entouré d'un bras à la taille, et il sort
de la salle pour rejoindre Judas qui a continué de marcher, bien que plus
lentement. Il le rejoint à un bon tiers de la distance de la maison à
l'enceinte du jardin, près d'un bosquet d'arbustes aux feuilles épaisses. Ces
feuilles semblent de céramique vert sombre, toutes parsemées de petites
fleurs à trochet, et chaque fleur est une petite croix avec de lourds pétales
comme s'ils étaient faits de cire à peine jaunie, au parfum intense. Je n'en
connais pas le nom. Il l'attire derrière
ce massif et, en lui tenant la main toujours serrée sur l'avant bras, il lui
demande de nouveau : "Où vas-tu. Judas ? Je t'en prie, reste ici !"
"Toi qui sais
tout, pourquoi me le demandes-tu ? Quel besoin as-tu de demander ? Toi qui
lis dans le cœur des hommes ? Tu sais que je vais chez mes amis. Tu ne me
permets pas d'y aller. Eux m'appellent. J'y vais." "Tes amis ! Ta
ruine dois-tu dire ! C'est vers elle que tu vas. Tu vas vers tes vrais
assassins. N'y va pas, Judas ! N'y va pas ! Tu vas commettre un crime...
Tu..." "Ah ! tu as peur
? ! Tu as peur finalement ? ! Tu te sens homme, finalement ! Tu es un homme !
Rien de plus qu'un homme ! Car l'homme seul a peur de la mort. Dieu sait
qu'il ne peut mourir. Si tu te sentais Dieu, tu saurais que tu ne peux mourir
et tu n'aurais pas peur. En effet, Toi, maintenant, maintenant que tu sens la
mort prochaine, tu l'as cette peur commune à tous les hommes et tu cherches
par tous les moyens à l'éloigner, et tu vois partout et en toute chose un
danger. Où sont tes belles audaces ? Où sont tes affirmations pleines
d'assurance que tu es content, que tu as soif d'accomplir le Sacrifice ? Tu
n'en as plus même un écho dans le cœur ! Tu croyais qu'elle ne viendrait
jamais cette heure, et alors tu faisais le brave, le généreux, tu disais des
phrases solennelles. Va ! Tu ne vaux pas mieux que ceux auxquels tu reproches
d'être hypocrites ! Tu nous as flattés et trahis. Et nous qui avions pour Toi
quitté toutes choses ! Nous, qui à cause de Toi, sommes haïs ! Tu es la cause
de notre ruine..." 423> "Suffit. Va ! Va ! Il ne s'est pas passé beaucoup d'heures
depuis que tu m'as dit : "Aide-moi à rester.
Défends-moi !" Je l'ai fait. A quoi cela a-t-il servi ? Dis-moi encore
une chose et réfléchis avant de la dire. Est-ce ta pure volonté ? Celle
d'aller chez tes amis, de les préférer à Moi ?" "Oui. C'est cela.
Je n'ai pas besoin de réfléchir, car depuis longtemps je n'ai que cette
volonté." "Et alors, va !
Dieu ne violente pas la liberté de l'homme" et Jésus lui tourne le dos
pour revenir lentement vers la maison. Quand il en est proche, il lève la
tête, attiré par le regard que Lazare, toujours debout à la même place, tient
fixé sur Lui. C'est un visage bien pâle qui s'efforce de sourire à l'ami
fidèle. Il rentre dans la
salle où les quatre apôtres parlent avec Maximin, pendant que Marthe et Marie
dirigent le travail des serviteurs qui remettent la salle en ordre en
enlevant les nappes et les serviettes qui ont servi pendant le repas. Lazare est allé sur
le seuil et entouré de nouveau Jésus à la ceinture et, en passant devant un
serviteur, il lui dit : "Apporte-moi le rouleau qui est sur la table de
mon cabinet de travail." Il mène Jésus sur
l'un de ces larges sièges qui sont dans l'encadrement des fenêtres pour qu'il
s'y assoie. Mais Jésus reste debout, s'efforçant de prêter attention a ce que
Lui dit Lazare... Mais il est visible que sa pensée est ailleurs et qu'il a
le cœur très affligé, bien que quand il s'aperçoit qu'il est observé par les
apôtres, il sourit pour dissiper le soupçon qui existe dans le cœur de qui
l'a approché en l'entourant et qui bavarde avec son voisin et fait un clin
d'œil qui désigne le Maître. Le serviteur revient
avec le rouleau. Pierre qui a vu que ces parchemins contiennent des choses
plus élevées que ce que sa tête peut comprendre, se retire en disant :
"Les poissons ne mordent pas à certains appâts. Mieux vaut parler avec
Maximin d'arbres et de cultures." Marthe continue son
travail. Marie, tout en se taisant, prend part à la conversation de Lazare
qui signale au Maître certains passages écrits sur le parchemin, en disant : "N'a-t-il
pas une voyance singulière, ce païen, plus que beaucoup d'entre nous ?
Peut-être... s'il avait été ici pendant que tu es notre Maître, il aurait été
parmi tes disciples et un des meilleurs. Et il t'aurait compris comme
beaucoup d'entre nous n'en sont pas capables. Et ce poème aurait attiré à son
génie l'admiration pour Toi ! Tes paroles recueillies et conservées par un
esprit qui est lumineux tout en étant celui d'un païen ! 424> Ta vie écrite par cette intelligence ouverte et limpide ! Nous
n'avons plus d'écrivains ni de poètes. Tu es né trop tard, quand l'égoïsme et
la corruption socioreligieuse ont éteint en nous la poésie et le génie. Ce
que, sans te connaître, ont écrit de Toi nos sages et nos prophètes ne s'est
pas rencontré dans la parole vivante de l'un de ceux qui te suivent. Tes
préférés, tes fidèles sont, pour la plupart, des gens sans instruction. Et
les autres... Non. Nous n'avons plus des Qoléhet [5] pour transmettre aux
foules les paroles de ta sagesse et ta figure. Nous ne les avons plus, car il
manque l'esprit et la volonté, plus que la capacité de le faire. La partie la
plus choisie humainement d'Israël, est sourde comme une trompette détériorée,
et ne sait plus chanter les gloires et les merveilles de Dieu. Je crains que
tout se perde ou soit altéré en partie par incapacité, en partie par mauvaise
volonté..." "Cela n'arrivera
pas. L'Esprit du Seigneur, quand il sera établi à l'intérieur des cœurs,
répétera mes paroles et en expliquera le sens. C'est l'Esprit de Dieu qui
parle sur les lèvres du Christ. Puis... Puis, Il parlera directement aux
esprits et Il rappellera mes paroles." "Oh ! que ce
soit bientôt ! Bientôt, parce que tes paroles sont si peu écoutées et encore
moins comprises. Je pense qu'il sera violent comme le feu qui flambe, le
rugissement de l'Esprit-Saint pour graver dans les esprits par la violence ce
qu'ils n'ont pas voulu accueillir parce que c'était plein de douceur. Je
pense que l'Esprit flamboyant brûlera de ses flammes les consciences tièdes
et engourdies pour écrire sur elles tes paroles. Le monde devra t'aimer. Le
Très-Haut le veut ! Mais quand sera-ce ?" "Quand je me
serai consumé dans le Sacrifice d'amour. Alors l'Amour viendra. Il sera comme
la belle flamme qui s'élève de la Victime immolée, et cette flamme ne
s'éteindra pas car le Sacrifice ne cessera pas. Une fois établi, il durera
pendant tout le temps de la Terre." "Mais alors...
Tu devrais être réellement immolé pour que cela arrive ?" "C'est
cela." Jésus fait son geste habituel d'adhésion à son propre sort. Il
étend les bras avec les mains tournées à l'extérieur et incline la tête. Puis
il la relève pour sourire à Lazare affligé, et il dit : "Pourtant elle
ne sera pas violente comme un rugissement la voix immatérielle de l'Esprit
d'Amour, mais elle sera douce comme l'amour, qui est suave comme le vent de
nisan et pourtant fort comme la mort. L'ineffable ministère de l'Amour ! 425> Le complément, l'accomplissement de mon ministère. La
perfection de mon ministère de Maître... Je ne crains pas, comme tu le crains,
que rien se perd de ce que j'ai donné. Au contraire, je te dis en vérité, que
des rayons de lumières seront jetés sur mes paroles et que vous en verrez
l'esprit. Moi, je m'en vais sereinement parce que je confie ma doctrine à
l'Esprit-Saint et mon esprit à mon Père." Il baisse la tête en
réfléchissant, et puis il pose le rouleau qui a été à l'origine de la
conversation sur une espèce de haute crédence ou un coffre d'ébène, ou d'un
autre bois de couleur foncée, tout marqueté d'ivoire jaune, que quatre
serviteurs ont apporté de la pièce voisine et où Marthe range les nappes les
plus précieuses. Il dit ensuite : "Lazare, viens dehors. J'ai besoin de
te parler !" |
|||
|
"Tout de suite.
Seigneur" et Lazare se lève du siège sur lequel il était assis et il
suit Jésus dans le jardin où la lumière baisse, car la dernière clarté du
jour est en train de mourir dans le ciel et faiblement encore le clair de
lune commence de se manifester. |
|||
[1] Baïes : Baiae ville d'eau près de Naples et lieu de plaisance des
romains.
[2] Syracuse en Sicile
[3] Sybaris dans le golfe de
Tarente au sud de l'Italie, célèbre pour la mollesse de ses habitants et leur
goût de la volupté (les sybarites)
[4] Trois cent deniers :
L'équivalent d'une année de travail d'un journalier. Reporté à l'époque
actuelle, ce serait le prix de 12 mois de salaire minimum (en France le SMIC
soit environ 12.000 euros)
[5] Qohélet
est l'autre nom de l'Écclésiaste donné pour désigner
le roi Salomon lui-même. "Paroles de Qohélet,
fils de David, roi à Jérusalem. Vanité des vanités, dit Qohélet;
vanité des vanités, tout est vanité…