|
347> L'aube arrive hésitante, avec peine. Et
l'aurore tarde étrangement, bien qu'il n'y ait pas de nuages dans le ciel.
Mais il semble que les astres aient perdu toute vigueur. De même qu'elle était
pâle la lune pendant la nuit, ainsi est pâle le soleil à son lever. Voilés...
Ils ont peut-être pleuré, eux aussi, pour avoir cet aspect voilé comme les
ont les yeux des bons qui ont pleuré et qui pleurent pour la mort du Seigneur
?
À peine Jean
comprend que les portes sont rouvertes, il sort, sourd aux supplications
maternelles. Les femmes se renferment dans la maison, encore plus craintives
maintenant que l'apôtre aussi s'en est allé.
Marie,
toujours dans sa pièce, les mains sur les genoux, regarde fixement par la
fenêtre qui s'ouvre sur un jardin pas très vaste mais suffisamment grand,
tout plein de roses fleuries le long des hautes murailles et de parterres
fantaisistes. Les touffes de lys, au contraire, n'ont pas encore les tiges
des futures fleurs, touffus, beaux, mais n'ayant que les feuilles. Elle
regarde, regarde et je crois qu'elle ne voit rien que ce qui est dans son
pauvre cerveau fatigué : l'agonie de son Fils.
Les femmes vont et viennent. Elles s'approchent, la caressent, la prient de
se restaurer... et chaque fois, avec leur venue, vient un flot d'un parfum
lourd, mélangé, étourdissant.
Haut
de page
348> Marie en éprouve chaque fois
un frisson, mais rien d'autre. Pas un mot, pas un geste, rien. Elle est
épuisée. Elle attend. Elle n'est qu'attente. Elle est Celle qui attend.
Un coup à la porte... Les femmes courent ouvrir. Marie se tourne sur son
siège sans se lever et fixe l'entrée entrouverte.
La Magdeleine
entre. "C'est Manaën...
Il voudrait qu'on l'emploie à quelque chose."
"Manaën... Fais-le entrer. Il a toujours été
bon. Mais je croyais que ce n'était pas lui..."
"Qui croyais-tu que c'était, Mère ?..."
"Après... après. Fais passer."
Manaën entre. Il n'est pas pompeux comme
d'habitude. Il a un vêtement très commun, d'un marron presque noir et un
manteau pareil. Pas de bijoux et pas d'épée. Rien. Il semble un homme aisé,
mais du peuple.
Il se penche d'abord pour saluer, les mains croisées sur la poitrine, puis il
s'agenouille comme devant un autel.
"Lève-toi et pardonne-moi si je ne réponds pas à ton inclination. Je ne
puis pas..."
"Tu ne dois pas. Je ne le permettrais pas. Tu sais qui je suis. Aussi je
te prie de me considérer comme ton serviteur. As-tu besoin de moi ? Je vois
que tu n'as pas un homme dans ton entourage. Je sais par Nicodème que tous se sont enfuis. Il
n'y avait rien à faire, c'est vrai, mais au moins Lui donner
le réconfort de nous voir. Moi... moi, je l'ai salué au Sixte, et ensuite je
ne l'ai pas pu car... Mais c'est inutile de le dire. Cela aussi fut voulu par
Satan. Maintenant je suis libre et je viens me mettre à ton service.
Commande, Femme."
"Je voudrais savoir et faire savoir à Lazare...
Ses sœurs sont en peine, et ma belle-sœur et l'autre Marie aussi. Nous voudrions
savoir si Lazare, Jacques, Jude et l'autre Jacques sont
saufs."
"Judas ?
L'Iscariote ! Mais il a trahi !"
"Jude, fils du frère de mon époux."
"Ah ! J'y vais" et il se lève. Mais en le faisant, il a un
mouvement de douleur.
"Mais tu es blessé ?"
"Hum !... oui. Ce n'est rien. Un bras qui me fait un peu souffrir."
"À cause de nous, peut-être ? Est-ce pour cela que tu n'étais pas
là-haut ?"
Haut
de page
349> "Oui, pour cela. Et
c'est seulement de cela que je souffre, pas pour la blessure. Le reste de
pharisaïsme, d'hébraïsme, de satanisme qui était en moi, car le satanisme est
devenu le culte d'Israël, est tout sorti avec ce sang. Je suis comme un petit
qui, après qu'on a coupé l'ombilic sacré, n'a plus de contact avec le sang
maternel, et les quelques gouttes qui restent encore dans le cordon coupé
n'entrent pas en lui, empêchées comme elles le sont par le lacet de lin. Mais
elles tombent... inutiles désormais. Le nouveau-né vit avec son cœur
et son sang. Ainsi de moi. Jusqu'à présent, je n'étais pas encore
complètement formé. Maintenant je suis arrivé à terme, et je viens, et j'ai été
mis au Jour. Je suis né d'hier. Ma mère, c'est Jésus de Nazareth. Et il
m'a enfanté quand il a poussé son dernier cri. Je sais... car je me suis
enfui dans la maison de Nicodème cette nuit. Seulement je voudrais le voir.
Oh ! quand vous irez au Tombeau, dites-le-moi. Je viendrai... Son visage de
Rédempteur, moi je l'ignore !"
"Il te regarde, Manaën. Tourne-toi."
L'homme, qui était entré avec la tête si inclinée et qui ensuite n'avait eu
d'yeux que pour Marie, se tourne presque épouvanté et il voit le Suaire . Il
se jette par terre pour adorer...
Et il pleure. Puis il se lève, il s'incline devant Marie et dit : "Je
vais."
"Mais c'est le sabbat. Tu le sais. Déjà ils nous accusent de violer la
Loi, à son instigation."
"Nous sommes pareils, car eux violent la loi de l'Amour. La première est
la plus grande. Lui le disait. Que le Seigneur te
réconforte." Il sort.
Et les heures passent. Comme elles sont lentes pour qui attend...
Marie se lève et, en s'appuyant aux meubles, elle se présente à l'entrée.
Elle cherche à traverser le vaste vestibule de l'entrée. Mais quand elle n'a
plus d'appui, elle vacille comme si elle était ivre. Marthe, qui
la voit de la cour qui est au-delà de l'entrée ouverte au bout du vestibule,
accourt.
"Où veux-tu aller ?"
"Là, à l'intérieur. Vous me l'avez promis."
"Attends Jean."
"C'est assez attendu. Vous voyez que je suis tranquille. Allez, puisque
vous avez fait fermer de l'intérieur et faites ouvrir. Moi, j'attends
ici."
Suzanne, car
toutes sont accourues, s'en va appeler le maître avec les clefs. Pendant ce
temps Marie s'appuie à la petite porte comme si elle voulait l'ouvrir par la
force de sa volonté. Voilà l'homme. Craintif, abattu, il ouvre et se retire.
Et Marie, aux bras de Marthe et de Marie d'Alphée, entre dans le Cénacle.
Haut
de page
350> Tout est encore comme à la
fin de la Cène. La suite des événements et l'ordre donné par Jésus ont empêché
qu'on ne dérange. Les sièges ont seulement été reportés à leur place. Et
Marie, qui pourtant n'avait pas été dans le Cénacle, va directement à la
place où était assis son Jésus. Il semble qu'une main la conduise. Elle
semble presque une somnambule tant elle est rigide dans son effort pour y
aller... Elle va, tourne autour du lit siège, se glisse entre lui et la
table... elle reste debout un moment et puis s'abat en travers de la table,
en éclatant en sanglots. Puis elle se calme. Elle s'agenouille et prie, la
tête appuyée au bord de la table. Elle caresse la nappe, le siège, la
vaisselle, le bord du grand plateau où était l'agneau, le grand couteau qui a
servi à découper, l'amphore mise devant cette place. Elle ne sait pas qu'elle
touche ce qu'a touché aussi l'Iscariote. Et elle reste comme hébétée, la tête
appuyée sur ses bras croisés, qu'elle a mis sur la table.
Toutes se taisent, jusqu'au moment où sa belle-sœur lui dit : "Viens
Marie. Craignons les juifs. Voudrais-tu qu'ils entrent ici ?"
"Non, non. C'est un lieu saint. Allons. Aidez-moi... Vous avez bien fait
de me le dire. Je voudrais aussi un coffre, beau, grand, fermé pour y
renfermer tous mes trésors."
"Demain, je te le fais apporter du palais. C'est le plus beau de la
maison. Il est robuste et sûr. Je te le donne avec joie" promet la
Magdeleine.
Elles sortent. Marie est vraiment épuisée. Elle vacille en franchissant les
quelques marches. Et si sa douleur est moins dramatique, c'est parce qu'elle
n'a plus la force d'être telle. Mais dans sa tranquillité, elle est encore
plus tragique.
Elles rentrent dans la pièce où elles étaient d'abord et, avant de retourner
à sa place, Marie caresse, comme si c'était un visage de chair, le Saint
Visage du Suaire.
Un autre coup à la porte. Les femmes se hâtent de sortir et d'entrouvrir la
porte. Marie dit de sa voix lasse : "Si c'étaient les disciples, et en
particulier Simon Pierre et Judas, qu'ils
viennent tout de suite me trouver."
Mais c'est Isaac le berger. Il
entre en pleurant après quelques minutes et se prosterne devant le Suaire et
puis devant la Mère, et il ne sait que dire. C'est elle qui dit : "Merci.
Il t'a vu et je t'ai vu. Je le sais. Il vous a regardé tant qu'il a
pu."
Haut
de page
351> Isaac pleure encore plus
fort. Il ne peut parler que quand il a fini de pleurer. "Nous ne
voulions pas nous en aller ,
mais Jonathas nous
en a prié. Les juifs menaçaient les femmes... et ensuite, nous n'avons plus
pu venir. Tout... tout était fini... Où devions-nous aller alors ? Nous nous
sommes dispersés à travers la campagne et quand il a fait nuit, nous nous
sommes réunis à moitié route entre Jérusalem et Bethléem. Il nous semblait
éloigner sa Mort en allant vers sa Grotte... Mais ensuite, nous avons senti
qu'il n'était pas juste d'aller là... C'était de l'égoïsme et nous sommes
revenus vers la ville... Et nous nous sommes trouvés sans savoir comment, à
Béthanie..."
"Mes fils !"
"Lazare !"
"Jacques !"
"Ils sont tous là. À l'aurore les champs de Lazare étaient couverts de
gens errants qui pleuraient... Ses inutiles amis et disciples !... Moi... je
suis allé chez Lazare et je croyais être le premier... Pas du tout, il y
avait déjà là tes deux fils, femme , et
le tien ,
avec André, Barthélemy, Matthieu.
C'est Simon le Zélote qui
les avait persuadés d'y aller. Et Maximin,
sorti de bon matin dans la campagne, en avait trouvé d'autres. Lazare les a
tous secourus et il y est encore occupé. Il dit que le Maître lui en avait
donné l'ordre et le Zélote dit la même chose."
"Mais Simon et Joseph, mes autres fils, où sont-ils ?"
"Je ne sais pas, femme. Nous étions
restés ensemble jusqu'au tremblement de terre. Puis... Je ne sais plus rien
de précis. Au milieu des ténèbres et des éclairs et des morts ressuscités et
du tremblement du sol et du tourbillon de l'air, j'ai perdu la tête. Je me
suis trouvé au Temple et je me demande encore comment j'ai pu être là-dedans,
au-delà de la limite sacrée. Pense qu'entre moi et l'autel des parfums, il
n'y avait qu'une coudée... Pense que là où j'avais les pieds, c'était réservé
aux prêtres de service !... Et... et j'ai vu le Saint des Saints !... Oui,
car le Voile du Saint est déchiré de haut en bas comme si l'aurait arraché la
volonté d'un géant... Si on m'avait vu là à l'intérieur, on m'aurait lapidé.
Mais personne n'y voyait plus. Je n'ai rencontré que des spectres de morts et
des spectres de vivants. Car ils paraissaient des spectres à la lueur des
éclairs, à la clarté des incendies et avec la terreur sur le visage..."
"Oh ! mon Simon !
mon Joseph
!"
"Et Simon Pierre ? Et Judas de Kériot ? Et Thomas et Philippe ?"
"Je ne sais pas Mère... Lazare m'a envoyé voir car on lui avait dit
qu'ils... vous avaient tués."
Haut
de page
352> "Va tout de suite alors
le tranquilliser. J'ai déjà envoyé Manaën. Mais va toi aussi et dis... et dis
que Lui seul a été tué. Et moi avec Lui. Et si tu vois d'autres disciples
amène-les là avec toi. Mais l'Iscariote et Simon Pierre, je les veux,
moi."
"Mère... pardonne-nous si nous n'avons pas fait davantage."
"Je pardonne tout... Va."
Isaac sort, Marthe et Marie, Salomé et Marie d'Alphée l'étouffent de prières,
de recommandations, d'ordres. Suzanne pleure doucement car personne ne lui
parle de son époux . C'est
alors que Salomé se souvient du sien et
qu'elle pleure elle aussi.
Silence de nouveau jusqu'à un nouveau coup à la porte.
Comme la ville est tranquille, les femmes ont moins peur. Mais quand par la
porte entrouverte elles voient se profiler le visage rasé de Longin, elles s'enfuient toutes
comme si elles avaient vu un mort dans son suaire ou le démon en personne. Le
maître de maison qui flânait dans le vestibule est le premier à s'enfuir.
Voilà qu'accourt la Magdeleine qui était avec Marie. Longin, avec un petit
sourire moqueur, involontaire sur les lèvres, est entré, et de lui-même il a
fermé la lourde porte. Il n'est pas en uniforme mais il a un vêtement gris et
court, sous un manteau foncé lui aussi.
Marie-Madeleine le regarde et lui, la
regarde. Puis, toujours adossé à la porte, Longin demande : "Puis-je
entrer sans contaminer personne et sans effrayer personne ? J'ai vu ce matin
à l'aurore le citoyen Joseph et
il m'a parlé du désir de la Mère. Je demande pardon de ne pas y avoir pensé
de moi-même. Voici la lance. Je l'avais gardée comme souvenir d'un... du Saint
des Saints. Oh ! pour cela, il l'est ! Mais il est juste que l'ait la Mère.
Pour les vêtements... c'est plus difficile. Ne le lui dites pas... mais
peut-être ont-ils été déjà vendus pour quelques deniers... C'est le droit des
soldats, mais j'essaierai de les trouver..."
"Viens. Elle est là."
"Mais je suis païen !"
"N'importe. Je vais le lui dire si tu le désires."
"Oh ! non... je ne pensais pas le mériter."
Marie-Madeleine va trouver la Vierge. "Mère, Longin est là dehors... Il
t'offre la lance."
"Fais-le passer."
Le maître de maison, qui est sur le seuil, bougonne : "Mais c'est un
païen."
"Je suis la Mère de tous, homme, comme Lui est le Rédempteur de
tous."
Haut
de page
353> Longin entre, et sur le
seuil salue à la romaine avec un geste du bras (il a enlevé son manteau) et
ensuite vocalement : "Ave, Domina. Un romain te salue : Mère du genre
humain. La vraie Mère. Moi, je n'aurais pas voulu être à... à... à
cette chose, mais j'en avais l'ordre. Cependant, si je sers à te donner
ce que tu désires, je pardonne au destin de m'avoir choisi pour cette
horrible chose. Voici" et il lui donne la lance enveloppée dans un drap
rouge, le fer seul, pas la hampe.
Marie la prend en devenant encore plus pâle. Ses lèvres s'effacent à cause de
sa pâleur. Il semble que la lance lui fait perdre son sang. Et elle tremble
jusqu'avec ses lèvres en disant : "Qu'il te conduise à Lui, à cause de
ta bonté."
"C'était l'unique Juste que j'aie rencontré dans le vaste empire de
Rome. Je regrette de ne l'avoir connu que par les paroles de mes compagnons.
Maintenant... c'est trop tard !"
"Non, fils. Lui a fini d'évangéliser. Mais son Évangile reste, dans son
Église."
"Où est son Église ?" Longin est légèrement ironique.
"Elle est ici. Aujourd'hui elle est frappée et dispersée, mais demain
elle se réunira comme un arbre qui remet en place sa chevelure après la
tempête. Et même s'il n'y avait plus personne, moi j'y suis. Et l'Évangile de
Jésus Christ, Fils de Dieu et le mien, est tout entier écrit dans mon cœur.
Je n'ai qu'à regarder mon cœur pour pouvoir le répéter."
"Je viendrai. Une religion, qui a pour chef un tel héros, ne peut être
que divine. Ave, Domina !"
Longin aussi s'en va.
Marie baise la lance où se trouve encore le Sang de son Fils... Et elle ne
veut pas enlever ce Sang, "rubis de Dieu sur la lance cruelle"
dit-elle...
La journée passe ainsi au milieu des éclaircies et des averses orageuses.
Jean revient seulement quand le soleil au zénith dit que c'est midi.
"Mère, je n'ai trouvé personne sauf... Judas de Kériot."
"Où est-il ?"
"Oh ! Mère ! Quelle horreur ! Il est
pendu à un olivier, enflé et noir, comme s'il était mort depuis des semaines.
Décomposé, horrible... Au-dessus de lui, les vautours, les corbeaux, que
sais-je, crient dans des rixes atroces... C'est leur vacarme qui m'a attiré
dans cette direction. J'étais sur la route du Mont des Oliviers, et sur un
talus j'ai vu ces tourbillons d'oiseaux noirs. J'y suis allé... Pourquoi ? Je
ne sais pas, et j'ai vu. Quelle horreur !..."
Haut
de page
354> "Quelle horreur ! Tu
dis bien. Mais au-dessus de la Bonté il y a eu la Justice. En effet la Bonté est
absente en ce moment... Mais Pierre ! Mais Pierre !... Jean, j'ai la lance.
Mais les vêtements... Longin n'en a pas parlé."
"Mère, j'ai l'intention d'aller au Gethsémani. Lui a été pris sans
manteau. Peut-être est-il encore là. Puis j'irai à Béthanie."
"Va. Va, pour le manteau... Les autres sont chez Lazare. Ne va donc pas
chez Lazare. Pas besoin. Va et reviens ici."
Jean
part en courant, sans prendre de nourriture. Comme Marie qui reste à jeun.
Les femmes ont mangé debout du pain et des olives tout en travaillant à leurs
baumes.
Jeanne de Chouza arrive avec Jonathas. C'est
un masque de pleureuse. Dès qu'elle voit Marie, elle dit : "Il m'a
sauvée ! Il m'a sauvée et Lui est mort ! Maintenant je voudrais ne pas avoir
été sauvée !"
C'est la Mère Douloureuse qui doit consoler
cette enfant guérie, mais restée d'une sensibilité morbide. Elle la console
et la fortifie en lui disant : "Tu ne l'aurais pas connu et aimé et tu
ne pourrais pas le servir maintenant. Combien il y aura à faire dans l'avenir
! Et nous devrons agir, puisque tu le vois... Nous sommes restées, et les
hommes se sont enfuis. C'est toujours la femme qui donne la vie. Pour le
Bien. Pour le Mal. Nous engendrerons la nouvelle Foi. D'elle nous sommes
remplies, déposée en nous par Dieu notre Époux. Et nous l'engendrerons à la
Terre, pour le bien du monde. Regarde, comme il est beau ! Comme il sourit et
mendie le saint travail que nous ferons ! Jeanne, moi je t'aime, tu le sais.
Ne pleure plus."
"Mais Lui est mort ! Oui, là il ressemble encore à un vivant. Mais
maintenant il n'est plus vivant. Qu'est le monde sans Lui ?"
"Il reviendra. Va, prie, attends. Plus tu croiras, plus tôt il
ressuscitera. C'est ma force cette croyance... Et seuls Dieu, Satan et moi,
nous savons quels assauts sont donnés à cette Foi dans sa Résurrection."
Jeanne aussi s'en va, mince et penché comme un lys trop chargé d'eau. Mais
après son départ, Marie retombe dans son tourment.
"À tous ! À tous je dois donner la force. Et qui me la donne à moi
?" Et elle pleure en caressant le Visage de l'image, car maintenant elle
est assise près du coffre sur lequel le Suaire est étendu.
Haut
de page
355> Joseph et Nicodème arrivent, et ils évitent aux
femmes de sortir pour acheter de la myrrhe et de l'aloès car ils en apportent
des sachets. Mais leur force cède devant le Visage imprimé sur la toile et
devant le visage ravagé de la Mère.
Ils s'assoient dans un coin après l'avoir saluée et se taisent, sérieux,
funèbres... puis ils s'en vont. Et elle n'a plus la force de parler, mais à
mesure que descend le soir, qu'avance un amas de nuages étouffant, elle
devient davantage une pauvre créature déchirée. Les ombres du soir sont aussi
pour elle comme pour ceux qui souffrent, la source d'une plus grande douleur.
Les autres aussi deviennent plus tristes et en particulier Salomé, Marie
d'Alphée et Suzanne. Mais pour elles, arrive enfin
le réconfort, car en groupe viennent Zébédée, l'époux de Suzanne et Simon et
Joseph d'Alphée. Les deux premiers restent dans le vestibule pendant qu'ils
expliquent que Jean les a trouvés en passant par le faubourg d'Ophel. Les deux autres, de leur côté, ont été trouvés
errant dans la campagne par Isaac, se demandant s'ils allaient revenir dans
la ville ou aller trouver leurs frères qu'ils supposaient à Béthanie.
Simon dit : "Où est Marie ? Je veux la voir" et, précédé par sa
mère, il entre et embrasse sa parente affligée.
"Tu es seul ? Pourquoi Joseph n'est-il pas avec toi ? Pourquoi vous
êtes-vous quittés ? Encore une brouille entre vous ? Vous ne devez pas. Vous
voyez ? La raison du désaccord est morte !" Et elle montre le Visage du
Suaire.
Simon le regarde et pleure. Il dit : "Nous ne nous sommes plus quittés,
et nous ne nous quitterons pas. Oui, la raison du désaccord est morte, mais
pas comme tu le crois. Elle est morte car, maintenant. Joseph a
compris... Joseph est dehors... et n'ose pas venir..."
"Oh ! non. Je ne fais jamais peur et je ne suis que pitié. J'aurais
pardonné même au Traître, mais je ne puis plus : il s'est tué."
Et elle se lève. Elle marche courbée en appelant : "Joseph ! Joseph
!"
Mais Joseph, noyé de pleurs, ne répond pas.
Elle vient à la porte, comme elle l'avait fait pour parler à Judas et, en
s'appuyant sur le chambranle, elle tend l'autre main et la pose sur la tête
du plus âgé et du plus tenace de ses neveux. Elle le caresse et dit :
"Laisse-moi m'appuyer à un Joseph ! Tout était paix et sérénité tant que
j'ai eu ce nom comme roi dans ma maison. Puis mon saint est mort... et tout
le bien humain de la pauvre Marie est mort aussi. Il m'est resté le bien
surnaturel de mon Dieu et Fils... Maintenant je suis la Délaissée...
Haut
de page
356> Mais si je puis être dans
les bras d'un Joseph que j'aime, et tu le sais si je t'aime, je me sentirai
moins délaissée. Il me semblera revenir en arrière, et pouvoir dire :
"Jésus est absent, mais il n'est pas mort. Il est à Cana, à Naïm pour des travaux, mais maintenant il
revient..." Viens, Joseph. Entrons ensemble là où Lui t'attend pour te
sourire. Il nous a laissé son sourire pour nous dire qu'il n'a pas de
rancœur."
Joseph entre, et elle le tient par la main, et comme il la voit assise, il
s'agenouille devant elle, la tête sur ses genoux et il sanglote :
"Pardon ! Pardon !"
"Ce n'est pas à moi, c'est à Lui que tu dois le demander."
"Il ne peut me le donner. Sur le Calvaire, j'ai cherché à attirer son
regard. Il a regardé tout le monde, mais pas moi... Il a raison... Je
l'ai connu et aimé comme Maître trop tard. Maintenant, c'est fini."
"Maintenant cela commence. Tu iras à Nazareth et tu diras :
"Je crois". Ta croyance aura une valeur infinie. Tu l'aimeras avec
la perfection des apôtres de l'avenir qui auront le mérite d'aimer le Jésus
connu seulement par l'esprit. Le feras-tu ?"
"Oui ! Oui ! Pour réparer. Mais je voudrais entendre de Lui une parole
et je ne l'entendrai jamais plus..."
"Le troisième jour il ressuscitera et il parlera à ceux qu'il aime. Tout
le monde attend sa Voix."
"Tu es bénie, toi qui peux croire..."
"Joseph ! Joseph ! Mon époux était ton oncle et il a cru à une chose qui
est encore plus difficile à croire que celle-ci. Il a su croire que la pauvre
Marie de Nazareth était l'Épouse et la Mère de Dieu. Pourquoi toi, neveu de
ce Juste et qui portes son nom, ne peux-tu croire qu'un Dieu puisse dire à la
Mort : "Suffit !" et à la Vie "Reviens !" ?"
"Je ne mérite pas cette foi, car j'ai été mauvais. J'ai été injuste avec
Lui. Mais toi... toi tu es la Mère. Bénis-moi. Pardonne-moi... Donne-moi la
paix..."
"Oui... Paix... Pardon... Oh ! Dieu ! Une fois j'ai dit : "Comme il
est difficile d'être les 'rédempteurs'
!. Maintenant je dis : "Comme il est difficile
d'être la Mère du Rédempteur !" Pitié, mon Dieu ! Pitié !... Va, Joseph.
Ta mère a tant souffert en ces heures. Réconforte-la... Je reste ici... avec
tout ce que j'ai de mon Enfant... Et mes larmes solitaires t'obtiendront la
Foi. Adieu, mon neveu. Dis à tous que je veux me taire... réfléchir...
prier... Je suis... Je suis une pauvre femme, tenue suspendue au-dessus d'un
abîme par un fil... Le fil, c'est ma Foi... Et votre manque de foi, car
personne ne sait croire totalement et saintement, heurte continuellement ce
fil... Et vous ne savez pas quelle fatigue vous m'imposez... Vous ne savez
pas que vous aidez Satan à me tourmenter. Va
!..."
357> Et Marie reste seule...
Elle
s'agenouille devant le Suaire. Elle baise le front, les yeux, la bouche de son
Fils et elle dit : "Ainsi ! Ainsi ! pour avoir de la force... Je dois
croire. Je dois croire. Pour tous."
|