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Vision du mercredi 22
août 1944
14> Je
vois un intérieur. Assise devant un métier, une femme d'un certain âge. À la voir, avec ses cheveux qui
autrefois étaient noirs, maintenant grisonnants, avec son visage sans rides
mais déjà plein de cet air sérieux qui vient avec l'âge, je dirais qu'elle peut
avoir de cinquante à cinquante-cinq ans, pas plus .
Je la vois qui tisse. La pièce est toute illuminée par la lumière qui pénètre
par la porte, ouverte sur un vaste jardin-potager, une petite propriété,
dirais-je, parce que le jardin se prolonge en ondulations qui aboutissent à
une verte pente . Cette femme est belle, avec ses traits spécifiquement
hébreux. L'œil est noir et profond je ne sais pourquoi il me rappelle celui
du Baptiste . Mais ce regard noble comme celui d'une reine est
rempli de douceur c’est comme si sur l'éclat d'un regard d'aigle s'étendait
un voile d'azur. Il est doux avec un léger voile de tristesse, comme si elle
pensait à des choses perdues.
Le teint est légèrement brun. La bouche, un peu large et bien dessinée, a une
expression austère, mais sans dureté. Le nez est long et fin légèrement
courbé a la base, un nez aquilin qui s'harmonise bien avec les yeux. Elle est
robuste mais pas grasse. Bien proportionnée et grande, comme on peut le
deviner alors qu'elle est assise.
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15> Il me semble
qu'elle tisse un rideau ou un tapis. Les navettes multicolores passent rapidement
sur une trame marron foncé. La partie déjà faite montre un vague
entrelacement de grecques et de rosaces dans lesquelles le vert, le jaune, le
rouge et un azur aux reflets de cuivre se croisent et se fondent en une
mosaïque.
La femme a un vêtement très simple et foncé. C’est un violet rouge qui paraît
emprunté au ton violet de certaines pensées.
Entendant frapper à la porte, elle se lève. Elle est assez grande. Elle
ouvre. Une femme lui demande : "Anne, veux-tu me donner ton
amphore ? Je la remplirai."
La femme emmène avec elle un petit gamin de cinq ans . Il s'attache tout de suite à la robe de celle qu'on
vient de nommer Anne. Elle le caresse, tout en allant dans une autre pièce
d'où elle rapporte une belle amphore de cuivre . Elle la présente à la visiteuse en lui disant :
"Toujours bonne, toi, avec la vieille Anne. Que Dieu te récompense en ce
petit et dans les enfants que tu as et que tu auras, toi
bienheureuse !" Anne pousse un soupir.
La femme la regarde, ne sachant que dire après ce soupir. Pour adoucir la
peine qu'elle devine, elle dit : "Je te laisse Alphée si cela ne
t'ennuie pas; ainsi je vais faire plus vite à te remplir plusieurs brocs et
jarres. "
Alphée est bien content de rester, et on s'explique pourquoi. La mère partie,
Anne lui passe le bras autour du cou et le porte au jardin. Elle le lève à la
hauteur d'une tonnelle de raisins d'un blond de topaze et lui dit :
"Mange, mange, c'est bon" et elle couvre de baisers le petit visage
tout barbouillé de jus de raisins que l'enfant égrène avidement. Puis elle
rit, elle rit et semble tout à coup plus jeune avec les nagées de perles qui
lui ornent la bouche et la joie qui éclate sur son visage effaçant les
années, lorsque l’enfant lui dit : "et maintenant, que vas-tu me
donner ?" et il la regarde écarquillant ses yeux d’un gris azur
sombre.
Elle rit plaisante et, en s'inclinant sur
ses genoux, elle dit : "Que me donneras-tu si je te donne... si je
te donne... devine quoi ?"
L'enfant, battant des mains, tout rieur : "Des baisers, des baisers
je t'en donnerai, Anne belle, Anne bonne, Anne maman !..."
Anne, quand elle l'entend dire : "Anne maman", pousse un cri
de tendresse et de joie. Elle serre contre son cœur le petit en disant :
"O joie ! Cher ! Cher ! Cher !" À chaque
"cher" un baiser descend sur les joues roses.
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16> Et puis ils vont à une étagère et d'un plat sortent des
galettes de miel. "Je les ai faites pour toi, beauté de la pauvre Anne,
pour toi, qui m'aimes bien ! Mais, dis-moi, combien
m'aimes-tu ?"
Et l'enfant, pensant à la chose qui l'a le plus impressionné, répond :
"Comme le Temple du Seigneur." Anne baise encore ses yeux pétillants
de vie, et l'enfant se frotte contre elle comme un petit chat. Sa mère va et
vient avec le broc plein. Elle rit sans rien dire. Elle les laisse à leurs
épanchements.
Un homme
âgé arrive du jardin. Il est un
peu moins grand qu'Anne, la tête couverte d'une chevelure toute blanche. Son
clair visage s'encadre dans un carré de barbe, deux yeux azur comme des
turquoises entre des cils d’un châtain clair presque blond. Son vêtement est
marron foncé.
Anne ne le voit pas, car elle tourne le dos à l'entrée. Il lui prend les
épaules en disant : "Et, pour moi, rien ?" Anne se
retourne et dit: "O Joachim, tu as fini ton travail ?" En même
temps le petit Alphée lui dit : "À toi aussi, à toi aussi" et.. quand le vieillard s'incline et l'embrasse, l'enfant
lui passe les bras autour du cou, lui caresse la barbe de ses petites mains
et l'embrasse.
Joachim aussi a son cadeau. Il va prendre, de sa main gauche, derrière son
dos une pomme , brillante, et dit à l'enfant qui lui tend avidement
les mains : "Attends que j'en fasse des bouchées. Tu ne peux la
manger comme ça. Elle est plus grosse que toi" et avec un couteau qu'il
porte à la ceinture, un couteau de jardinier, il en fait des tranches et des
bouchées. Il semble donner la becquée à un oiseau au nid tant il met de soin
à présenter les morceaux à la petite bouche ouverte qui ne cesse
d’ingurgiter.
"Mais regarde quels yeux, Joachim ! Ne dirait-on pas deux petits
fragments de la Mer de Galilée quand la brise du soir étend un voile de nuages sur le
ciel ?" Anne parle en tenant la main appuyée sur l'épaule de son
mari et en s'appuyant légèrement sur lui : un geste qui révèle un
profond amour d'épouse, un amour intact après de nombreuses années de mariage.
Et Joachim la regarde avec amour et marque son assentiment en disant :
"Très beaux ! Et ces cheveux frisés ? N'ont-ils pas la couleur
des blés mûrs ? Regarde à l'intérieur ce mélange d'or et de
cuivre."
"Ah ! si nous avions eu un enfant, c'est comme cela que je l'aurais
voulu, avec ces yeux et cette chevelure..." Anne s'est inclinée, agenouillée même, et
elle embrasse avec un soupir ces yeux gris azurés.
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17> Joachim soupire
lui aussi, mais il veut la consoler. Il met sa main sur la chevelure crépue
et blanchie d'Anne, et lui dit : "Il faut encore espérer. Dieu peut
tout. Tant qu'on est vivant, le miracle peut survenir surtout quand on L'aime
et l'on s'aime." Joachim
appuie fortement sur ces derniers mots.
Mais Anne se tait, humiliée, et baisse la tête pour dissimuler deux larmes
qui coulent et que voit, seul, le petit Alphée. Il est douloureusement
surpris de voir pleurer sa grande amie, comme il lui arrive parfois à lui. Il
lève sa petite main et essuie ces larmes.
"Ne pleure pas, Anne ! Nous sommes heureux tout de même. Moi, du
moins, parce que je t'ai, toi !"
"Et moi aussi, je suis heureuse par toi. Mais je ne t'ai pas donné un
enfant... Je pense avoir déplu au Seigneur, puisque il a rendu mon sein
infécond."
"O mon épouse ! En quoi veux-tu Lui avoir déplu, toi, toute
sainte ? Allons encore une fois au Temple. Pour cela. Pas seulement pour
la fête des Tabernacles. Faisons une longue prière... Peut-être
t'arrivera-t-il la même chose qu'à Sara ... à Anne
d'Elqana
. Elles ont longtemps attendu et se croyaient réprouvées
à cause de leur stérilité. Au contraire dans le Ciel de Dieu se préparait
pour elles un fils saint. Souris, mon épouse. Ton chagrin m'est plus
douloureux que de n'avoir pas de postérité... Nous porterons Alphée avec
nous. Nous le ferons prier, lui qui est innocent... et Dieu prendra sa prière
et la nôtre, et nous exaucera."
"Oui, faisons un vœu au Seigneur; il sera à Lui, notre enfant. Pourvu
qu'Il nous le donne ... Oh ! m'entendre appeler
"maman" !"
Et Alphée, spectateur étonné et innocent : "Moi, je t'appelle
ainsi."
"Oui, ma joie, mon chéri... mais tu as une maman, toi, et moi, je n'ai
pas d'enfant..."
La vision cesse.
Je me rends compte qu'avec
cette vision commence le cycle de la naissance de Marie. J'en suis charmée,
je le désirais tant.
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