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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
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nuit du samedi 23 au dimanche 24 février 30 (2/3 Wé-Adar)
- Jésus médite à
l'abri d'un ouragan 181 - Trempé, Samuel
monologue près du feu 182 - Jésus
incognito lui fournit des branches 182 - Lui offre un
vêtement et de la nourriture 183 - Jésus se nomme
"Pitié" 184 - Le nouveau
venu s'identifie 184 - Il exprime sa
haine contre Jésus de Nazareth 184 - Se croit en présence
d'un disciple de Jésus 186 - Qui prend la
défense de son Maître 186 - Discours
(Consciemment tu veux tuer un innocent) 187 - Jésus se fait
reconnaître 188 - Discours (Je
te laisse libre de me tuer 188 - Se fait disciple de Jésus 191 - Est présenté
aux apôtres 192 |
Accueil >> Plan du Site >> Sommaire du Tome 8 8.22 |
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181> Jésus est seul et encore dans la caverne. Un feu brille
pour donner de la lumière et de la chaleur, et il se produit une forte odeur
de résine et de fagot dans l'antre, au milieu des crépitements et des
étincelles. Jésus s'est retiré dans le fond, dans une crevasse où on a jeté
des branches sèches et il y reste en méditation. La flamme ondoie de temps à
autre, baisse ou se ravive successivement par suite des coups de vent qui
courent à travers les bois et pénètrent en mugissant à l'intérieur de la
caverne qui résonne comme un buccin. Ce n'est pas un vent continu. Il tombe,
puis se relève comme les flots de la mer en temps de grande marée. Quand il
souffle fort, la cendre et les feuilles sèches sont poussées vers l'étroit
corridor rocheux d'où Jésus est venu dans la grotte plus grande, et la flamme
penche jusqu'à lécher le sol de ce côté, puis une fois tombé le coup de vent,
elle se redresse encore frétillante et recommence ensuite à flamber toute
droite. Jésus ne s'en occupe pas. Il médite. Puis, au bruit du vent, s'unit
celui de la pluie qui, d'abord rare, puis serrée, frappe les feuillages des
fourrés. Un véritable ouragan a vite fait de changer les sentiers en petits
torrents bruyants. Et maintenant c'est le bruit de l'eau qui domine car le
vent tombe peu à peu. La lumière très relative d'un crépuscule orageux, et
celle du feu qui, faute d'aliment, rougit mais ne flambe plus, éclaire à
peine la caverne, et dans les coins c'est déjà l'obscurité complète. Jésus
avec ses vêtements sombres n'est plus visible. Son visage est penché sur ses
genoux qu'il tient relevés et c'est à peine, quand il le relève, si on voit une blancheur se détacher sur la paroi obscure. 182> Un bruit de pas et des
mots haletants comme de quelqu'un qui est las et épuisé hors de la grotte sur
le sentier, et puis une ombre obscure d'où l'eau dégoutte de tous côtés se
profile dans le vide de l'entrée. L'homme, car c'est un homme à la barbe
touffue et noire, pousse un "oh !" de soulagement et il jette à
terre son couvre-chef détrempé par l'eau, secoue son manteau et monologue :
"Hum ! Tu as beau le secouer, Samuel ! Il semble tombé dans la cuve d'un foulon !
Et les sandales ? Des barques ! Des barques au fond du fleuve ! Je suis
trempé jusqu'à la peau ! Regarde ici ces ruisseaux qui tombent des cheveux !
On dirait une gouttière rompue qui laisse passer l'eau par mille trous. On
commence bien ! A-t-il peut-être de son côté Belzébuth qui le défende ? Hum !
La mise est belle... mais..." Il s'assied sur une pierre près du feu. Il
n'y a plus de flammes mais des tisons rouges qui forment des dessins
étranges, dernière trace de vie du bois consumé. Il essaie de le raviver en
soufflant dessus. Il enlève ses sandales et cherche à essuyer ses pieds
boueux avec un pan du manteau moins trempé que le reste. Mais c'est avec de
l'eau qu'il s'essuie. Le mal qu'il se donne ne sert qu'à enlever la boue de
ses pieds pour la mettre sur le manteau. Il continue de monologuer :
"Maudits soient-ils, et lui, et tous ! Et j'ai perdu aussi ma bourse.
Certainement ! C'est encore bien si je n'ai pas perdu la vie... "C'est
le chemin le plus sûr" ont-ils dit. Oui ! Mais eux ne le suivent pas !
Si je ne voyais pas cette flamme ! Qui a pu l'allumer ? Quelque malheureux
comme moi. Où sera-t-il maintenant ? Là, il y a un trou... Peut-être une
autre grotte... N'y aurait-il pas des larrons, eh ? Mais... quel sot je suis
! Que pourraient-ils me prendre si je n'ai pas la moindre piécette ? Mais peu
importe. Ce feu est plus qu'un trésor. Si je pouvais avoir quelques branches
pour le raviver ! Je me déshabillerais, je sécherais mes vêtements. Ohé,
dis-je ! Je n'ai que ce vêtement jusqu'à mon retour !..." "Si tu veux des
branches, ami, il y en a ici" dit Jésus sans quitter sa place. L'homme, qui tournait
le dos à Jésus, sursaute en entendant cette voix inattendue et il bondit sur
ses pieds en se retournant. Il paraît effrayé. "Qui es-tu ?"
demande-t-il en écarquillant les yeux pour essayer de voir. "Un voyageur
comme toi. C'est Moi qui ai allumé le feu et je suis content qu'il t'ait
servi pour te diriger." Jésus s'avance avec une brassée de bois et la
jette près du feu en ordonnant : "Ravive la flamme avant que la cendre
couvre tout. 183> Je n'ai pas d'amadou
ni de briquet car celui qui me l'a prêté s'en est allé après le coucher du
soleil." Jésus parle amicalement, mais il ne s'avance pas pour que le
feu l'éclaire. Au contraire, il retourne dans son coin en restant plus que
jamais enveloppé dans son manteau. L'homme, pendant ce
temps, se penche pour souffler fort sur des feuilles qu'il a jetées sur le
feu et reste ainsi, occupé, jusqu'à ce que la flamme jaillisse. Il rit en
jetant des branches de plus en plus grosses qui refont la flamme. Jésus est
retourné s'asseoir à sa place et il l'observe. "Maintenant je
devrais me déshabiller pour faire sécher mes vêtements. Je préfère rester nu
qu'ainsi trempé. Mais je n'y arrive pas. Une côte s'est éboulée et je me suis
trouvé sous un éboulis de terre et d'eau. Ah ! Maintenant je suis frais !
Regarde ! J'ai déchiré mon vêtement. Voyage maudit ! Si encore j'avais
transgressé le sabbat ! Mais non, je me suis arrêté jusqu'au coucher du
soleil. Après... Et maintenant comment vais-je faire ? Pour me sauver, j'ai
laissé aller ma bourse et maintenant elle sera dans la vallée, ou accrochée
dans quelque buisson qui sait où..." "Voici mon
vêtement. Il est sec et chaud. À Moi, le manteau me suffit. Prends-le. Je
suis sain, ne crains pas." "Et bon. Un bon
ami. Comment te remercier ?" "En m'aimant
comme un frère." "En t'aimant
comme un frère ! Mais tu ne sais pas qui je suis, et si j'étais mauvais, voudrais-tu
de mon amour ?" "Je le voudrais
pour te rendre bon." L'homme, qui est
jeune, à peu près de l'âge de Jésus, baisse la tête et réfléchit. Il a le
vêtement de Jésus dans les mains, mais il ne le voit pas. Il réfléchit et machinalement
il se le passe sur la peau nue car il s'est déshabillé même de ses
sous-vêtements. Jésus, qui était
revenu dans son coin, lui demande : "Quand as-tu mangé ?" "À sexte.
J'aurais dû manger en arrivant dans le village, dans la vallée. Mais je me
suis égaré et j'ai perdu ma bourse et mon argent." "Voici. J'ai
encore ici des restes de nourriture. Ils devaient me servir pour demain, mais
prends-les. À Moi, le jeûne ne me pèse pas." "Mais... si tu
dois marcher, tu auras besoin de forces..." "Oh ! je ne vais
pas loin : à Éphraïm seulement..." "À Éphraïm ?! Tu
es samaritain ?" "Cela
t'indispose ? Je ne suis pas samaritain." 184> "En effet... tu as l'accent de Galilée. Qui es-tu ?
Pourquoi ne découvres-tu pas ton visage ? Tu dois te cacher parce que tu es
coupable ? Je ne te dénoncerai pas." "Je suis un
voyageur. Je te l'ai dit déjà. Mon Nom ne te dirait rien, ou te dirait trop.
Et du reste ? Qu'est le nom ? Quand je t'offre un vêtement pour tes membres
glacés, du pain pour ta faim, et surtout ma pitié pour ton cœur. As-tu
peut-être besoin de savoir mon Nom pour te sentir refait par les vêtements
secs, la nourriture et l'affection ? Mais si tu veux me donner un nom,
appelle-moi "Pitié". Je n'ai rien de honteux qui m'oblige à me
cacher. Mais ce n'est pas pour cela que tu laisserais de me dénoncer. Car tu
as en ton cœur un dessein qui n'est pas bon, et une mauvaise pensée donne
pour fruit de mauvaises actions." L'homme sursaute et
va près de Jésus. Mais de Jésus il ne voit que les yeux et même ceux-ci sont
voilés par les paupières qui sont baissées. "Mange, mange,
mon ami. Il n'y a rien d'autre à faire." L'homme revient près
du feu et il mange lentement sans parler. Il est pensif. Jésus est tout
pelotonné dans son coin. L'homme se restaure peu à peu. La chaleur du feu, le
pain et la viande rôtie que Jésus lui a donné, le mettent en train. Il se
lève, s'étire, tend le cordon, qui lui servait de ceinture, d'un éclat de
roche à un piton rouillé fixé là à l'intérieur qui sait par qui et depuis
quand, et il étend dessus son vêtement, son manteau, son couvre-chef pour les
faire sécher. Il secoue ses sandales et les présente à la flamme qu'il alimente
généreusement. Jésus semble
sommeiller. L'homme s'assoit à son tour et réfléchit, puis il se tourne pour
regarder l'Inconnu. Il demande : "Tu dors ?" Jésus répond :
"Non. Je réfléchis et je prie." "Pour qui
?" "Pour tous les malheureux,
de toutes sortes. Et il y en a tant !" "Tu es un
pénitent ?" "Je suis un
pénitent. La Terre a grand besoin de pénitence pour donner aux faibles qui
l'habitent la force de repousser Satan." "Tu as bien dit.
Tu parles comme un rabbi. Moi, je m'y connais car je suis saphorim
[1]. Je suis avec le
rabbi Jonathas ben Uziel, son plus cher
disciple. Et maintenant, si le Très-Haut m'assiste, je lui deviendrai encore
plus cher. Mon nom sera exalté par tout Israël." Jésus ne réplique
rien. 185> L'autre, après un
moment, se lève et vient s'asseoir près de Jésus. Il dit, en lissant
ses cheveux avec la main car ils sont presque secs et en remettant sa barbe
en forme : "Écoute. Tu as dit que tu vas à Ephraïm. Mais y vas-tu par
hasard ou y résides-tu ?" "J'habite à
Éphraïm." "Mais tu n'es
pas samaritain, as-tu dit !" "Je le répète :
je ne suis pas samaritain." "Et qui peut
habiter là sinon... Écoute : on dit que c'est à Éphraïm que s'est réfugié le
Rabbi de Nazareth, le proscrit, le maudit. Est-ce vrai ?" "C'est vrai.
Jésus, le Christ du Seigneur, est là." "Ce n'est pas le
Christ du Seigneur ! C'est un menteur ! C'est un blasphémateur ! C'est un
démon ! C'est la cause de tous nos malheurs. Et il ne se dresse pas pour
l'abattre quelqu'un qui venge tout un peuple !" s'écrie-t-il avec une
haine fanatique. "Il t'a peut-être
fait du mal pour que tu en parles avec de tels accents de haine ?" "À moi, non.
C'est à peine si je l'ai vu une fois pour les Tabernacles, et dans un tel
tumulte que j'aurais du mal à le reconnaître [2]. Car, si je suis
disciple du grand rabbi Jonathas ben Uziel, c'est depuis peu que je suis définitivement au
Temple, Tout d'abord... je ne le pouvais pas pour plusieurs raisons, et c'est
seulement quand le rabbi était à sa maison que j'étais à ses pieds pour boire
justice et doctrine. Mais Toi... Tu m'as demandé si je le hais et j'ai senti
un reproche caché dans tes paroles. Tu es peut-être un partisan du Nazaréen
?" "Non, je ne le
suis pas. Mais quiconque est juste condamne la haine" "La haine est
sainte quand elle se tourne contre un ennemi de Dieu et de la Patrie. C'est
ce qu'est le Rabbi nazaréen, et il est saint de le combattre, de le
haïr." "Combattre
l'homme ou l'idée qu'il représente et la doctrine qu'il proclame ?" "Tout ! Tout !
On ne peut combattre une chose si on épargne l'autre. C'est dans l'homme que
se trouve sa doctrine et son idée. Ou on abat tout, ou cela ne sert à rien.
Quand on embrasse une idée, on embrasse l'homme qui la représente et en même
temps sa doctrine. Je le sais car je l'éprouve avec mon maître. Ses idées
sont les miennes, ses désirs une loi pour moi." "En effet un bon
disciple agit ainsi. Pourtant il faut savoir se rendre compte si le maître
est bon, et ne suivre qu'un bon maître. En effet il n'est pas permis de
perdre sa propre âme pour l'amour d'un homme." 186> "Jonathas ben Uziel est bon." "Non. Il ne
l'est pas." "Que dis-tu ? Et
c'est à moi que tu le dis ? Alors que nous sommes seuls ici et que je
pourrais te tuer pour venger mon maître ? Je suis fort, tu sais ?" "Je n'ai pas
peur. Je n'ai pas peur de la violence. Et je n'ai pas peur tout en sachant
que si tu me frappes, je ne réagirai pas." "Ah ! j'ai
compris ! Tu es un disciple du Rabbi, un "apôtre". C'est ainsi
qu'il appelle ses disciples les plus fidèles, et tu vas le rejoindre.
Peut-être que celui qui était avec toi était un de tes pareils. Et tu attends
quelqu'un comme toi." "J'attends
quelqu'un. Oui." "Le Rabbi
peut-être ?" "Il n'est pas
besoin que je l'attende. Il n'a pas besoin de ma parole pour être guéri de
son mal. Il n'a pas l'âme malade, ni non plus le corps. J'attends une pauvre
âme empoisonnée, délirante, pour la guérir."
"C'est l'un de
ses enseignements car Lui, il enseigne l'amour, le pardon, la justice, la
douceur. Il aime les ennemis comme les amis, parce qu'il voit tout en
Dieu." "Oh ! s'il me rencontrait,
si, comme je l'espère, je le rencontrerai, je ne crois pas qu'il m'aimera. Ce
serait un sot ! Mais je ne puis parler avec toi, son apôtre. Et je regrette
d'avoir dit ce que j'ai dit. Tu le Lui rapporteras." "Il n'en est pas
besoin. Mais en vérité, je te dis que Lui t'aimera, et même qu'il t'aime,
bien que tu ailles à Éphraïm pour l'entraîner dans un piège et le livrer au
Sanhédrin qui a promis une grande récompense à celui qui le fera." "Tu es...
prophète ou bien tu as l'esprit python ? Il t'a communiqué sa puissance ? Tu
es donc un maudit, toi aussi ? Et moi j'ai accepté ton pain, ton vêtement, tu
as été pour moi un ami ! Il est dit : "Tu ne lèveras pas la main contre
celui qui t'a fait du bien" . Tu l'as fait ! Pourquoi, si tu savais que
moi... Peut-être pour m'empêcher d'agir ? Mais si je t'épargne Toi, parce que
tu m'as donné le pain et le sel, le feu et le vêtement, et que je manquerais
à la justice en te faisant tort, je n'épargnerai pas ton Rabbi, car Lui, je
ne le connais pas et il ne m'a pas fait du bien, mais du mal." 187> "Oh ! malheureux ! Tu ne te rends pas compte que tu
délires ? Comment quelqu'un que tu ne connais pas peut-il t'avoir fait du mal
? Comment peux-tu respecter le sabbat, si tu ne respectes pas le précepte de
ne pas tuer ?..." "Moi je ne tue
pas." "Matériellement,
non. Mais il n'y a pas de différence entre celui qui tue et celui qui remet
la victime aux mains du tueur. Tu respectes la parole d'un homme qui dit de
ne pas nuire à celui qui t'a fait du bien, et ensuite tu ne respectes pas
celle de Dieu et, au moyen d'un piège, pour une poignée d'argent, pour un peu
d'honneur, honneur pourri d'avoir su livrer un innocent, tu te prépares à un
crime !..." "Je ne le fais
pas seulement pour l'argent et pour l'honneur, mais pour faire une chose
agréable à Jéhovah et salutaire pour la
Patrie. Je répète le geste de Jahel [3] et de Judith."
Il est plus fanatique que jamais. "Sisara et Holopherne étaient des ennemis de notre Patrie.
Ils étaient des envahisseurs, ils étaient cruels. Mais qu'est le Rabbi de
Nazareth ? Qu'est-ce qu'il envahit ? Qu'est-ce qu'il usurpe ? Il est pauvre
et ne veut pas de richesses. Il est humble et ne veut pas d'honneurs. Il est
bon, avec tous. Ce sont des milliers qui ont reçu ses bienfaits. Pourquoi le
haïssez-vous ? Toi, pourquoi le hais-tu ? Il ne t'est pas permis de nuire à
ton prochain. Tu sers le Sanhédrin, mais sera-ce le Sanhédrin qui te jugera
dans l'autre vie, ou sera-ce Dieu ? Et comment te jugera-t-il ? Je ne dis pas
: comment te jugera-t-il parce que tu auras tué le Christ; mais je te dis :
comment te jugera-t-il parce que tu auras tué un innocent. Tu ne crois pas
que le Rabbi de Nazareth soit le Christ et à cause de ton idée qu'il ne l'est
pas, ce crime ne te sera pas imputé. Dieu est juste et Il ne compte pas comme
faute un acte accompli sans une complète circonspection. Il ne te jugera donc
pas pour avoir tué le Christ puisque pour toi Jésus de Nazareth n'est pas le
Christ. Mais Il t'accusera d'avoir tué un innocent, car tu sais qu'il est
innocent. Ils t'ont empoisonné, rendu ivre par leurs paroles de haine, mais
tu ne l'es pas au point de ne pas comprendre qu'il est innocent. Ses œuvres
parlent en sa faveur. Votre peur, plutôt celle des maîtres que la vôtre à
vous disciples, craint et voit des choses qui n'existent pas. La peur de ceux
qui craignent d'être supplantés par Lui. Ne craignez pas. Lui vous ouvre les
bras pour vous dire : "Frères" ! Il n'envoie pas contre vous des
troupes. Il ne vous maudit pas. 188> Il voudrait
seulement vous sauver. Vous, les grands, et disciples des grands, comme il
veut sauver le dernier d'Israël. Vous, plus que le plus petit d'Israël, plus
que l'enfant qui ne sait pas encore ce que c'est que haine et amour, car vous
en avez besoin plus que les ignorants et les enfants parce que vous
savez, et vous péchez en sachant. Ta
conscience d'homme, si tu la dépouilles des idées qu'on y a mises, si tu la
purifies des poisons qui la font délirer, peut-elle te dire que Lui est
coupable ? Dis-le ! Sois sincère. L'as-tu vu peut-être un jour manquer à la
Loi, ou conseiller de manquer à la Loi ? L'as-tu vu bagarreur, avide,
luxurieux, calomniateur, dur de cœur ? Parle ! L'as-tu vu peut-être
irrespectueux envers le Sanhédrin ? Lui est comme un proscrit, pour obéir au
verdict du Sanhédrin. Il pourrait lancer un appel et toute la Palestine le
suivrait pour marcher contre le petit nombre de ceux qui le haïssent. Et Lui,
au contraire, conseille à ses disciples la paix et le pardon. Il pourrait —
comme il rend la vie aux morts, la vue aux aveugles, le mouvement aux
paralytiques, l'ouïe aux sourds, la délivrance aux possédés, car ni le Ciel
ni l'Enfer ne sont insensibles à ses volontés — il pourrait vous foudroyer de
ses foudres divines et se débarrasser ainsi de ses ennemis. Et Lui, au
contraire, prie pour vous et guérit vos parents, vous guérit le cœur, vous
donne le pain, le vêtement, le feu. Car je suis Jésus de Nazareth, le
Christ, Celui que tu cherches pour avoir la somme promise à celui qui le
livre au Sanhédrin et les honneurs du libérateur d'Israël. Je suis Jésus
de Nazareth, le Christ. Me voici. Prends-moi donc. Comme Maître et comme Fils
de Dieu, je te libère de l'obligation et du péché de lever ou d'avoir levé la
main sur celui qui t'a fait du bien." Jésus s'est levé en dégageant
la tête de son manteau, et il tend les mains comme pour qu'on le prenne et
qu'on le lie. Mais grand comme il est — et il paraît encore plus
élancé étant resté avec son seul sous-vêtement court et presque étriqué, avec
son manteau foncé qui pend de ses épaules, bien droit, les yeux fixés sur le
visage de son persécuteur, dans le reflet mobile des flammes qui allument des
points lumineux sur ses cheveux flottants et font briller ses larges pupilles
dans le cercle bleu saphir des iris — si majestueux, franc, sans peur, il
impose plus de respect que s'il était entouré d'une armée chargée de le
défendre. L'homme est comme
fasciné... paralysé par l'étonnement. C'est seulement après un moment qu'il
arrive à murmurer : "Toi ! Toi ! Toi !" Il semble qu'il ne sait pas
dire autre chose. 189> Jésus insiste :
"Prends-moi donc ! Enlève ce cordon inutile, tendu pour soutenir un vêtement sale et déchiré, et lie mes mains. Je te
suivrai comme un agneau suit le boucher et je ne te haïrai pas parce que tu
me conduis à la mort. Je te l'ai dit. C'est la fin qui justifie l'action et
en change la nature. Pour toi, je suis la ruine d'Israël et tu crois sauver
Israël en me tuant. Pour toi je suis coupable de tous les crimes et tu sers
donc la justice en supprimant un malfaiteur. Tu n'es donc pas plus coupable
que le bourreau qui exécute un ordre qu'il a reçu. Veux-tu m'immoler ici, sur
place ? Ici, à mes pieds, se trouve le couteau avec lequel j'ai découpé la
nourriture. Prends-le. La lame, qui a servi à l'amour pour mon prochain, peut
se changer en couteau de sacrificateur. Ma chair n'est pas plus dure que la
viande de l'agneau rôti que mon ami m'avait laissée pour ma faim et que j'ai
donnée pour te nourrir, toi, mon ennemi. Mais tu crains les patrouilles
romaines. Elles arrêtent ceux qui tuent un innocent et ne nous laissent pas
rendre la justice car nous sommes les sujets et eux les maîtres. Aussi tu
n'oses pas me tuer et puis t'en aller vers ceux qui t'envoient avec sur les
épaules l'Agneau égorgé comme une marchandise qui sert à gagner de l'argent.
Eh bien, laisse ici mon cadavre, et va avertir tes maîtres, parce que
tu n'es pas un disciple, mais un esclave, tellement tu as renoncé à
cette souveraine liberté de pensée et de volonté que Dieu Lui-même laisse aux
hommes. Et tu sers, tu sers servilement, tes maîtres. Jusqu'au crime tu les
sers. Mais tu n'es pas coupable. Tu es "empoisonné". Tu es
l'âme empoisonnée que j'attendais. Allons donc ! La nuit et l'endroit
favorisent le crime. Je dis mal : la rédemption d'Israël ! Oh ! pauvre enfant
! Tu dis sans le savoir des paroles prophétiques ! Ma mort sera vraiment la
rédemption, et non seulement d'Israël, mais de toute l'Humanité. Et Moi je
suis venu pour être immolé. Je brûle de l'être pour être le Sauveur. De tous.
Toi, saphorim du docte Jonathas
ben Uziel, tu connais certainement Isaïe. Voici :
l'Homme des douleurs est devant toi [4]. Et si je ne semble
pas tel, si je ne semble pas celui que vit aussi David, avec les os à nu et
déboîtés, [5] si je ne suis pas
comme le lépreux vu par Isaïe, [6] c'est parce que vous
ne voyez pas mon cœur. Je ne suis qu'une plaie. Le manque d'amour, la haine,
la dureté, votre injustice m'ont blessé et meurtri de toutes parts. Et ne
tenais-je pas caché mon visage alors que tu me méprisais à cause de ce que je
suis réellement : le Verbe de Dieu, le Christ ? Mais je suis l'homme habitué
à la souffrance ! Et ne me jugez-vous pas comme quelqu'un qui est frappé par
Dieu ? Et est-ce que je ne me sacrifie pas parce que je veux me sacrifier,
pour vous guérir par mon sacrifice ? 190> Allons ! Frappe ! Regarde : je n'ai pas peur et tu ne dois pas
avoir peur. Moi, parce que je suis l'Innocent et que je ne crains pas le
jugement de Dieu, Moi parce qu'en présentant mon cou à ton couteau, je fais
en sorte que s'accomplisse la volonté de Dieu, en anticipant de quelque temps
mon heure pour votre bien. Même quand je suis né, j'ai anticipé l'heure par
amour pour vous, pour vous donner la paix avant le temps. Mais vous, de cette
angoisse d'amour que j'éprouve, vous en faites une arme de négation... Ne
crains pas ! Je n'appelle pas sur toi le châtiment de Caïn, ni les foudres de
Dieu. Je prie pour toi. Je t'aime. Rien de plus. Je suis trop grand pour ta
main d'homme ? Voilà, c'est vrai ! En effet l'homme ne pourrait frapper Dieu
si Dieu ne se mettait pas volontairement entre les mains de l'homme. Eh bien,
je m'agenouille devant toi. Le Fils de l'homme est devant toi, à tes pieds.
Frappe donc !" Jésus s'agenouille
effectivement, et présente le couteau qu'il tient par la lame à son
persécuteur qui recule en murmurant : "Non ! Non !" "Allons ! Un
moment de courage... et tu seras plus célèbre que Jahel
et Judith ! Regarde, Je prie pour toi. Isaïe le dit : "... et il pria
pour les pécheurs". Tu ne viens pas encore ? Pourquoi t'éloignes-tu ? Ah
! peut-être tu crains de ne pas voir comment meurt un Dieu. Voilà, je viens
ici, près du feu. Le feu ne manque jamais dans les sacrifices, il en fait
partie. Voilà. Maintenant, tu me vois bien." Il s'est agenouillé près du
feu. "Mais, ne me
regarde pas ! Ne me regarde pas ! Oh ! où dois-je fuir pour ne pas voir ton
regard ?" dit l'homme. "Qui ? Qui
veux-tu ne pas voir ?" "Toi... et mon
crime. Vraiment mon péché est devant moi ! Où, où fuir ?" L'homme est
terrorisé... "Sur mon cœur,
fils ! Ici, dans mes bras cessent les cauchemars et les peurs. Ici, c'est la
paix. Viens ! Viens ! Rends-moi heureux !" Jésus s'est levé et il tend
les bras. Le feu est entre eux deux. Jésus rayonne dans le reflet des
flammes. L'homme tombe à
genoux en se couvrant le visage et en criant : "Pitié de moi, ô Dieu !
Pitié de moi ! Efface mon péché ! Je voulais frapper ton Christ ! Pitié ! Ah
! il ne peut y avoir de pitié pour un tel crime ! Je suis damné !" Il pleure,
le visage contre terre, violemment secoué par des sanglots, et il gémit :
"Pitié" et il lance des imprécations : "Maudits !"... 191> Jésus tourne autour
de la flamme et va vers lui, il se penche, lui touche la tête, et lui dit :
"Ne maudis pas ceux qui t'ont dévoyé. Ils t'ont obtenu le
plus grand bien : celui que je te parle. Ainsi. Et que je te tienne ainsi
dans mes bras." Il l'a pris par les
épaules et soulevé et, s'assoyant par terre, il l'a pris sur son cœur, et
l'homme s'abandonne sur ses genoux en un pleur moins frénétique, mais si
purificateur ! Jésus caresse sa tête brune et le laisse se calmer. L'homme lève enfin la
tête, et avec son visage tout changé il gémit : "Ton pardon !" Jésus se penche et
dépose un baiser sur son front. L'homme jette ses bras autour de son cou et
la tête penchée sur l'épaule de Jésus, il pleure et raconte, il voudrait
raconter comment ils l'avaient suggestionné pour le pousser au crime. Mais
Jésus le lui défend en disant : "Tais-toi ! Tais-toi ! Je n'ignore rien.
Quand tu es entré je t'ai reconnu, et pour ce que tu étais et pour ce que tu
voulais faire. J'aurais pu m'éloigner de là et m'enfuir. Je suis resté pour
te sauver. Tu l'es. Le passé est mort. Ne le rappelle pas." "Mais... tu te
fies ainsi ? Et si je péchais de nouveau ?" "Non. Tu ne
pécheras pas de nouveau. Je le sais. Tu es guéri." "Oui, je le
suis. Mais eux sont si rusés. Ne me renvoie pas à eux." "Et où veux-tu
aller, et qu'eux n'y soient pas ?" "Avec Toi, à
Éphraïm. Si tu vois mon cœur, tu verras que ce n'est pas un piège que je te
tends, mais seulement une prière pour que tu me protèges." "Je le sais.
Viens, mais je t'avertis que là se trouve Judas de Kériot, vendu au Sanhédrin et traître du
Christ." "Divine
Miséricorde ! Cela aussi, tu le sais ? !" Sa stupeur est à son comble. "Je sais tout. Lui croit que je ne sais
pas, mais je sais tout. Et je sais aussi que tu es si bien converti que tu ne
parleras pas à Judas, ni à aucun autre de ceci. Mais pense à cela : si
Judas est capable de trahir son Maître, que ne saura-t-il pas faire pour te
nuire ?" L'homme réfléchit
longuement, puis il dit : "Peu importe ! Si tu ne me chasses pas je
reste avec Toi, au moins pour quelque temps. Jusqu'à Pâque, jusqu'à ce que tu
te réunisses à tes disciples. Je m'unirai à eux. Oh ! s'il est vrai que tu
m'as pardonné, ne me chasse pas !" "Je ne te chasse
pas. Maintenant, allons sur ces feuilles pour attendre le matin et à l'aube
nous irons à Éphraïm. Nous dirons que le hasard nous a réunis et que tu es
venu parmi nous. C'est la vérité." "Oui, c'est la
vérité. À l'aube mes vêtements seront secs et je te rendrai les
tiens..." 192> "Non. Laisse ici ces vêtements. Un symbole. L'homme qui
se dépouille de son passé et revêt une nouvelle tenue. La mère de Samuel
l'ancien a chanté dans sa joie : "Le Seigneur fait mourir et fait vivre,
Il conduit au séjour des morts et en fait revenir". Tu es mort et revenu
à la vie. Tu viens du séjour des morts vers la vraie Vie. Laisse les
vêtements qui ont subi le contact du tombeau rempli de pourriture. Et vis !
Vis pour ta vraie gloire : servir Dieu avec justice, le posséder pour
l'éternité." Ils s'assoient dans
le creux où se sont accumulées les feuilles et le silence vient vite car
l'homme, fatigué, s'est endormi, la tête appuyée sur l'épaule de Jésus qui
prie encore. --------------------- ... Et c'est une
belle matinée de printemps quand ils arrivent, par le sentier du torrent -
qui va redevenir limpide après l'averse et dont le courant plus fourni chante
plus fort et brille au soleil entre ses rives que la pluie rend toujours
luisantes - devant la maison de Marie de Jacob. |
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Pierre qui est sur le seuil
pousse un cri et court à leur rencontre. Il se précipite pour embrasser Jésus
qui est tout enveloppé dans son manteau et il dit : "Oh ! mon Maître
béni ! Quel triste sabbat tu m'as fait passer ! Je ne me décidais pas à
partir sans t'avoir vu. J'aurais été tout perdu toute la semaine si j'étais
parti avec l'incertitude au cœur et sans ton adieu !" |
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[1] Le mot Sophêr désigne un scribe. Son pluriel est Sopherîm (les scribes). L'emploi du pluriel ici (Saphorim) peut sembler étrange, mais dans la Bible on
retrouve cet emploi pluriel/singulier sans que nous en comprenions la vraie
portée. Ainsi Él désigne Dieu, mais c'est son pluriel
Elohîms qui est couramment utilisé sans qu'il n'y ait
de confusion entre les dieux et Dieu. Il en est de même pour Adonaï qui est le
pluriel de Adôn (Seigneur). Il est vrai qu'en
français on emploie pour s'adresser à une seule personne le "vous",
qui est pluriel, pour montrer sa déférence envers son interlocuteur.
Ce pluriel
peut aussi sous-entendre : "Je suis (du corps des) Saphorim".
[2] Probablement Tome 7, chapitre 186
[3] Yaël fit entrer le
général Sisera ennemi dans sa tente et, une fois endormi,
lui transperça la tempe avec un pieu (Juges 4,11-22). Judith déduisit le
général ennemi Holopherne et, lors d'un banquet, alors qu'il était assoupi de
vin, elle lui tranche la tête avec une épée. (Judith 13,1 et suivants –
deutérocanonique)
[5] Psaume 22,1 et suivants