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Vision du
mercredi 16 mai 1945
105> Il y a une aube qui blanchit les
montagnes et semble adoucir cette pente sauvage où l'on n'entend que le bruit
du torrent qui écume
tout au fond, bruit qui, répercuté par les montagnes remplies de cavernes,
produit une rumeur particulière. Là, à l'endroit où ont fait halte les
disciples, il n'y a que quelque timide bruissement dans les frondaisons et
les plantes : des premiers oiseaux qui se réveillent, des derniers
animaux nocturnes qui regagnent leurs tanières. Une bande de lièvres
ou de lapins sauvages, qui sont en train de ronger
un bas buisson de mûres ,
s'enfuient effrayés par la chute d'une pierre. Puis ils reviennent
timidement, levant les oreilles pour entendre le moindre bruit et, voyant que
tout est tranquille, reviennent à leur buisson. La rosée humecte tous
les feuillages, toutes les pierres, et le bois exhale une forte odeur de
mousse, de menthe et de marjolaine.
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106> Un rouge-gorge descend
jusqu'au bord d'une caverne dont une pierre qui fait saillie sert de toit et,
remuant la tête, bien droit sur ses pattes soyeuses, tout prêt à s'enfuir, il
regarde à l'intérieur, regarde par terre, murmure ses "cip-cip"
interrogateurs et... gourmands des miettes de pain qui sont par terre, mais
il ne se décide à descendre que lorsqu'il se voit devancé par un gros merle qui
avance en sautant de biais, amusant avec son air de gamin et son profil de
vieux notaire auquel il ne manque que les lunettes pour être au complet.
Alors le rouge-gorge descend aussi et se met derrière le hardi monsieur qui
de temps à autre enfonce son bec jaune dans la terre humide en quête de...
archéologie comestible et puis s'en va après un "ciop" ou un bref
sifflement tout à fait polisson. Le rouge-gorge se gave de miettes et reste
stupéfait quand il voit que le merle, entré tranquillement dans la caverne
silencieuse, en sort avec une croûte de fromage qu'il bat et rebat sur une
pierre pour la mettre en morceau et s'en faire un copieux repas. Puis il
retourne à l'intérieur, jette un regard furtif et, ne trouvant plus rien,
fait un beau sifflement moqueur et s'envole pour finir son chant à la cime
d'un rouvre qui plonge sa tête dans l'azur du matin. Le rouge-gorge s'envole
aussi à cause d'un bruit qu'il entend venir de l'intérieur de la caverne...
et il reste sur une petite branche qui pend dans le vide.
Jésus s'avance sur le seuil et
émiette du pain en appelant tout doucement les oiseaux par un sifflement
modulé qui imite bien le cri de plusieurs petits oiseaux. Puis il s'écarte et
s'en va plus haut, s'arrêtant contre une paroi rocheuse pour ne pas effrayer
ses amis qui descendent vivement : d'abord le rouge-gorge et puis
d'autres de différentes espèces. J'aime à penser, parce que j'en ai
l'expérience, que les animaux, même les plus méfiants, s'approchent de ceux
en qui par instinct ils sentent non des ennemis mais des protecteurs.
L'immobilité de Jésus ou son regard font qu'après peu de temps les oiseaux
sautent à quelques centimètres de Jésus. Le rouge-gorge, maintenant rassasié,
vole au-dessus du rocher auquel s'appuie Jésus, s'agrippe à un petit brin de clématite et se
balance au-dessus de la tête de Jésus avec le désir de descendre sur sa tête
blonde ou sur son épaule. Le repas est fini. Le soleil dore la cime des
montagnes et puis les plus hautes branches des bosquets pendant que la vallée
est encore toute entière plongée dans la pâle lumière de l'aube. Les oiseaux s'envolent, satisfaits et rassasiés, vers le soleil et
chantent à pleins gosiers.
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107> "Et maintenant allons réveiller mes
autres fils." dit Jésus. Il descend parce que sa grotte est la plus élevée.
Et, allant d'une grotte à l'autre, il appelle par leur nom les douze
dormeurs.
Simon, Barthélemy, Philippe, Jacques, André
répondent tout de suite. Matthieu, Pierre et Thomas sont
plus lents à répondre. Et alors que Jude Thaddée va à la rencontre de
Jésus dès qu'il le voit sur le seuil, déjà prêt et bien éveillé, l'autre cousin et ainsi que l'Iscariote et Jean dorment à poings fermés si
bien que Jésus doit les secouer sur leur lit de feuilles pour qu'ils se
réveillent.
Jean, appelé le dernier, dort si profondément qu'il ne se rend pas compte de
Celui qui l'appelle. Dans les nuées du sommeil à moitié interrompu, il
marmotte : "Oui, maman, je viens tout de suite..." Mais
ensuite il se tourne. Jésus sourit, s'assied sur le lit de feuilles ramassées
dans le bois, il s'incline et baise sur la joue son Jean qui ouvre les yeux
et reste immobile comme une statue en voyant là Jésus. Il s'assied tout d'un
coup et dit : "Tu as besoin de moi ? Me voici."
"Non, je t'ai éveillé comme tous les autres. Mais tu m'as pris pour ta
maman. Alors je t'ai donné un baiser pour faire comme les mères."
Jean n'a que ses sous-vêtements car il a mis son habit et son manteau pour
couvertures. Il s'attache au cou de Jésus et il s'y réfugie, la tête entre
l'épaule et la joue en disant : "Oh ! Tu es bien plus que la
mère, Toi ! Je l'ai quittée pour Toi, mais Toi, je ne te quitterais pas
pour elle ! Elle m'a enfanté à la terre, mais Toi, tu m'enfantes au
Ciel. Oh! je le sais !"
"Que sais-tu de plus que les autres ?"
"Ce que m'a dit le Seigneur dans cette grotte. Vois-tu, je ne suis
jamais venu te trouver et je pense que les compagnons ont dit que c'était
indifférence et orgueil. Mais, ce qu'ils pensent ne m'importe pas. Je sais
que tu connais la vérité. Je ne suis pas venu vers Jésus Christ, le
Fils de Dieu Incarné, mais vers ce que tu es au sein du Feu qu'est l'Amour
Éternel de la Trinité Très
Sainte, sa Nature, son Essence, son Essence véritable - oh ! je ne sais
dire tout ce que j'ai pourtant compris dans cette grotte noire, obscure qui
est devenue pour moi tellement pleine de lumières, dans cette froide caverne
où j'ai été brûlé d'un feu qui n'avait pas de forme, mais qui est descendu au
fond de mon être et l'a enflammé d'un doux martyre, dans cet antre sans voix
mais qui m'a chanté des vérités célestes - mais, ce que tu es,
Seconde Personne de l'ineffable Mystère qui est Dieu et que je pénètre, car
Il m'a aspiré à Lui et je l'ai eu toujours avec moi.
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108> Et tous mes désirs, tous mes pleurs, toutes
mes demandes, je les ai versés en ton sein divin, Verbe de Dieu. Et il n'y a
jamais eu de parole, parmi celles si nombreuses que j'ai entendues de Toi,
aussi vaste que celle que tu m'as dite ici, Toi, Dieu Fils; Toi, Dieu comme
le Père; Toi, Dieu comme l'Esprit Saint; Toi qui es le pivot de la Triade.
..oh ! peut-être je blasphème ! mais c'est ainsi qu'il me semble
parce que, s'il n'y avait pas Toi, Amour venu du Père et Amour qui retourne
au Père, voilà qu'il manquerait l'Amour, le Divin Amour, et la Divinité ne
serait plus Trine et il Lui manquerait l'attribut qui convient le plus à
Dieu: son amour ! Oh ! j'ai tant ici. Mais c'est comme de l'eau qui
bouillonne contre une écluse et qui ne peut sortir... il me semble mourir
tant est violent et sublime le tumulte qui m'est descendu dans le cœur du
moment où je t'ai compris... mais pour rien au monde je ne voudrais en être
libéré... Fais-moi
mourir de cet amour, mon doux Dieu !"
Jean sourit et pleure, haletant, enflammé par son amour, abandonné sur la
poitrine de Jésus, comme si la flamme l'épuisait. Et Jésus le caresse,
brûlant d'amour à son tour.
Jean se ressaisit sous un flot d'humilité qui le fait supplier :
"Ne dis pas aux autres ce que je t'ai dit. Certainement, eux aussi ont
su vivre de Dieu comme j'ai vécu pendant ces jours. Mais laisse sur mon
secret la pierre du silence."
"Sois tranquille, Jean. Personne ne connaîtra tes noces avec l'Amour.
Habille-toi. Viens. Nous devons partir."

Jésus sort sur le sentier où déjà se trouvent les autres. Les visages ont un
aspect plus vénérable, plus recueilli. Les plus âgés semblent des
patriarches. Les jeunes ont quelque chose de mûr, de digne qu'auparavant la
jeunesse cachait. L'Iscariote regarde Jésus avec un timide sourire sur son
visage marqué par les larmes. Jésus le caresse en passant. Pierre... ne parle
pas. Et c'est si étrange chez lui que cela étonne plus que tout autre
changement. Il regarde attentivement Jésus, mais avec une dignité nouvelle
qui semble lui agrandir le front aux tempes un peu dégarnies et rendre plus
sévère l’œil où jusqu'alors il y avait une lueur de malice. Jésus l'appelle
près de Lui et le tient tout proche, en attendant Jean qui sort finalement.
Je ne sais dire si son visage est plus pâle ou plus rouge, mais il y brille
une flamme qui ne change pas la couleur mais pourtant est visible. Tous le
regardent.
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109> "Viens ici, Jean, près de Moi et toi
aussi, André, et toi, Jacques de Zébédée. Puis toi Simon,
puis toi Barthélemy, Philippe et vous, mes frères et Matthieu. Judas de
Simon, ici, en face de Moi. Thomas, viens ici. Assoyez-vous. Je dois vous
parler."
Ils s'assoient, tranquilles comme des enfants, tous un peu absorbés dans leur
monde intérieur et pourtant attentifs à Jésus comme ils ne l'ont jamais été.
"Savez-vous ce que je vous ai
fait ? Vous le savez tous. Votre âme, l'a dit à votre raison. Mais
l'âme, qui ces jours a été reine, a enseigné à la raison deux grandes
vertus : l'humilité et le
silence, fils de l'humilité et de la prudence qui sont les filles de la
charité.
Il y a seulement huit jours , vous
seriez venus proclamer, comme de braves enfants qui veulent étonner et
dépasser le rival, vos prouesses, vos nouvelles connaissances. Maintenant,
vous vous taisez. D'enfants, vous êtes devenus des adolescents. Maintenant,
vous savez qu'avec cette proclamation, vous pourriez mortifier le compagnon
qui peut-être a moins reçu de Dieu, et vous vous taisez. Vous êtes, en outre,
comme des jeunes filles qui ne sont plus impubères. Il est né en vous une
sainte pudeur sur les métamorphoses que vous a révélées le mystère nuptial
des âmes avec Dieu. Ces cavernes, le premier jour vous ont paru
froides, hostiles, repoussantes... maintenant vous les regardez comme des
chambres nuptiales, parfumées et lumineuses. En elles, vous avez connu Dieu.
Auparavant vous saviez quelque chose de Lui, mais vous ne le connaissiez pas
dans l'intimité qui de deux fait un seul. Parmi vous, il y a des hommes depuis
longtemps mariés, d'autres qui ont eu avec les femmes des rapports trompeurs,
quelques-uns qui, pour des causes diverses, sont chastes. Mais ceux qui sont
chastes savent maintenant ce qu'est l'amour parfait comme le savent ceux qui
sont mariés. Et même je peux dire que personne, comme celui qui ignore le
désir de la chair, ne sait ce qu'est l'amour parfait. Car Dieu se révèle aux
vierges dans toute sa plénitude pour la joie qu'Il éprouve de se donner à
celui qui est pur en retrouvent quelque chose de Lui-même, très Pur, dans la
créature pure de la luxure et pour compenser ce qu'elle se refuse par amour
pour Lui.
En vérité, je vous dis qu'à cause de l'amour que j'ai pour vous et à cause de
la sagesse que je possède, si je n'avais pas le devoir d'accomplir l’œuvre du
Père, je voudrais vous garder ici, et rester avec vous, isolés, certain
qu'ainsi je ferais de vous, et promptement, de grands saints, sans
plus de défaillances, de défections, de chutes, de ralentissements, de
retours en arrière. Mais, je ne puis pas. Je dois aller, vous devez aller.
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110> Le monde nous attend, le monde profané et
profanateur qui a besoin de maîtres et de rédempteurs. J'ai voulu vous faire connaître
Dieu pour que vous l'aimiez beaucoup plus que le monde, qui avec toutes ses
affections ne vaut pas un seul sourire de Dieu. J'ai voulu vous faire méditer
sur ce qu'est le monde et sur ce qu'est Dieu pour vous faire désirer ce qui
est le meilleur. En ce moment, vous n'aspirez qu'à Dieu. Oh ! si je
pouvais vous fixer à cette heure, à cette aspiration ! Mais le monde
nous attend. Et nous allons vers le monde qui nous attend. Au nom de la
sainte Charité : comme Elle m'a envoyé au monde, ainsi je vous envoie
par mon ordre au monde. Mais, je vous en conjure ! Comme on garde une
perle en son écrin, gardez en votre cœur le trésor de ces jours où vous vous
êtes regardés, soignés, relevés, revêtus, unis à Dieu. Et comme les pierres de témoignage élevées par les Patriarches
en souvenir des alliances avec Dieu, conservez et gardez ces précieux
souvenirs en votre cœur .
À partir d'aujourd'hui, vous n'êtes plus mes disciples préférés mais les
apôtres, les chefs de mon Église. De vous viendront, au cours des siècles,
toutes ses hiérarchies et on vous appellera maîtres, ayant pour Maître votre
Dieu en sa triple puissance, sagesse, charité. Je ne vous ai pas choisis
parce que vous étiez les plus méritants, mais pour un ensemble complexe de
causes qu'il n'est pas nécessaire que vous connaissiez maintenant. Je vous ai
choisis à la place des bergers qui sont mes disciples depuis l'époque où
j'étais un bébé vagissant. Pourquoi l'ai-je fait ? Parce que c'était
bien de le faire. Parmi vous, il y a des galiléens et des juifs, des savants
et des ignorants, des riches et des pauvres. Tout cela au point de vue du
monde. Afin qu'on ne dise pas que j'ai préféré une seule catégorie. Mais vous
ne suffirez pas pour tout ce qu'il y a à faire. Ni maintenant, ni plus tard.
Vous n'avez pas tous, présent à la mémoire, un passage du Livre. Je vous le
rappelle. Au second livre des Paralipomènes , au
vingt neuvième chapitre, on raconte comment Ezéchias, roi de Juda, fit
purifier le Temple .
Après qu'il fut purifié, il fit faire des sacrifices pour le péché, pour le
royaume, pour le sanctuaire et pour Juda et
après on commença l'offrande individuelle . Mais
comme les prêtres ne suffisaient pas pour les immolations, on appela à l'aide
les lévites, consacrés par un rite plus court que les prêtres.
C'est ce que je ferai. Vous êtes les
prêtres, préparés par de longs soins par Moi, Pontife Éternel. Mais vous ne
suffisez pas au travail toujours plus grand des immolations individuelles au
Seigneur leur Dieu. Je vous associe donc les disciples qui restent disciples.
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111> Ceux qui nous attendent au pied de la montagne,
ceux qui déjà sont plus élevés, ceux qui sont répandus sur la terre d'Israël
et qui seront ensuite disséminés en tous les points de la terre. À eux seront
donnés des fonctions de même importance parce que la mission est unique, mais
leur classement sera différent aux yeux du monde, non pas aux yeux de Dieu
auprès de Qui réside la justice. Ainsi le disciple obscur, ignoré des apôtres
et de ses confrères, qui vivra saintement en conduisant à Dieu les âmes, sera
plus grand que l'apôtre renommé qui n'a d'apôtre que le nom, et qui rabaisse
sa dignité d'apôtre en poursuivant des buts humains.
Les devoirs des apôtres et
des disciples seront toujours ceux des prêtres et des lévites
d'Ezéchias : pratiquer le culte, abattre les idolâtries, purifier les
cœurs et les lieux, prêcher le Seigneur et sa Parole. Il n'est pas sur la
terre de fonction plus sainte, ni de dignité plus élevée que la vôtre. Mais
c'est pour cela que je vous ai dit : "Écoutez-vous,
examinez-vous". Malheur à l'apôtre qui tombe ! Il entraîne avec lui
beaucoup de disciples et eux entraînent un nombre bien plus grand de fidèles.
C'est la ruine qui grossit toujours plus comme une avalanche ou comme le
cercle qui s'étend sur le lac à la suite des pierres jetées au même point.
Serez-vous tous parfaits ? Non.
L'esprit qui vous anime durera-t- il ? Non. Le
monde lancera ses tentacules pour étrangler votre âme. Ce
sera la victoire du monde, fils de Satan pour les cinq
dixièmes, esclave de Satan pour encore trois dixièmes, indifférent à Dieu pour
les deux dixièmes qui restent, victoire qui éteindra la lumière dans le cœur
des saints. Défendez vous-mêmes par vous-mêmes contre vous, contre le monde,
la chair, le démon. Mais surtout défendez-vous de vous-mêmes. Soyez en garde,
ô fils, contre l'orgueil, la sensualité, la duplicité, la tiédeur, l'assoupissement spirituel,
contre la cupidité ! Quand l’être inférieur élève la voix et
pleurniche sous prétexte de cruautés à son détriment, faites le taire en
disant : "Pour un instant de privation que je te donne, je te
procure, et pour l'éternité, le banquet extatique que tu as eu dans la
caverne à la fin de la lune de Scebat" .
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