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102> Au commencement de
l'aurore fraîche et limpide les champs qui entourent la maison de Nique sont
tout un verdoiement de grains nouveaux de quelques centimètres, d'une couleur
délicate comme celle d'une très claire émeraude. Plus près de la maison le verger,
encore dépouillé, paraît encore plus sombre et plus massif en face de la
délicatesse des jeunes pousses et d'un ciel aérien d'une sérénité
paradisiaque. La maison toute blanche sous le premier soleil est couronnée
par le vol des colombes.
Nique est déjà levée et elle pourvoit avec sollicitude à ce que les partants
aient ce qui peut leur donner des forces pour la route. Elle commence par
congédier les deux serviteurs de Lazare qu'elle a retenus pour la
nuit. Bien restaurés, ils s'en vont en mettant leurs chevaux au trot. Puis
elle rentre dans la cuisine où les servantes préparent le lait et les
aliments sur de grands feux. D'un grand récipient elle verse de l'huile dans
des carafes plus petites, et du vin dans des petites outres de peau. Elle
presse une servante qui prépare des formes de pain minces comme des fouaces
pour qu'elle les porte de suite au four déjà prêt. Sur de larges tables où
sèchent des fromages, à la chaleur de la cuisine, elle choisit les formes les
plus belles. Elle prend du miel et le fait couler dans de petits récipients
bien fermés. Puis elle fait des paquets avec tous ces aliments et l'un d'eux
contient un chevreau entier ou un agneau que la servante sort de la broche
sur laquelle il rôtissait. Un autre contient des pommes, rouges comme du
corail. Un autre d'olives toutes préparées, un autre encore de raisin sec.
Puis un paquet d'orge mondé. Elle est en train de fermer ce dernier dans un
petit sac quand Jésus entre dans la cuisine en saluant toutes celles qui s'y
trouvent.
"Maître, paix à Toi. Déjà levé ?"
"J'aurais dû l'être plus tôt. Mais mes disciples étaient si fatigués que
je les ai laissés dormir un peu plus. Que fais-tu, Nique ?"
"Je prépare... Cela ne sera pas lourd, tu vois ? Douze charges, et j'ai
calculé les forces de ceux qui vont les porter."
"Et Moi ?"
"Oh ! Maître ! Tu as déjà ton fardeau..." et dans les yeux de Nique
brille une larme.
"Viens dehors, Nique, nous allons parler en paix."
Ils sortent et s'éloignent de la maison.
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103> "Mon cœur pleure,
Maître..."
"Je le sais, mais il faut être fort, fort en pensant qu'on ne m'a pas
fait souffrir..."
"Oh ! cela jamais ! Mais j'avais cru pouvoir
rester près de Toi et c'est pour cela que j'étais venue à Jérusalem.
Autrement je serais restée ici, où j'ai ma campagne..."
"Lazare aussi
et Marie et Marthe
croyaient pouvoir rester avec Moi. Et tu vois !..."
"Je le vois, oui, je le vois. À Jérusalem je n'y vais plus maintenant
que tu n'y es pas. Je serai plus près de Toi en restant ici et je pourrai
t'aider."
"Tu as déjà tant donné..."
"Ce n'est rien ce que j'ai donné. Je voudrais pouvoir porter ma maison
où tu vas. Mais je viendrai, certainement je viendrai voir ce qui te manque.
Maintenant c'est juste ce que tu m'as dit de faire. Je vais rester ici
jusqu'à ce qu'ils soient persuadés que tu n'y es pas. Mais après..."
"La route est longue et pénible pour une femme et très peu sûre."
"Oh ! Je n'ai pas peur. Je suis trop vieille pour plaire comme femme et
je ne porte pas de trésors pour être une proie. Les voleurs sont meilleurs
que beaucoup qui se croient saints et qui sont des voleurs qui veulent te
dérober la paix et la liberté..."
"Ne les hais pas, Nique."
"Cela est plus pénible pour moi que toute autre chose. Mais j'essaierai
de ne pas haïr par amour pour Toi... J'ai pleuré toute la nuit, Seigneur
!"
"Je t'entendais aller et venir dans la maison, inlassable comme une
abeille. Tu me semblais une mère en peine pour son fils persécuté... Ne
pleure pas. Ce sont les coupables qui doivent pleurer. Pas toi. Dieu est bon
avec son Messie. Aux heures les plus tristes, Il me fait toujours trouver
près de Moi un cœur maternel..."
"Et comment vas-tu faire avec ta Mère ? Tu m'avais dit qu'elle
serait bientôt venue..."
"Elle viendra à Éphraïm... Lazare se charge de l'avertir. Voici Simon
de Jonas et mes
frères..."
"Ils savent ?"
"Rien encore, Nique. Je le leur dirai quand
nous serons loin..."
"Et moi, je te dirai quand je viendrai, ce qui se passe ici et à
Jérusalem."
Ils s'en vont vers les apôtres qui sortent l'un après l'autre de la maison à
la recherche de Jésus.
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104> "Venez, mes frères.
Restaurez-vous avant de partir. Tout est prêt."
"Nique à cause de nous n'a pas dormi cette nuit. Remerciez la bonne
disciple" dit Jésus en entrant dans la vaste cuisine. Là, sur une table
que l'on dirait de réfectoire tant elle est grande, fument des bols remplis
de lait et exhalent leur odeur appétissante les fouaces que l'on vient de
défourner et sur lesquelles Nique étend généreusement du beurre et du miel,
en disant que c'est une nourriture fortifiante pour ceux qui doivent faire
une longue route pendant ces heures encore très fraîches.
Le repas est vite fini. Nique pendant ce temps a fait les derniers paquets
avec le pain qui sort du four, croustillant et odorant. Chaque apôtre prend
sa charge liée, de façon que l'on puisse la porter sans gêne excessive.
C'est l'heure de partir. Jésus salue et bénit. Les apôtres saluent. Mais
Nique veut les accompagner encore jusqu'au bout de ses champs, et puis elle
revient lentement en arrière, en pleurant dans son voile, alors que Jésus et
les siens s'éloignent par un chemin secondaire que Nique Lui a indiqué.
Les campagnes sont encore désertes. Le sentier passe par des champs de grain
nouveau et par des vignes dépouillées; il n'y a pas non plus de bergers car
ils n'amènent pas les troupeaux dans les terres cultivées. Le soleil
réchauffe légèrement l'air matinal. Les premières fleurettes sur les talus
brillent comme des gemmes sous le voile de la rosée que le soleil allume. Les
oiseaux gazouillent leurs premiers chants d'amour. La belle saison arrive.
Tout s'embellit et renaît, tout aime... Et Jésus s'en va vers l'exil qui
précède la mort voulue par la haine.
Les apôtres ne parlent pas. Ils sont pensifs. Le départ subit les a
désorientés. Ils étaient si sûrs d'être désormais tranquilles ! Ils avancent
plus courbés que ne pourrait leur imposer le poids de leurs sacs et des
provisions de Nique. Ce qui les courbe, c'est la déception, la constatation
de ce qu'est le monde et ce que sont les hommes.
Jésus, au contraire, sans être souriant, n'est pas triste ni accablé. Il
marche la tête haute, devant tous, sans plastronner, mais aussi sans peur. Il
va comme quelqu'un qui sait bien où il doit aller et ce qu'il doit faire. Il
marche courageux, en héros que rien ne trouble ou n'effraie.
Le chemin secondaire aboutit à une grande route, Jésus la prend en se
dirigeant toujours vers le nord, et les apôtres le suivent, sans parler.
C'est la route qui vient de la Galilée et va vers la Judée par la Décapole et la Samarie, aussi des voyageurs y circulent,
surtout des caravanes de marchands.
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105> Le temps passe et le soleil
réchauffe de plus en plus, quand Jésus laisse la grand-route pour reprendre
un autre petit chemin qui, à travers des champs de blé, se dirige vers les
premières collines.
Les apôtres se regardent entre eux. Ils commencent peut-être à comprendre
qu'ils ne vont pas vers la Galilée par la route qui suit la vallée du
Jourdain, mais qu'ils vont vers la Samarie. Mais ils ne parlent pas encore.
Jésus, arrivé aux premiers bois sur les collines, dit : "Arrêtons-nous
et reposons-nous tout en mangeant. Le soleil indique le milieu du jour."
Ils sont près d'un petit torrent qui a peu d'eau car il ne pleut pas depuis
quelque temps. Mais ses eaux sont limpides sur le fond pierreux et ses rives
sont couvertes de grosses pierres qui peuvent servir de tables et de sièges . Ils
s'assoient après que Jésus a béni et offert la nourriture et ils mangent en silence
et comme perdus dans leurs pensées.
Jésus les secoue en disant : "Vous ne me demandez pas où nous allons ?
La préoccupation du lendemain vous rend muets, ou je ne vous semble plus
votre Maître ?"
Les douze lèvent la tête. Ce sont douze visages affligés ou du moins en
désarroi qui se tournent vers le visage tranquille de Jésus. Un unique
"Oh !" sort des douze bouches. Et l'exclamation de tous est suivie
de la réponse de Pierre qui parle au nom de tous : "Maître, tu le sais
que tu es toujours pour nous le Maître, mais c'est que depuis hier nous
sommes comme quelqu'un qui a reçu un gros coup sur la tête. Tout nous semble
être un rêve. Et Toi, nous voyons et nous savons que c'est bien Toi, mais tu
nous sembles... déjà comme lointain. Elle nous est restée un peu cette
impression du moment où tu as
parlé avec ton Père avant d'appeler Lazare et du
moment où tu l'as tiré de là, ainsi lié, par le seul moyen de ta volonté, et
où tu l'as rendu vivant par la seule force de ta puissance. Tu nous fais
presque peur. Je parle pour moi... mais je crois qu'il en est ainsi pour
tous... Maintenant ensuite... Nous... Ce départ... si rapide et si mystérieux
!"
"Avez-vous une double peur ? Sentez-vous le
danger plus menaçant ? N'avez-vous pas, sentez-vous de ne pas avoir la force
d'affronter et de surmonter les dernières épreuves ? Dites-le avec la plus
grande liberté. Nous sommes encore en Judée. Nous sommes près des routes
basses pour la Galilée. Chacun peut s'en aller s'il le veut, et partir à temps pour ne pas être en butte à la haine du Sanhédrin..."
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106> Les apôtres sont remués par
ces paroles. Ceux qui étaient presque allongés sur l'herbe attiédie par le
soleil s'assoient; les autres qui étaient assis, se lèvent.
Jésus poursuit : "C'est qu'à partir d'aujourd'hui je suis le Persécuté
légal. Sachez-le. À cette heure, on va lire dans les cinq cents et plus
synagogues de Jérusalem et dans celles des villes qui ont pu recevoir le décret émis hier à sexte, que
je suis le grand pécheur et que quiconque sait où je suis a
le devoir de me dénoncer au Sanhédrin pour que je sois arrêté..."
Les apôtres crient comme s'ils le voyaient déjà pris. Jean s'attache à son
cou en gémissant : "Ah ! je l'ai toujours prévu !" et il sanglote
très fort. Certains s'emportent contre le Sanhédrin, d'autres invoquent la
justice divine, d'autres pleurent, d'autres restent comme des statues.
"Taisez-vous. Écoutez. Je ne vous ai jamais trompés. Je vous ai toujours
dit la vérité. Quand je l'ai pu, je vous ai défendus et protégés. Votre
présence près de Moi m'a été agréable comme celle des fils. Je ne vous ai pas
caché non plus ma dernière heure... mes dangers... ma passion. Mais c'étaient
des choses qui me concernaient exclusivement. Maintenant ce sont vos dangers,
votre sécurité, celle de vos familles qu'il faut considérer. Je vous prie de
le faire. Avec une liberté absolue. Ne les considérez pas à travers l'amour
que vous avez pour Moi, à travers le choix que j'ai fait de vous. Supposez,
puisque je vous délie de toute obligation envers Dieu et son Christ, supposez
que nous venons de nous rencontrer ici pour la première fois et que vous,
après m'avoir écouté, vous mesurez s'il vous convient ou non de suivre
l'Inconnu dont les paroles vous ont impressionnés. Imaginez que vous
m'entendez et me voyez pour la première fois et que je vous dise :
"Faites attention que je suis persécuté et haï, et que celui qui m'aime
et me suit est persécuté et haï comme Moi, dans sa personne, dans ses
intérêts, dans ses affections. Faites attention que la persécution peut se
terminer même par la mort et la confiscation des biens de famille".
Réfléchissez, décidez. Et je vous aimerai pareillement, même si vous me dites
: "Maître, je ne peux plus venir avec Toi". Vous vous attristez ?
Non, vous ne devez pas. Nous sommes de bons amis qui décidons avec la paix et
avec l'amour ce qu'il y a à faire, avec une compassion réciproque. Moi, je ne
puis vous laisser aller au-devant de l'avenir sans vous faire réfléchir. Je
ne vous mésestime pas.
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107> Je vous aime tous, mais je
suis le Maître. Il est évident que le Maître connaît ses disciples. Je suis
le Pasteur et il est évident que le Pasteur connaît ses agneaux. Je sais que
mes disciples, amenés à une épreuve sans y être préparés suffisamment non
seulement dans la sagesse qui vient du Maître, et qui est donc bonne et
parfaite, mais aussi dans la réflexion qui doit venir d'eux, pourraient
faillir ou du moins ne pas triompher comme des athlètes dans un stade. Se mesurer et mesurer
est une sage mesure, toujours. Dans les petites choses et
dans les grandes. Moi, Pasteur, je dois dire à mes agneaux : "Voilà que
maintenant je m'avance dans un pays de loups et de vautours. Avez-vous la
force d'aller parmi eux ?" Je pourrais aussi vous dire déjà qui n'aura
pas la force de supporter l'épreuve, bien que je puisse vous rassurer et vous
assurer qu'aucun de vous ne tombera de la main des bourreaux qui sacrifieront
l'Agneau de Dieu. Ma capture est d'une telle valeur qu'elle leur suffira...
Pourtant je vous dis : "Réfléchissez". Autrefois, je vous disais :
"Ne craignez pas ceux qui tuent" . Je
vous disais : "Celui qui, après avoir mis la main à la charrue, se
retourne pour considérer le passé et ce qu'il pourrait perdre ou acquérir,
n'est pas apte à ma mission ".
Mais c'étaient des règles pour vous donner la mesure de ce que c'était que
d'être mes disciples, et des règles pour l'avenir qui viendra quand je ne
serai plus le Maître, mais que seront maîtres mes fidèles. Elles vous étaient
données pour vous donner une âme forte. Mais même cette force, qu'il est
indéniable que vous ayez atteinte par rapport au rien que vous étiez — je
parle de votre esprit — est encore trop peu par rapport à la grandeur de
l'épreuve. Oh ! ne pensez pas en votre cœur : "Le Maître est scandalisé
par nous !" Je ne suis pas scandalisé. Je vous dis même que vous ne
devez pas et ne devrez pas vous scandaliser de votre faiblesse. Dans tous les temps à venir,
parmi les membres de mon Église, aussi bien agneaux que pasteurs, il y aura
des personnes qui seront au-dessous de la grandeur de leur mission. Il y aura
des époques où des pasteurs idolâtres et des fidèles idolâtres seront plus
des vrais pasteurs et des vrais fidèles. Époques d'éclipse de l'esprit de foi
dans le monde, mais une éclipse n'est pas la mort d'un astre. C'est
uniquement un obscurcissement momentané plus ou moins partiel de l'astre.
Après, sa beauté réapparaît et semble plus lumineuse. Ainsi en sera-t-il de
mon Bercail. Je vous dis : "Réfléchissez". Je vous le dis comme
Maître, comme Pasteur et Ami. Je vous laisse discuter entre vous en toute
liberté. Je vais là-bas, dans ce bosquet, pour prier. Un par un, vous viendrez
me dire votre pensée, et Moi je bénirai votre sincère honnêteté,
quelle qu'elle soit. Et je vous aimerai pour ce que déjà jusqu'ici vous
m'avez donné. Adieu." Il se lève et s'en va.
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108> Les apôtres sont abasourdis, perplexes,
remués. Au début, ils ne savent même plus parler. Puis Pierre le
premier dit : "Que m'engloutisse l'enfer, si moi je veux le quitter ! Je
suis sûr de moi. Même s'il venait contre moi tous les démons qui sont dans la
Géhenne, avec le Léviathan en tête, je ne m'écarterais
pas de Lui par peur !"
"Et moi non plus. Dois-je être inférieur à mes filles, moi ?" dit Philippe.
"Moi, je suis sûr qu'ils ne Lui feront rien, dit l'Iscariote avec effronterie. Le
Sanhédrin menace, mais il le fait pour se persuader qu'il existe encore. Il
le sait tout le premier qu'il n'est rien si Rome n'y consent. Ses
condamnations ! C'est Rome qui condamne."
"Mais pour les choses religieuses, il est encore le Sanhédrin"
observe André.
"Tu as peut-être peur, mon frère ? Fais attention qu'il n'y a jamais eu
de poltrons dans la famille" avertit Pierre en le menaçant, car il se
sent en son cœur un esprit très belliqueux.
"Je n'ai pas peur, et j'espère pouvoir le montrer. Mais je dis ma pensée
à Judas."
"Tu as raison. Mais l'erreur du Sanhédrin c'est de vouloir se servir de
l'arme politique pour ne pas vouloir dire et ne pas vouloir s'entendre dire
qu'ils ont levé la main sur le Christ. Je le sais avec certitude. Ils
voudraient, ou plutôt ils auraient voulu faire tomber le Christ dans le péché
afin d'en faire un objet de mépris pour la foule. Mais le tuer ! Eux ! Eh !
Non ! Ils ont peur ! Une peur qu'on ne peut comparer à une peur humaine, car
c'est une peur d'âme. Ils le savent bien, eux, que Lui est le Messie !
Ils le savent. Et ils le savent si bien, qu'ils se rendent compte que pour
eux c'est fini, parce qu'arrive le temps nouveau. Et ils veulent l'abattre.
Mais l'abattre, eux !? Non. Aussi ils cherchent une raison politique pour que
ce soit le Proconsul, pour que ce soit Rome qui l'abatte. Mais le Christ ne
nuit pas à Rome, et Rome ne Lui nuira pas. Et le Sanhédrin hurle en
vain."
"Alors, tu restes avec Lui ?"
"Mais certainement. Plus que tous !"
"Moi, je n'ai rien à perdre ou à gagner en restant ou en partant. J'ai
seulement le devoir de l'aimer. Et je le ferai" dit le Zélote.
"Moi, je le reconnais pour le Messie et par conséquent je le suis"
dit Nathanaël.
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109> "Moi aussi. Je le crois
tel du moment que Jean le
Baptiste me l'a indiqué comme tel" dit Jacques de Zébédée.
"Nous sommes ses frères. À la foi nous joignons l'amour du sang,
n'est-ce pas, Jacques ?" dit le Thaddée.
"Lui c'est mon soleil depuis des années. Je suis son cours. S'il tombe
dans l'abîme creusé par ses ennemis, je le suivrai" répond Jacques d'Alphée.
"Et moi ? Puis-je oublier qu'il m'a racheté ?" demande Matthieu.
"Mon père me maudirait sept et sept fois si je le quittais. Et du reste,
ne serait-ce que pour l'amour de Marie, je
ne me séparerai jamais de Jésus" dit Thomas.
Jean ne parle
pas, il reste tête baissée, accablé. Les autres prennent son attitude pour de
la faiblesse et plusieurs l'interrogent.
"Et toi ? Toi seul veux t'en aller ?"
Jean relève son visage, si pur aussi dans son attitude et ses regards, et
fixant de ses yeux bleu clair, limpides, ceux qui l'interrogent, il dit :
"Je priais pour nous tous. Car nous voulons faire et dire, et nous
présumons de nous-mêmes, et nous ne nous apercevons pas en le faisant que
nous mettons en doute les paroles du Maître. Si Lui dit que nous ne sommes
pas préparés, c'est signe que nous ne le sommes pas. Si après trois ans nous
ne sommes pas préparés, nous ne le serons pas dans quelques mois..."
"Que dis-tu ? Dans quelques mois ? Et qu'en sais-tu ? Es-tu prophète,
par hasard ?" Et ils l'assaillent, comme pour lui faire des reproches.
"Je ne sais rien."
"Et alors ? Que sais-tu ? Lui te l'a dit, peut-être ? Tu connais
toujours ses secrets..." dit Judas de Kériot, envieux.
"Ne me hais pas, mon ami, si je sais comprendre que le temps serein est
fini. Quand sera-ce ? Je ne sais pas. Je sais que ce sera. Lui
le dit. Combien de fois il l'a dit ! Nous, nous ne voulons pas croire.
Mais la haine des autres confirme ses paroles... Et alors je prie, car il n'y
a rien d'autre à faire. Prier Dieu qu'il nous rende forts. Tu ne te
souviens pas, Judas, qu'il nous a dit d'avoir prié le Père pour avoir la
force dans les tentations ? Toute force vient de Dieu.
J'imite mon Maître, comme il est juste de le faire..."
"Mais, en somme, tu restes ?" demande Pierre.
"Et où veux-tu que j'aille si je ne reste pas avec Lui qui est ma vie et
mon bien ? Mais puisque je suis un pauvre enfant, le plus misérable de tous,
je demande tout à Dieu, le Père de Jésus et le nôtre."
"C'est dit. Donc nous restons tous ! Allons le trouver. Sûrement il est triste. Notre fidélité le rendra heureux" dit
Pierre.
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110> Jésus est prosterné en
prière. Le visage par terre, dans l'herbe, certainement il supplie le Père.
Mais il se lève quand il entend le bruit des pas et il regarde ses douze. Il
les regarde d'un air sérieux un peu triste.
"Sois content, Maître. Aucun de nous ne t'abandonne" dit Pierre.
"Vous avez décidé trop rapidement et..."
"Les heures ou les siècles ne changeront pas notre pensée" dit
Pierre.
"Ni les menaces, notre amour" déclare l'Iscariote.
Jésus cesse de les regarder en bloc et les fixe un par un. Un long regard que
tous soutiennent sans peur. Son regard s'attarde particulièrement sur
l'Iscariote qui le regarde avec plus d'assurance que tous. Il ouvre les bras
en un geste de résignation et il dit :"Allons. Vous, tous, avez
marqué votre destin." Il revient où il était avant et prend son sac. Il
ordonne :"Prenons la route qui va à Ephraïm, celle qu'ils nous ont
indiquée."
"En Samarie ?!!" La stupeur est à son comble.
"En Samarie. À sa frontière, du moins. Jean aussi alla dans ces parages
pour vivre jusqu'à l'heure marquée pour sa prédication du Christ. "
"Il ne se sauva pas de cette façon !" objecte Jacques de Zébédée.
"Je ne cherche pas à me sauver, mais à sauver. Et je sauverai jusqu'à
l'heure marquée. C'est vers les brebis les plus malheureuses que va le
Pasteur persécuté. Pour que elles, les abandonnées, aient leur part de
sagesse pour les préparer aux temps nouveaux."
Il va de son pas rapide, après la halte qui a servi à se reposer et à
respecter le sabbat, car il veut arriver avant que la nuit rende les sentiers
impraticables.
Quand ils arrivent au petit torrent qui vient d'Éphraïm et va
vers le Jourdain, Jésus appelle Pierre et Nathanaël et il leur donne une bourse
en disant : "Allez en avant, et cherchez Marie de Jacob. Je me rappelle que Malachie m'avait
dit qu'elle était la plus pauvre de l'endroit, bien qu'elle ait une grande
maison, maintenant qu'elle n'y a plus ses fils et ses filles. Nous resterons
chez elle. Donnez-lui une bonne somme pour qu'elle nous loge tout de suite
sans faire mille discours. Vous connaissez la maison. Cette grande maison
ombragée par quatre grenadiers, qui est presque près du pont sur le
torrent."
"Nous la connaissons, Maître. Nous allons faire comme tu dis." Ils
s'en vont vivement et Jésus les suit lentement avec les autres.
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111> De la cuvette que le torrent
divise en deux moitiés on voit le village qui blanchit aux dernières lueurs
du jour et aux premières clartés de la lune. Il n'y a pas âme qui vive quand
ils arrivent à la maison déjà toute blanchie par la lune. Seul le torrent se
fait entendre dans le silence du soir. Quand on se retourne en arrière et
qu'on regarde l'horizon on voit une grande partie du ciel étoilé qui se
penche sur une grande étendue de terrains dévalant vers la plaine déserte qui
descend au Jourdain. Une paix profonde règne sur la Terre.
Ils frappent à la porte. Pierre ouvre : "Tout est fait, Seigneur. La
vieille femme a pleuré en se voyant donner de l'argent. Elle n'avait plus la
moindre pièce. Je lui ai dit : "Ne pleure pas, femme. Où est Jésus de
Nazareth il n'y a plus de douleur". Elle m'a répondu : "Je le sais.
J'ai souffert pendant toute ma vie et maintenant j'étais vraiment aux limites
de la souffrance. Mais le Ciel s'est ouvert pour moi sur mon soir et il
m'amène l'Étoile de Jacob pour me donner la paix". Maintenant elle est à
côté qui prépare les pièces fermées depuis si longtemps. Hum ! c'est bien
peu, mais la femme paraît très bonne. La voilà ! Femme ! Le Rabbi est ici
!"
Se présente une petite vieille amaigrie, aux doux yeux mélancoliques. Elle
s'arrête confuse, à quelques pas de Jésus. Elle est intimidée.
"Paix à toi, femme. Je ne te dérangerai pas beaucoup."
"Moi... je voudrais... je voudrais que tu me marches sur le cœur pour te
rendre plus douce l'entrée dans ma pauvre maison. Entre, Seigneur, et que
Dieu entre avec Toi." Elle a repris son souffle et de la hardiesse sous
la lumière du regard de Jésus.
Ils entrent tous et ferment la porte. La maison est vaste comme une
hôtellerie et vide comme un endroit abandonné. Seule la cuisine est gaie, à
cause d'un feu qui flambe dans le foyer au milieu de la pièce. Barthélemy, qui était en train
d'alimenter le feu, se retourne et dit en souriant : "Réconforte cette
femme, Maître. Elle est affligée de ne pas pouvoir t'honorer."
"Ton cœur me suffit, femme. Ne te soucie de rien. Demain nous aviserons.
Je suis un pauvre, Moi aussi. Apportez-lui les provisions. Entre pauvres, on
partage le pain et le sel, sans honte et avec un amour fraternel. Pour toi,
femme, c'est un amour filial, car tu pourrais être ma mère, et je t'honore
comme telle..."
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112> La femme verse des larmes
silencieuses de vieille femme affligée en essuyant ses yeux à son voile et
elle murmure : "J'avais trois garçons et sept filles. Un garçon a été
emporté par le torrent et un autre par la fièvre. Le troisième m'a
abandonnée. Cinq des filles ont pris le mal du père, et elles sont mortes. La
sixième est morte en enfantant et la septième... Ce que la mort n'a pas fait
le péché l'a fait. Dans ma vieillesse, je ne suis pas honorée par mes enfants
et cela me fait si... Dans le village, ils sont bons... Mais pour la pauvre
femme... Toi, tu es bon pour la mère..."
"J'ai une Mère, Moi aussi. Et en toute femme qui est mère, j'honore la
mienne. Mais ne pleure pas. Dieu est bon. Aie foi, et les enfants qui te
restent pourront revenir vers toi un jour. Les autres sont en paix..."
"Je pense que c'est un châtiment parce qu'ils sont de cet
endroit..."
"Aie foi. Dieu est plus juste que les hommes..."
Reviennent les apôtres qui étaient allés dans les pièces avec Pierre. Ils
apportent les vivres. Ils réchauffent l'agneau rôti par Nique et l'apportent
sur la table. Jésus offre et bénit et il veut que la petite vieille soit avec
eux, au lieu de rester dans son coin à manger la chicorée de son souper...
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