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65> Jésus sort de bonne heure de la tente d'un galiléen, là-bas,
sur le plateau de l'Oliveraie où de nombreux galiléens se rassemblent à
l'occasion de la solennité. Le camp dort tout entier sous la clarté de la
lune qui se couche lentement, enveloppant d'une blancheur argentée les
tentes, les arbres, les pentes et la ville qui dort tout en bas...
Jésus passe avec assurance et sans bruit entre les tentes et, une fois sorti
du camp, descend rapidement par des sentiers à pic vers le Gethsémani, le
traverse, en sort, dépasse le petit pont sur le Cédron, ruban d'argent qui
arpège à la lune, arrive à la porte gardée par des légionnaires. C'est
peut-être une mesure de précaution du Proconsul cette
garde de nuit aux portes closes. Les soldats, au nombre de quatre, parlent
assis sur de grosses pierres qui leur servent de sièges contre le mur
puissant, et se chauffent à un feu de brindilles qui jette une lueur
rougeâtre sur les cuirasses brillantes et les casques sévères de dessous
lesquels émergent des visages si différents, en leur physionomie italique, de
ceux des hébreux.
"Qui va là !" dit le premier qui voit apparaître la haute figure de
Jésus de derrière le coin d'une masure voisine de la porte, et il saisit la
hampe de la lance pointue qu'il tenait appuyée au mur voisin, et imité par
les autres, il se met en position réglementaire. Sans donner à Jésus le temps
de répondre, il dit : "On n'entre pas. Ne sais-tu pas que la seconde
veille est déjà à sa fin ?"
"Je suis Jésus de Nazareth. J'ai ma Mère dans la
ville. Je vais la trouver."
"Oh ! l'Homme qui a ressuscité le mort
de Béthanie ! Par Jupiter ! Je vais le
voir finalement !" Et il s'approche de Lui pour le regarder avec
curiosité, tournant tout autour de Lui comme pour s'assurer que ce n'est pas
quelque chose d'irréel, d'étrange, mais vraiment un homme comme tout le
monde. Et il dit : "Oh ! Dieux ! Il est beau comme Apollon, mais tout à
fait comme nous ! Et il n'a ni bâton, ni barrette, ni aucun insigne de son
pouvoir !" Il est perplexe. Jésus le regarde patiemment en lui souriant
avec douceur.
Les autres qui sont moins curieux — peut-être ils ont déjà vu Jésus d'autres
fois — disent : "Cela aurait été une bonne chose qu'il eût été ici au milieu
de la première veille, quand on a porté au tombeau la belle
jeune fille morte ce matin. Nous
l'aurions vue ressusciter..."
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66> Jésus répète doucement :
"Puis-je aller trouver ma Mère ?"
Les quatre soldats se secouent. Le plus âgé parle : "Vraiment l'ordre
serait de ne pas laisser passer, mais tu passerais quand même. Celui qui
force les portes de l'Hadès peut bien forcer les portes d'une ville fermée.
Et tu n'es pas homme à provoquer des soulèvements. La défense tombe pour Toi.
Fais en sorte de n'être pas vu par les rondes à l'intérieur. Ouvre, Marcus Gratus. Et Toi,
passe sans bruit. Nous sommes soldats et nous devons obéir..."
"Ne craignez pas. Votre bonté ne se changera pas pour vous en
punition."
Un légionnaire ouvre avec précaution un portillon ouvert dans le portail colossal
et dit : "Passe vite. La veille finit d'ici peu et nous sommes remplacés
par ceux qui vont arriver."
"Paix à vous."
"Nous sommes des hommes de guerre..."
"Même dans la guerre la paix que je donne demeure, car c'est la paix de
l'âme."
Et Jésus s'engouffre dans l'obscurité de l'arcade ouverte dans l'épaisseur
des murs. Il passe en silence devant le corps de garde qui par la porte
ouverte laisse passer la lumière tremblante d'une lampe à huile, une lanterne
ordinaire, suspendue à un crochet du plafond bas, qui permet de voir des
corps de soldats endormis sur des nattes étendues sur le sol, enveloppés dans
leurs manteaux, les armes à leurs côtés.
Jésus est dans la ville désormais... et je le perds de vue pendant que je
regarde rentrer deux des soldats de tout à l'heure qui regardent si Lui s'est
éloigné avant d'entrer pour éveiller ceux qui dorment pour la relève.
"On ne le voit déjà plus... Qu'aura-t-il voulu dire par ses paroles ?
J'aurais voulu le savoir" dit le plus jeune.
"Il fallait le Lui demander. Il ne nous méprise pas. L'unique hébreu qui
ne nous méprise pas et ne nous étrangle pas en aucune façon" lui répond
l'autre qui est dans toute la force de l'âge.
"Je n'ai pas osé, moi, paysan de Bénévent, parler à quelqu'un que l'on
dit Dieu ?"
"Un dieu sur un âne ? Ah ! Ah ! S'il était ivre comme Bacchus
, il pourrait. Mais il n'est pas ivre. Je crois qu'il ne
boit même pas du mulsum . Tu ne vois pas comme il est pâle et maigre ?"
"Et pourtant les hébreux..."
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67> "Eux, oui, ils boivent,
bien qu'ils affectent de ne pas le faire ! Et ivres des vins
forts de ces terroirs et de leur sicera, ils
ont vu un dieu dans un homme. Crois-moi : les dieux, c'est une fable. L'Olympe
est vide, et la Terre n'en a pas."
"S'ils t'entendaient !..."
"Tu es encore enfant au point de n'être pas candidat et de ne pas savoir
que César lui-même ne croit pas aux dieux, et que n'y croient pas les pontifes , les
augures , les
aruspices , les
arvales , les
vestales , ni
personne ?"
"Et alors pourquoi..."
"Pourquoi les rites ? Parce qu'ils plaisent au peuple et sont utiles aux
prêtres et servent à César pour se faire obéir comme s'il était un dieu
terrestre tenu par la main par les dieux de l'Olympe. Mais les premiers à ne
pas y croire sont ceux que nous vénérons comme ministres des dieux. Je suis pyrrhonien . J'ai
fait le tour du monde. J'ai fait beaucoup d'expériences. Mes cheveux
blanchissent aux tempes et ma pensée a mûri. J'ai comme règle personnelle
trois principes : Aimer Rome, unique déesse et unique certitude, jusqu'au
sacrifice de ma vie. Ne rien croire puisque tout est illusion de ce qui nous
entoure, exceptée la Patrie sacrée et immortelle.
Nous devons aussi douter de nous-mêmes car il n'est pas certain même que nous
vivons. Les sens et la raison ne suffisent pas pour nous donner la certitude
d'arriver à connaître la Vérité, et la vie et la mort ont la même valeur car
nous ne savons pas ce que c'est que la vie et ce que c'est que la mort"
dit-il en affectant un scepticisme philosophique d'un être supérieur...
L'autre le regarde, hésitant. Puis il dit : "Moi, au contraire, je
crois. Et j'aimerais savoir... Savoir de cet Homme qui est passé tout à
l'heure. Lui certainement connaît la Vérité. Il sort de Lui quelque chose
d'étrange. C'est comme une lumière qui vous pénètre !"
"Qu'Esculape te
sauve ! Tu es malade ! C'est depuis peu que tu es monté à la ville de la
vallée, et les fièvres surgissent facilement chez ceux qui font ce voyage et
ne sont pas encore acclimatés à cette région. Tu délires. Viens. Il n'y a
rien de tel que le vin chaud et les aromates pour faire sortir en sueur le
venin de la fièvre jordanique..." et il le pousse vers le corps de
garde.
Mais l'autre se dégage en disant : "Je ne suis pas malade. Je ne veux
pas de vin drogué. Je veux veiller là, en dehors des murs (il montre
l'intérieur du bastion) et attendre l'homme qui s'est nommé Jésus."
"Si cette attente ne t'ennuie pas... Je vais réveiller ceux-ci pour la
relève. Adieu..."
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68> Et il entre bruyamment dans
le corps de garde pour éveiller ses compagnons, en criant : "Déjà l'heure
est sonnée. Allons, fainéants paresseux ! Je suis las !..." Il baille
bruyamment et maugrée parce qu'ils ont laissé éteindre le feu et ont bu tout
le vin chaud "si nécessaire pour essuyer la rosée palestinienne..."
L'autre, le jeune légionnaire, adossé au mur que la lune effleure du
couchant, attend que Jésus revienne sur ses pas. Les étoiles veillent son
espoir...
Jésus, pendant ce temps, est arrivé à la maison de Lazare sur la colline de
Sion, et il frappe. Lévi Lui
ouvre.
"Toi, Maître ? ! Les maîtresses dorment. Pourquoi n'as-tu pas envoyé un
serviteur si tu avais besoin de quelque chose ?"
"Ils ne l'auraient pas laissé passer."
"Ah ! c'est vrai ! Mais Toi, comment es-tu passé ?"
"Je suis Jésus de Nazareth, et les légionnaires m'ont laissé passer.
Mais il ne faut pas le dire, Lévi."
"Je ne le dirai pas... Eux sont meilleurs que beaucoup de nous !"
"Conduis-moi où dort ma Mère et ne réveille personne d'autre dans la
maison."
"Comme tu veux, Seigneur. Lazare a donné l'ordre à tous ceux qui
dirigent les maisons de t'obéir en tout, sans discussion ni retard. C'était
depuis peu l'aurore quand cet ordre a été apporté par un serviteur, par
plusieurs serviteurs, à toutes les maisons. Obéir et se taire. Nous le
ferons. Tu nous as rendu le maître..."
L'homme trottine en avant à travers les couloirs vastes comme des galeries du
splendide palais de Lazare sur la colline de Sion, et la lampe qu'il a dans
la main illumine d'une manière fantastique le mobilier et les tapisseries qui
ornent ces larges couloirs. L'homme s'arrête devant une porte fermée :
"C'est là qu'est ta Mère."
"Tu peux disposer."
"Et la lampe ? Ne la veux-tu pas ? Je puis retourner dans l'obscurité.
J'ai l'habitude de la maison. J'y suis né."
"Laisse-la et n'enlève pas la clef de la porte. Je sors tout de
suite."
"Tu sais où me trouver. Je vais fermer par précaution, mais je serai
prêt à t'ouvrir la porte quand tu viendras."
Jésus reste seul. Il frappe légèrement, un coup si léger que seulement
quelqu'un de bien éveillé peut entendre.
Un bruit dans la pièce, comme celui d'un siège qu'on déplace, un léger bruit
de pas, et une voix basse : "Qui frappe ?"
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69> "Moi, Maman.
Ouvre-moi."
La porte s'ouvre de suite. La lumière de la lune est la seule lumière qui
éclaire la pièce tranquille et étend ses rayons sur le lit intact. Un siège
est près de la fenêtre grande ouverte sur le mystère de la nuit.
"Tu ne dormais pas encore ? Il est tard !"
"Je priais... Viens, mon Fils. Assieds-toi où j'étais" et elle
indique le siège près de la fenêtre.
"Je ne puis m'arrêter. Je suis venu te prendre pour aller chez Élise, dans le quartier d'Ophel. Annalia est morte. Vous ne le
saviez pas encore ?"
"Non. Personne... Quand, Jésus ?"
"Après mon passage."
"Après ton passage'. Tu as donc été pour elle l'Ange libérateur
?! Cette Terre était pour elle une telle prison ! Elle est heureuse ! Moi, je
voudrais être à sa place ! Elle est morte... naturellement ? Je veux dire :
pas par suite d'un malheur ?"
"Elle est morte par la joie d'aimer. Je l'ai su que j'étais déjà sur la
montée du Temple. Viens avec Moi, Maman. Nous ne craignons pas de nous
profaner pour consoler une mère qui a eu dans ses bras sa fille morte d'une
joie surnaturelle... Notre première vierge ! Celle qui vint à
Nazareth, à toi, pour me trouver et me demander cette joie... Jours lointains
et sereins."
"Avant-hier elle chantait comme une mésange énamourée et
m'embrassait en disant : "Je suis heureuse !" et elle était avide
de savoir tout de Toi. Comment Dieu t'a formé. Comment Il m'a choisie. Et mes
premières palpitations de vierge consacrée... Maintenant je comprends... Je
suis prête, Fils."
Marie, tout en parlant, a épinglé ses tresses qui étaient
retombées sur ses épaules et qui la faisaient paraître si jeune, et elle a
pris son voile et son manteau.
Ils sortent en faisant le moins de bruit possible. Lévi est
déjà près du portail. Il explique : "J'ai préféré... À cause de mon
épouse... Les femmes sont curieuses. Elle m'aurait posé cent questions.
Ainsi, elle ne sait pas..."
Il ouvre, il va fermer. Jésus dit : "Avant la fin de cette
veille, je reconduirai ma Mère."
"Je veillerai tout près. Ne crains pas."
"Paix à toi."
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70> Ils s'en vont par les rues
silencieuses, désertes, desquelles la lune se retire lentement éclairant
encore le sommet des hautes maisons de la colline de Sion. Plus éclairé est le
faubourg d'Ophel aux maisonnettes plus humbles et plus basses.
Voilà la maison d'Annalia, fermée,
sombre, silencieuse. Il y a encore des fleurs fanées sur les marches de la
maison, peut-être celles jetées par la vierge avant de mourir, ou celles qui sont
tombées de son lit funèbre...
Jésus frappe à la porte. Il frappe de nouveau...
Le bruit d'une fenêtre ouverte en haut. Une voix accablée :
"Qui frappe ?"
"Marie et Jésus de Nazareth" répond Marie.
"Oh ! Je viens !..."
Une brève attente et puis le bruit des verrous que l'on pousse.
La porte s'ouvre montrant le visage défait d'Élise qui s'appuie péniblement
aux montants de la porte, et quand Marie en entrant lui ouvre ses bras, elle
tombe sur son sein avec les faibles sanglots de qui a tant pleuré que ses
pleurs ne se font plus entendre.
Jésus ferme la porte et attend patiemment que sa Mère calme
cette désolation. Il y a une pièce près de la porte. Ils y entrent, Jésus
portant la lampe posée par Élise sur le pavé de l'entrée avant d'ouvrir la
porte.
Les pleurs de la mère semblent ne pas pouvoir finir. C'est
entre des sanglots rauques qu'elle parle à Marie. La mère parle à la Mère.
Jésus, debout contre un mur, se tait... Élise ne peut se résigner à cette
mort, arrivée ainsi... Et dans sa souffrance, elle en fait retomber la cause
sur Samuel,
le fiancé parjure : "Il lui a brisé le cœur, ce maudit ! Elle ne le
disait pas, mais certainement elle souffrait qui sait depuis quand ! Et dans
la joie, dans un cri, s'est ouvert son cœur. Qu'il soit maudit pour
toujours."
"Non, ma chérie. Non. Ne maudis pas. Ce n'est pas cela.
Dieu l'a tant aimée qu'il l'a voulue dans sa paix. Mais même si elle était
morte à cause de Samuel — ce qui n'est pas, mais supposons-le un instant —
pense à la mort de joie qu'elle a eue, et dis que l'action mauvaise lui a
procuré une mort heureuse."
"Je ne l'ai plus ! Elle est morte ! Elle est morte ! Tu ne
sais pas ce que c'est que de perdre une fille ! Moi, j'ai deux fois goûté
cette douleur. Car déjà je la pleurais morte quand ton Fils l'a guérie. Mais
maintenant... Mais maintenant... Lui n'est pas revenu ! Il n'a pas eu
pitié... Je l'ai perdue ! Perdue ! Elle est déjà dans la tombe, mon enfant !
Sais-tu ce que c'est que de voir agoniser un enfant ? Savoir qu'il doit
mourir ? Le voir mort quand on le croyait guéri et fort ?
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71> Tu ne sais pas. Tu ne peux
pas en parler... Elle était belle comme une rose éclose au lever du soleil
pendant qu'elle se parait ce matin. Elle avait voulu revêtir le vêtement que
je lui avais fait pour ses noces. Elle voulait même se couronner comme une
épouse. Puis elle préféra défaire la guirlande déjà faite et effeuiller les
fleurs pour les jeter à ton Fils, et elle chantait ! Elle chantait ! Sa voix
emplissait la maison. Elle était gracieuse comme le printemps. La joie
faisait briller ses yeux comme des étoiles, et elles étaient empourprées comme
la pulpe de la grenade ses lèvres ouvertes sur la blancheur de ses dents, et
elle avait des joues roses et fraîches comme des roses nouvelles embellies
par la rosée. Elle est devenue blanche comme le lys à peine éclos. Elle s'est
affaissée sur mon sein comme une tige brisée... Plus de paroles ! Plus de
soupirs ! Plus de couleurs ! Plus de regard ! Tranquille, belle comme un ange
de Dieu, mais sans vie. Tu ne sais pas, toi qui te réjouis du triomphe de ton
Fils et le vois sain et fort, ce qu'est ma douleur ! Pourquoi n'est-il pas
revenu en arrière ? En quoi Lui avait-elle déplu, et moi avec elle, pour ne
pas avoir pitié de ma prière ?"
"Élise ! Élise ! Ne parle pas... La douleur te rend
aveugle et sourde... Élise, tu ne connais pas ma souffrance. Et tu ne connais
pas la mer profonde que deviendra ma souffrance. Tu l'as vue tranquille et
belle se raidir dans la paix. Dans tes bras. Moi... Moi cela fait plus de six
lustres que je contemple mon Fils, et par-delà la peau lisse et pure que je
contemple et caresse, je vois les plaies de l'Homme des douleurs que
deviendra mon Fils. Sais-tu, toi qui dis que je ne sais pas ce que c'est que
de voir un enfant s'en aller deux fois vers la mort, et y entrer une fois et
y demeurer en paix, sais-tu ce que c'est de voir, pendant tant d'années,
cette vision, pour une mère ? Mon Fils ! Le voilà. Il est déjà vêtu de rouge
comme s'il sortait d'un bain de sang. Et bientôt, dans peu de temps, alors
que ne sera pas devenu sombre le visage de ta fille dans le tombeau, je le verrai
revêtu de la pourpre de son Sang innocent, de ce Sang que je Lui ai donné. Et
si tu as reçu sur ton cœur ta fille, sais-tu quelle sera ma douleur de voir
mourir mon Fils comme un malfaiteur sur le bois ? Regarde-le, le Sauveur de
tous ! Dans l'esprit et dans la chair, car la chair de ceux qu'il aura sauvés
sera incorrompue et bienheureuse dans son Royaume. Et regarde-moi ! Regarde
cette Mère qui heure après heure accompagne et conduit — oh ! je ne le
retiendrais pas d'un seul pas ! — son Fils au Sacrifice ! Moi, je puis te
comprendre, pauvre maman. Mais toi, comprends mon cœur ! Ne hais pas mon
Fils. Annalia n'aurait pas supporté l'agonie de son Seigneur.
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72> Et son Seigneur l'a rendue
heureuse en une heure d'allégresse."
Élise a cessé de pleurer devant la révélation. Elle fixe Marie,
au pâle visage de martyre mouillé de larmes silencieuses, regarde Jésus qui
la regarde avec pitié... et glisse aux pieds de Jésus en gémissant : "Mais
elle est morte ! Elle est morte, Seigneur ! Comme un lys, un lys brisé. Les
poètes disent de Toi que tu es celui qui se plaît parmi les lys ! Oh !
vraiment, Toi, né du Lys-Marie, tu descends souvent dans les parterres
fleuris, et des roses pourpres tu fais des lys blancs, et tu les cueilles en
les enlevant au monde. Pourquoi ? Pourquoi, Seigneur ? N'est-il pas juste
qu'une mère jouisse de la rose qui est née d'elle ? Pourquoi en éteindre la
pourpre dans la froide blancheur de mort du lys ?"
"Les lys ! Ils seront le symbole de celles qui m'aimeront comme ma Mère a aimé Dieu. Le
blanc parterre du Roi Divin."
"Mais nous, les mères, nous pleurerons. Nous, les mères,
nous avons droit à nos enfants. Pourquoi les enlever à la vie ?"
"Ce n'est pas ce que je veux dire, femme. Les filles
resteront, mais consacrées au Roi comme les vierges dans les palais de
Salomon. Rappelle-toi le Cantique... Et elles seront épouses, les
bien-aimées, sur la Terre et au Ciel."
"Mais ma fille est morte ! Elle est morte !" Ses
pleurs reprennent déchirants.
"Je suis la Résurrection et la Vie. Celui qui croit en
Moi, vit même s'il vient à mourir, et en vérité je te dis qu'il ne meurt pas
pour l'éternité. Ta fille vit. Elle vit pour l'éternité parce qu'elle
a cru dans la Vie. Ma mort sera pour elle la Vie complète. Elle a connu la
joie de vivre en Moi avant de connaître la douleur de me voir arraché à la
vie. Ta douleur te rend aveugle et sourde. Ma Mère a
raison de le dire. Mais bientôt tu diras ce que je t'ai envoyé dire ce matin
: "Vraiment sa mort a été une grâce de Dieu". Crois-le, femme.
L'horreur attend ce lieu. Et viendra un jour où les mères frappées comme toi
diront : "Louange à Dieu qui a épargné ces jours à nos enfants". Et
les mères qui n'auront pas été frappées crieront au Ciel : "Pourquoi, ô
Dieu, n'as-tu pas tué nos fils avant cette heure ?" Crois-le, femme.
Crois à mes paroles. N'élève pas entre toi et Annalia la vraie clôture qui
sépare : celle de la différence de foi. Tu vois ? Je pouvais ne pas venir. Tu
sais combien je suis haï. Que ne t'illusionne pas le triomphe d'une heure
!... Chaque recoin peut cacher une embûche pour Moi. Et je suis venu seul, de
nuit, pour te consoler et te dire ces paroles. Je compatis à la douleur d'une
mère. Mais pour la paix de ton âme, je viens te dire
ces paroles. Aie la paix ! La paix !"
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73> "Donne-la-moi, Toi,
Seigneur ! Moi, je ne peux pas ! Je ne peux pas dans ma souffrance me donner
la paix. Mais Toi, qui donnes la vie aux morts et la santé aux mourants,
donne la paix au cœur déchiré d'une mère."
"Qu'il en soit ainsi, femme. La paix pour toi." Il lui impose les
mains en la bénissant et en priant en silence sur elle. Marie s'est
agenouillée à son tour près d'Élise en l'entourant de son bras.
"Adieu, Élise. Je m'en vais..."
"Nous ne nous verrons plus, Seigneur ? Je ne sortirai pas de la maison
pendant plusieurs jours et tu t'en iras après les fêtes pascales. Toi... tu
es encore un peu quelque chose de ma fille... parce que Annalia... parce que
Annalia vivait en toi et pour Toi." Elle pleure, plus calme, mais
combien elle pleure !
Jésus la regarde... Caresse sa tête chenue. Il lui dit : "Tu me verras
encore."
"Quand ?"
"D'ici huit nuits."
"Et tu me réconforteras encore ? Tu me béniras pour me donner de la
force ?"
"Mon cœur te bénira avec toute la plénitude de mon amour pour ceux qui
m'aiment. Viens, ma Mère."
"Mon Fils, si tu le permets, je voudrais rester encore avec cette mère.
La douleur est un flot qui revient après que s'est éloigné Celui qui donne la
paix... Je rentrerai à l'heure de prime. Je n'ai pas peur d'aller seule, tu
le sais. Et tu sais que je passerai à travers toute une armée ennemie pour
réconforter un frère en Dieu."
"Que ce soit comme tu veux. Je m'en vais. Dieu soit avec vous."
Il sort sans faire de bruit, en fermant derrière Lui la porte de la pièce et
celle de la maison. Il revient vers les murs, à la Porte d'Ephraïm ou
Stercoraire, ou du Fumier, car plusieurs fois j'ai entendu indiquer ces deux
portes voisines avec ces trois noms, peut-être parce que l'une s'ouvre sur le
chemin de Jéricho qui est au fond, chemin qui mène à Ephraïm, et l'autre
parce qu'elle est proche de la vallée de Hinnom où l'on brûle les ordures de
la ville, et elles se ressemblent tant que je les confonds.
Le ciel commence à blanchir du côté de l'orient tout en étant encore criblé
d'étoiles. Les chemins sont enveloppés dans une pénombre plus pénible que
l'obscurité de la nuit que la lune tempérait de sa blanche clarté.
Mais le soldat romain a de bons yeux, et voyant Jésus s'avancer vers la
porte, il va à sa rencontre.
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74> "Salut. Je t'ai
attendu..." Il s'arrête hésitant.
"Parle sans crainte. Que veux-tu de Moi ?"
"Savoir. Tu as dit : "La paix que je donne demeure
même dans la guerre car c'est une paix d'âme". Je voudrais savoir quelle
est cette paix et ce que c'est que l'âme. Comment l'homme qui est en guerre peut-il
être en paix ? Quand on ouvre le temple de Janus, on ferme celui de la Paix.
Les deux choses ne peuvent exister ensemble dans le monde." Il parle
adossé au muret verdâtre d'un petit jardin, dans une ruelle étroite comme un
sentier dans des champs, humide, sombre, obscur, au milieu de pauvres
maisons. À part une légère lueur que fait voir le casque bruni, on ne voit
rien des deux qui parlent. L'ombre enveloppe les visages et les corps dans
une unique obscurité.
La voix de Jésus résonne douce et lumineuse dans sa joie de
jeter une semence de lumière chez le païen : "Dans le monde, en vérité,
la paix et la guerre ne peuvent exister ensemble. L'une exclut l'autre. Mais
dans l'homme de guerre peut exister la paix même s'il fait une guerre commandée.
Il peut exister ma paix. Parce que ma paix vient du Ciel et elle n'est
pas blessée par le fracas de la guerre et la férocité des massacres. Elle,
chose divine, envahit la chose divine que l'homme a en lui-même, et que l'on
appelle l'âme.*
"Divine ? En moi ? César est divin. Moi, je suis fils de
paysans. Maintenant je suis un légionnaire sans aucun grade. Si je suis brave
je pourrai peut-être devenir centurion. Mais divin, non."
"Il y a en toi une partie divine : c'est l'âme. Elle vient
de Dieu, du vrai Dieu. Aussi elle est divine, perle vivante dans l'homme, et
elle se nourrit de choses divines et vivantes; la foi, la paix, la vérité. La
guerre ne la trouble pas. La persécution ne la blesse pas. La mort ne la tue
pas. Seul le mal, faire ce qui est mauvais, la blesse ou la tue, et la prive
aussi de la paix que Moi je donne. Car le mal sépare l'homme de Dieu."
"Et qu'est-ce que le mal ?"
"Être dans le paganisme et adorer les idoles quand la
bonté du vrai Dieu nous a fait connaître qu'existe le vrai Dieu. Ne pas aimer
son père, sa mère, ses frères et le prochain. Voler, tuer, être rebelle, être
luxurieux, être faux. C'est cela le mal."
"Ah ! alors, moi je ne peux pas avoir ta paix ! Je suis
soldat et on nous commande de tuer. Pour nous alors, il n'y a pas de salut ?
!"
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75> "Sois juste dans la
guerre comme dans la paix. Accomplis ton devoir sans férocité et sans
avidité. Pendant que tu combats et que tu conquiers pense que l'ennemi est
semblable à toi, et que toute ville a ses mères et ses jeunes filles comme ta
mère et tes sœurs, et sois un preux sans être une brute. Tu ne sortiras pas
de la justice et de la paix et ma paix restera en toi."
"Et ensuite ?"
"Et ensuite ? Que veux-tu dire ?"
"Après la mort ? Qu'advient-il du bien que j'ai fait et de l'âme dont tu
dis qu'elle ne meurt pas si on ne fait pas le mal ?"
"Elle vit, elle vit ornée du bien que tu as fait, dans une paix joyeuse,
plus grande que celle dont on jouit sur la Terre."
"Alors en Palestine, un seul avait fait le bien ! J'ai compris."
"Qui ?"
"Lazare de Béthanie. Son âme n'est pas morte !"
"En vérité, c'est un juste. Pourtant beaucoup lui sont semblables et
meurent sans ressusciter, mais leur âme vit dans le Dieu vrai. Car l'âme a
une autre demeure, dans le Royaume de Dieu. Et celui qui croit en Moi entrera
dans ce Royaume."
"Même moi, romain ?"
"Même toi, si tu crois à la Vérité."
"Qu'est-ce que la Vérité ?"
"Je suis la Vérité, et le Chemin pour aller à la Vérité, et je suis la
Vie et je donne la Vie car celui qui accueille la Vérité accueille la
Vie."
Le jeune soldat réfléchit... se tait... Puis il lève son visage : un visage
encore pur de jeune homme et il a un sourire limpide, serein, et il dit :
"J'essayerai de me rappeler cela et d'en savoir plus encore. Il me
plaît..."
"Comment t'appelles-tu ?"
"Vital, de Bénévent . Des
campagnes de la ville."
"Je me souviendrai de ton nom. Rends vraiment vital ton esprit en le
nourrissant de Vérité .
Adieu. On ouvre la porte. Je sors de la ville."
"Salut !"
"Jésus va rapidement vers la porte et prend en hâte le chemin qui
conduit au Cédron et au Gethsémani et de là au Camp des Galiléens.
Dans les oliviers de la montagne, il rejoint Judas de Kériot qui monte lui aussi vers le
camp qui s'éveille.
Judas fait un geste presque d'épouvante en se trouvant en face de Jésus.
Jésus le regarde fixement, sans parler.
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76> "Je suis allé apporter
la nourriture aux lépreux. Mais... j'en ai trouvé deux à Hinnom, cinq à
Siloan. Les autres : guéris. Encore là, mais si bien guéris qu'ils m'ont prié
d'avertir le prêtre. J'étais descendu au point du jour pour être libre
ensuite. La chose va faire du bruit. Un si grand nombre de lépreux guéris
ensemble après que tu les as bénis en présence de tant de gens !"
Jésus ne parle pas. Il le laisse parler. Il ne lui dit ni : "Tu as bien
fait", ni autre chose ayant trait à l'action de Judas et au miracle,
mais s'arrêtant à l'improviste et regardant fixement l'apôtre, il lui demande
: "Eh bien ? Qu'est-ce que cela a changé de t'avoir laissé la liberté et
l'argent ?"
"Que veux-tu dire ?"
"Ceci : je te demande si tu t'es sanctifié depuis que je t'ai rendu la
liberté et l'argent. Et tu me comprends... Ah ! Judas ! Souviens-toi !
Souviens-toi toujours : tu as été celui que j'ai aimé plus que tout autre, en
recevant de toi moins d'amour que tous les autres m'en ont donné. En recevant
même une haine plus grande, car c'était la haine de quelqu'un que je traitais
en ami, que la haine la plus féroce du plus féroce pharisien. Et rappelle-toi
encore ceci : que Moi, même maintenant je ne te hais pas mais, pour autant
que cela dépend du Fils de l'homme, je te pardonne. Va, maintenant. Il n'y a
plus rien à se dire entre toi et Moi. Tout est déjà fait..."
Judas voudrait dire quelque chose, mais Jésus, d'un geste impérieux, lui fait
signe d'aller en avant... Et Judas, tête basse comme un vaincu, s'en va...
À la limite du Camp des Galiléens les apôtres et les deux serviteurs de
Lazare sont déjà prêts.
"Où as-tu été, Maître ? Et toi, Judas ? Vous étiez ensemble ?"
Jésus devance la réponse de Judas : "J'avais quelque chose à dire à des
cœurs. Judas est allé chez les lépreux... Mais ils sont tous guéris, sauf
sept."
"Oh ! pourquoi y es-tu allé ? Je voulais venir moi aussi !" dit le Zélote.
"Pour être libre maintenant de venir avec nous" dit encore Jésus.
"Allons. Nous entrerons dans la ville par la Porte du Troupeau. Faisons
vite."
Il va en avant, en passant par les oliveraies qui conduisent du Camp, à
moitié route entre Béthanie et Jérusalem, à l'autre petit pont qui passe le
Cédron près de la Porte du Troupeau.
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77> Des maisons de paysans sont éparses sur les
pentes, et tout en bas, près des eaux du torrent, un figuier ébouriffé se
penche sur la rivière. Jésus se dirige vers lui et il cherche si dans
le feuillage fourni et gras il y a quelque figue mûre. Mais le figuier est
tout en feuilles, nombreuses, inutiles, mais il n'a pas un seul fruit sur ses
branches. "Tu es comme beaucoup de cœurs en Israël. Tu n'as pas de
douceurs pour le Fils de l'homme, et pas de pitié. Qu'il ne puisse plus
jamais naître de toi un seul fruit et que personne ne se rassasie de toi à
l'avenir" dit Jésus.
Les apôtres se regardent. La colère de Jésus pour la plante stérile,
peut-être sauvage, les étonne. Mais ils ne disent rien. Ce n'est que plus
tard, après avoir passé le Cédron, que Pierre Lui demande : "Où as-tu mangé
?"
"Nulle part."
"Oh ! Alors tu as faim ! Voici là-bas un berger avec quelques chèvres
qui paissent. Je vais demander du lait pour Toi. Je fais vite" et il
s'en va à grands pas et revient doucement avec une vieille écuelle pleine de
lait.
Jésus boit et il rend le bol au pastoureau qui a accompagné Pierre, en le
caressant...
Ils entrent dans la ville et montent au Temple, et après avoir adoré le
Seigneur, Jésus revient dans la cour où les rabbis donnent leurs leçons.
Les gens l'entourent et une mère, venue de Cintium, présente son enfant qu'un mal a rendu aveugle,
je crois. Il a les yeux blancs comme s'il avait une vaste cataracte sur la
pupille ou un albugo.
Jésus le guérit en effleurant les orbites avec les doigts. Et puis de suite
il commence à parler :
"Un homme acheta un terrain. Il y
planta des vignes, construisit une maison pour les fermiers, une tour pour la
surveillance, des celliers et des endroits pour presser le raisin, et en
confia l'entretien à des fermiers en qui il avait confiance. Puis il s'en
alla au loin.
Quand arriva le temps où les vignes purent donner des fruits, les vignes
ayant poussé au point de donner des fruits, le maître de la vigne envoya ses
serviteurs chez les fermiers pour retirer le revenu de la récolte. Mais les
fermiers entourèrent ces serviteurs, ils en frappèrent une partie à coups de
bâtons, en lapidèrent une partie avec de lourdes pierres en les blessant
grièvement, et en tuèrent une partie. Ceux qui purent revenir vivants chez le
maître, racontèrent ce qui leur était arrivé. Le maître les soigna et les
consola, et il envoya d'autres serviteurs encore plus nombreux. Les fermiers
les traitèrent comme ils avaient traité les premiers.
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78> Alors le maître de la vigne
dit : "Je vais leur envoyer mon cher fils. Certainement ils
respecteront mon héritier".
Mais les fermiers, l'ayant vu venir et ayant su que c'était l'héritier,
s'appelèrent l'un l'autre en disant : "Venez, réunissons-nous pour être
nombreux. Entraînons-le dehors, dans un endroit écarté, et tuons-le. Son
héritage nous restera". Ils l'accueillirent avec des honneurs
hypocrites, l'entourèrent comme pour lui faire fête. Ensuite ils le ligotèrent
après l'avoir embrassé, le frappèrent fortement et avec mille moqueries, ils
l'amenèrent au lieu du supplice et le tuèrent.
Maintenant, vous, dites-moi. Ce père et maître s'apercevra un jour que son
fils et héritier ne revient pas, et découvrira que ses fermiers, auxquels il
avait donné la terre fertile pour qu'ils la cultivent en son nom, en
jouissant de ce qui était juste et en donnant à leur seigneur ce qui était
juste, ont tué son fils. Alors que fera-t-il ?" et Jésus darde ses iris
de saphir, enflammés comme par un soleil, sur ceux qui sont venus et
spécialement sur les groupes des juifs les plus influents, pharisiens et
scribes répandus dans la foule. Personne ne parle.
"Dites donc ! Vous au moins, rabbis d'Israël. Dites une parole de justice
qui persuade le peuple de la justice. Moi, je pourrais dire une parole qui ne
serait pas bonne, d'après votre pensée. Parlez donc vous, pour que le peuple
ne soit pas induit en erreur."
Les scribes, contraints, répondent ainsi : "Il punira les scélérats en
les faisant périr d'une manière atroce, et il donnera sa vigne à d'autres
fermiers pour qu'ils lui la cultivent honnêtement, en lui donnant le revenu
de la terre qui leur est confiée."
"Vous avez bien parlé. Il est écrit
dans l'Écriture : "La pierre que les constructeurs ont rejetée est
devenue pierre angulaire. C'est une œuvre faite par le Seigneur et c'est une
chose admirable à nos yeux" .
Puisque donc ceci est écrit, et vous le savez, et vous estimez juste que
soient punis atrocement ces fermiers meurtriers du fils héritier du maître de
la vigne, et qu'elle soit donnée à d'autres fermiers qui la cultivent
honnêtement, voilà que pour ce motif, je vous dis : "Le Royaume de Dieu
vous sera enlevé et il sera donné à des gens qui en produisent des fruits. Et
celui qui tombera contre cette pierre se brisera, et celui sur lequel
la pierre tombera sera écrasé".
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79> Les chefs des prêtres, les
pharisiens et les scribes, par un acte vraiment... héroïque, ne réagissent
pas. Si forte est la volonté d'atteindre un but ! Pour beaucoup
moins d'autres fois ils l'ont contré, et aujourd'hui où le Seigneur Jésus
leur dit ouvertement que le pouvoir leur sera enlevé, ils n'éclatent pas en
reproches, ils ne font pas d'actes de violence, ils ne menacent pas, faux
agneaux patients qui sous l'apparence hypocrite de douceur cachent l'immuable
cœur du loup.
Ils se bornent à s'approcher de Lui qui a repris sa marche en avant et en
arrière en écoutant tel et tel des nombreux pèlerins qui sont rassemblés dans
la vaste cour, et desquels beaucoup Lui demandent conseil pour des questions
qui intéressent l'âme ou pour des situations familiales ou sociales, en
attendant de pouvoir Lui dire quelque chose après l'avoir écouté donner un
jugement à un homme sur une question embrouillée d'héritage : elle a produit
division et rancœur entre les différents héritiers à cause d'un fils du père
qu'il a eu d'une servante de la maison mais qu'il a adopté. Les fils
légitimes ne le veulent pas avec eux, ni comme héritier dans le partage des
maisons et des terres. Ils ne veulent plus avoir rien en commun avec le
bâtard et ils ne savent pas comment résoudre la question car, avant sa mort,
le père a fait jurer que comme toujours il avait partagé le pain entre le
fils illégitime et les légitimes dans la même mesure, ainsi ils devaient
partager l'héritage dans la même mesure.
Jésus dit à celui qui l'interroge au nom des trois autres frères :
"Sacrifiez tous une parcelle de terre pour la vendre de façon à réunir
une somme d'argent équivalente au cinquième de la fortune totale et donnez-le
au fils illégitime en lui disant : "Voilà ta part. Tu n'es pas frustré
de ce qui t'appartient et on n'a pas fait tort à la volonté de notre père. Va
et que Dieu soit avec toi". Et soyez généreux en lui donnant même
davantage que la valeur stricte de sa part. Faites-le avec des témoins qui
soient justes et personne ne pourra sur la Terre, ni au-delà de la Terre,
élever une voix de reproche et de scandale. Et vous aurez la paix entre vous
et en vous, n'ayant pas le remords d'avoir désobéi à votre père et n'ayant
pas parmi vous celui qui, vraiment innocent, a été pour vous une cause de
trouble plus que si on avait mis un voleur parmi vous."
L'homme dit : "Ce bâtard, en vérité, a enlevé la paix à notre famille,
la santé à notre mère qui est morte de chagrin, et une place qui ne lui
appartient pas."
"Ce n'est pas lui le coupable, homme. C'est celui qui l'a engendré. Lui
n'a pas demandé à naître pour porter la marque de bâtard, Ce fut la
convoitise de votre père qui l'engendra pour lui donner la douleur et pour
vous donner la douleur. Soyez donc justes envers l'innocent qui paie déjà
durement une faute qui n'est pas la sienne.
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80> N'ayez pas d'anathème pour
l'esprit de votre père. Dieu l'a jugé. Il n'est pas besoin des foudres de vos
malédictions. Honorez le père, toujours, même s'il est coupable, non pour
lui-même, mais parce qu'il a représenté sur la Terre votre Dieu, vous ayant
créés par ordre de Dieu et étant le seigneur de votre maison. Les parents
viennent immédiatement après Dieu. Rappelle-toi le Décalogue, et ne pèche
pas. Va en paix."
Les prêtres et les scribes s'approchent
alors de Lui pour l'interroger : "Nous t'avons entendu. Tu as dit ce qui
était juste. Un conseil plus sage n'aurait pu le donner Salomon. Mais dis-nous, Toi qui opères des prodiges et donnes des
jugements tels que seul le sage roi pouvait en donner, par quelle autorité
fais-tu ces choses ? D'où te vient un tel pouvoir ?"
Jésus les regarde fixement. Il n'est ni agressif ni méprisant, mais très
imposant. Il dit : "Moi aussi, j'ai à vous poser une question, et si
vous me répondez, je vous dirai par quelle autorité, Moi, homme sans autorité
de charges et pauvre — car c'est cela que vous voulez dire — je fais ces
choses. Dites : le baptême de Jean, d'où venait-il ? Du Ciel ou de l'homme
qui le donnait ? Répondez-moi. Par quelle autorité Jean le donnait-il comme
rite purificateur et pour vous préparer à la venue du Messie, puisque Jean
était encore plus pauvre, plus ignorant que Moi, et sans charge d'aucune
sorte, ayant passé sa vie dans le désert depuis son enfance ?"
Les scribes et les prêtres se consultent entre eux. Les gens, les yeux grands
ouverts et les oreilles attentives, sont prêts à protester et à acclamer si
les scribes disqualifient le Baptiste et offensent le Maître, ou s'ils
paraissent déconfits par la question du Rabbi de Nazareth, divinement sage,
se serrent autour d'eux. Il est frappant le silence absolu de cette foule qui
attend la réponse. Il est si profond que l'on entend la respiration et les
chuchotements des prêtres ou des scribes qui communiquent entre eux quasi
sans parler, et observent pendant ce temps le peuple dont ils devinent les
sentiments prêts à exploser. Enfin, ils se décident à répondre. Ils se
tournent vers le Christ qui, appuyé à une colonne, les bras croisés, les
scrute sans jamais les perdre de vue, et ils disent : "Maître, nous ne
savons pas par quelle autorité Jean faisait cela ni d'où venait son baptême.
Personne n'a pensé à le demander au Baptiste pendant qu'il était vivant, et
lui ne l'a jamais dit spontanément."
"Et Moi non plus je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais de
telles choses." Il leur tourne le dos en appelant à Lui les douze et,
fendant la foule qui l'acclame, il sort du Temple.
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81> Quand ils sont déjà dehors,
au-delà de la Probatique, Barthélemy Lui dit : "Ils sont devenus très
prudents tes adversaires. Peut-être vont-ils se convertir au Seigneur qui t'a
envoyé et te reconnaître pour le Messie saint."
"C'est vrai. Ils n'ont pas discuté ta question ni ta réponse..."
dit Matthieu.
"Qu'il en soit ainsi. C'est beau que Jérusalem se convertisse au
Seigneur, son Dieu" dit encore Barthélemy.
"Ne vous faites pas des illusions ! Cette partie de Jérusalem ne se
convertira jamais. Ils n'ont pas répondu autrement parce qu'ils ont craint la
foule. Je lisais leur pensée bien que n'entendant pas leurs paroles dites à
voix basse."
"Et que disaient-ils ?" demande Pierre.
"Ils disaient cela. Je désire que vous le sachiez pour les connaître à
fond et que vous puissiez donner une exacte description à ceux qui viendront plus
tard des cœurs des hommes de mon temps. S'ils ne m'ont pas répondu, ce n'est
pas qu'ils se convertissent au Seigneur, mais parce qu'ils disaient entre eux
: "Si nous répondons : 'Le baptême de Jean venait du Ciel" le Rabbi
répondra : "Et alors pourquoi n'avez-vous pas cru à ce qui venait du
Ciel et enseignait la préparation au temps messianique ?" , et si nous
disons : "De l'homme" alors ce sera la foule qui se rebellera en
disant : "Et alors pourquoi ne croyez-vous pas à ce que Jean, notre
prophète, a dit de Jésus de Nazareth ?" Il vaut donc mieux dire :
"Nous ne savons pas". Voilà ce qu'ils disaient. Ce n'était pas
parce qu'ils étaient revenus à Dieu, mais par un lâche calcul, et pour ne pas
avoir à reconnaître par leurs bouches que je suis le Christ et que je fais
ces choses que je fais parce que je suis l'Agneau de Dieu dont a parlé le
Précurseur. Et Moi non plus, je n'ai pas voulu dire par quelle autorité je
fais les choses que je fais. Déjà, de nombreuses fois, je l'ai dit dans ces
murs et dans toute la Palestine, et mes prodiges parlent encore plus que mes
paroles. Maintenant je ne le dirai plus par mes paroles. Je laisserai parler
les prophètes et mon Père, et les signes du Ciel, car le moment est venu où
tous ces signes vont être donnés. Ceux qui ont été dits par les prophètes et
marqués des symboles de notre histoire, et ceux que j'ai dits : le signe de
Jonas; vous vous souvenez de ce jour à Cédés ? C'est le signe qu'attend Gamaliel.
Toi, Étienne,
toi, Hermas,
et toi, Barnabé qui as quitté tes compagnons
aujourd'hui pour me suivre, certainement plusieurs fois vous avez entendu le
rabbi parler de ce signe. Eh bien, bientôt le signe sera donné."
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