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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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lundi 1er
avril 30
- Jésus obtient d'entrer de nuit dans la
ville 65 - Un soldat sceptique et un soldat
croyant 66 - Jésus se fait conduire à sa mère 68 - Lui apprend la mort d'Annalia 69 - Et sort avec Marie pour aller voir
Élise 69 - Arrivée à la maison de la mère
d'Annalia 69 - La plainte d'Élise pour la perte de sa
fille 70 - La souffrance de Marie est plus grande
71 - La mort d'Annalia a été une grâce de
Dieu 72 - Jésus laisse Marie chez Élise 73 - Jésus instruit Vital, le soldat romain
73 - Jésus dit à Judas son amour et son
pardon 75 - Le figuier stérile le restera 76 - Pierre demande du lait à un berger
pour Jésus 77 - Guérison d'un enfant aveugle 77 - Discours (Les vignerons
homicides : Les autorités juives) 77 - Jésus résout un cas embrouillé
d'héritage 79 - L'origine de l'autorité de Jésus et du
Baptiste ? 80 - Discours (La pensée des prêtres
et des scribes 81 - Je laisserai parler d'autres à
ma place) 81 |
9.11. |
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65> Jésus sort de bonne heure de la tente d'un galiléen, là-bas,
sur le plateau de l'Oliveraie où de nombreux galiléens se rassemblent à
l'occasion de la solennité. Le camp dort tout entier sous la clarté de la
lune qui se couche lentement, enveloppant d'une blancheur argentée les
tentes, les arbres, les pentes et la ville qui dort tout en bas... Jésus passe avec
assurance et sans bruit entre les tentes et, une fois sorti du camp, descend
rapidement par des sentiers à pic vers le Gethsémani, le traverse, en sort,
dépasse le petit pont sur le Cédron, ruban d'argent qui arpège à la lune,
arrive à la porte gardée par des légionnaires. C'est peut-être une mesure de
précaution du Proconsul cette garde de nuit aux portes closes. Les soldats, au
nombre de quatre, parlent assis sur de grosses pierres qui leur servent de
sièges contre le mur puissant, et se chauffent à un feu de brindilles qui
jette une lueur rougeâtre sur les cuirasses brillantes et les casques sévères
de dessous lesquels émergent des visages si différents, en leur physionomie
italique, de ceux des hébreux. "Qui va là
!" dit le premier qui voit apparaître la haute figure de Jésus de
derrière le coin d'une masure voisine de la porte, et il saisit la hampe de
la lance pointue qu'il tenait appuyée au mur voisin, et imité par les autres,
il se met en position réglementaire. Sans donner à Jésus le temps de
répondre, il dit : "On n'entre pas. Ne sais-tu pas que la seconde veille
est déjà à sa fin ?" [1] "Je suis Jésus
de Nazareth. J'ai ma Mère dans la ville. Je vais la trouver." "Oh ! l'Homme
qui a ressuscité le mort de
Béthanie ! Par Jupiter ! Je vais le
voir finalement !" Et il s'approche de Lui pour le regarder avec
curiosité, tournant tout autour de Lui comme pour s'assurer que ce n'est pas
quelque chose d'irréel, d'étrange, mais vraiment un homme comme tout le
monde. Et il dit : "Oh ! Dieux ! Il est beau comme Apollon, mais tout à
fait comme nous ! Et il n'a ni bâton, ni barrette, ni aucun insigne de son
pouvoir !" Il est perplexe. Jésus le regarde patiemment en lui souriant
avec douceur. Les autres qui sont
moins curieux — peut-être ils ont déjà vu Jésus d'autres fois — disent :
"Cela aurait été un bonne chose qu'il eût été ici au milieu de la
première veille, quand on a porté au tombeau la belle jeune
fille morte ce matin. Nous l'aurions
vue ressusciter..." 66> Jésus répète doucement : "Puis-je aller trouver ma Mère
?" Les quatre soldats se
secouent. Le plus âgé parle : "Vraiment l'ordre serait de ne pas laisser
passer, mais tu passerais quand même. Celui qui force les portes de l'Hadès
peut bien forcer les portes d'une ville fermée. Et tu n'es pas homme à
provoquer des soulèvements. La défense tombe pour Toi. Fais en sorte de
n'être pas vu par les rondes à l'intérieur. Ouvre, Marcus Gratus. Et
Toi, passe sans bruit. Nous sommes soldats et nous devons obéir..." "Ne craignez
pas. Votre bonté ne se changera pas pour vous en punition." Un légionnaire ouvre
avec précaution un portillon ouvert dans le portail colossal et dit :
"Passe vite. La veille finit d'ici peu et nous sommes remplacés par ceux
qui vont arriver." "Paix à
vous." "Nous sommes des
hommes de guerre..." "Même dans la
guerre la paix que je donne demeure, car c'est la paix de l'âme." Et Jésus s'engouffre
dans l'obscurité de l'arcade ouverte dans l'épaisseur des murs. Il passe en silence
devant le corps de garde qui par la porte ouverte laisse passer la lumière
tremblante d'une lampe à huile, une lanterne ordinaire, suspendue à un
crochet du plafond bas, qui permet de voir des corps de soldats endormis sur
des nattes étendues sur le sol, enveloppés dans leurs manteaux, les armes à
leurs côtés. Jésus est dans la
ville désormais... et je le perds de vue pendant que je regarde rentrer deux
des soldats de tout à l'heure qui regardent si Lui s'est éloigné avant
d'entrer pour éveiller ceux qui dorment pour la relève. "On ne le voit
déjà plus... Qu'aura-t-il voulu dire par ses paroles ? J'aurais voulu le
savoir" dit le plus jeune. "Il fallait le
Lui demander. Il ne nous méprise pas. L'unique hébreu qui ne nous méprise pas
et ne nous étrangle pas en aucune façon" lui répond l'autre qui est dans
toute la force de l'âge. "Je n'ai pas
osé. Moi, paysan de Bénévent, parler à quelqu'un que l'on dit Dieu ?" "Un dieu sur un
âne ? Ah ! Ah ! S'il était ivre comme Bacchus, il pourrait. Mais il n'est pas
ivre. Je crois qu'il ne boit même pas du mulsum. Tu ne vois pas comme il est
pâle et maigre ?" "Et pourtant les
hébreux..." "Eux, oui, ils
boivent, bien qu'ils affectent de ne pas le faire ! 67> Et ivres des vins forts de ces terroirs et de leur sicera, ils
ont vu un dieu dans un homme. Crois-moi : les dieux, c'est une fable.
L'Olympe est vide, et la Terre n'en a pas." "S'ils
t'entendaient !..." "Tu es encore
enfant au point de n'être pas candidat et de ne pas savoir que César lui-même
ne croit pas aux dieux, et que n'y croient pas les pontifes, les augures, les
aruspices, les arvales, les vestales, ni personne ?" "Et alors
pourquoi..." "Pourquoi les
rites ? Parce qu'ils plaisent au peuple et sont utiles aux prêtres et servent
à César pour se faire obéir comme s'il était un dieu terrestre tenu par la
main par les dieux de l'Olympe. Mais les premiers à ne pas y croire sont ceux
que nous vénérons comme ministres des dieux. Je suis pyrrhonien [2]. J'ai fait le tour
du monde. J'ai fait beaucoup d'expériences. Mes cheveux blanchissent aux
tempes et ma pensée a mûri. J'ai comme règle personnelle trois principes :
Aimer Rome, unique déesse et unique certitude, jusqu'au sacrifice de ma vie.
Ne rien croire puisque tout est illusion de ce qui nous entoure, exceptée la
Patrie sacrée et immortelle. Nous devons aussi douter de nous-mêmes car il
n'est pas certain même que nous vivons. Les sens et la raison ne suffisent
pas pour nous donner la certitude d'arriver à connaître la Vérité, et la vie
et la mort ont la même valeur car nous ne savons pas ce que c'est que la vie
et ce que c'est que la mort" dit-il en affectant un scepticisme
philosophique d'un être supérieur... L'autre le regarde,
hésitant. Puis il dit : "Moi, au contraire, je crois. Et j'aimerais
savoir... Savoir de cet Homme qui est passé tout à l'heure. Lui certainement
connaît la Vérité. Il sort de Lui quelque chose d'étrange. C'est comme une
lumière qui vous pénètre !" "Qu'Esculape te
sauve ! Tu es malade ! C'est depuis peu que tu es monté à la ville de la
vallée, et les fièvres surgissent facilement chez ceux qui font ce voyage et
ne sont pas encore acclimatés à cette région. Tu délires. Viens. Il n'y a
rien de tel que le vin chaud et les aromates pour faire sortir en sueur le
venin de la fièvre jordanique..." et il le pousse vers le corps de
garde. Mais l'autre se
dégage en disant : "Je ne suis pas malade. Je ne veux pas de vin drogué.
Je veux veiller là, en dehors des murs (il montre l'intérieur du bastion) et
attendre l'homme qui s'est nommé Jésus." "Si cette
attente ne t'ennuie pas... Je vais réveiller ceux-ci pour la relève.
Adieu..." 68> Et il entre bruyamment dans le corps de garde pour éveiller
ses compagnons, en criant : "Déjà l'heure est sonnée. Allons, fainéants
paresseux ! Je suis las !..." Il baille bruyamment et maugrée parce
qu'ils ont laissé éteindre le feu et ont bu tout le vin chaud "si
nécessaire pour essuyer la rosée palestinienne..." L'autre, le jeune
légionnaire, adossé au mur que la lune effleure du couchant, attend que Jésus
revienne sur ses pas. Les étoiles veillent son espoir... Jésus, pendant ce
temps, est arrivé à la maison de Lazare sur la colline de Sion, et il frappe.
Lévi Lui ouvre. "Toi, Maître ? !
Les maîtresses dorment. Pourquoi n'as-tu pas envoyé un serviteur si tu avais
besoin de quelque chose ?" "Ils ne
l'auraient pas laissé passer." "Ah ! c'est vrai
! Mais Toi, comment es-tu passé ?" "Je suis Jésus
de Nazareth, et les légionnaires m'ont laissé passer. Mais il ne faut pas le
dire, Lévi." "Je ne le dirai
pas... Eux sont meilleurs que beaucoup de nous !" "Conduis-moi où
dort ma Mère et ne réveille personne d'autre dans la maison." "Comme tu veux, Seigneur.
Lazare a donné l'ordre à tous ceux qui dirigent les maisons de t'obéir en
tout, sans discussion ni retard. C'était depuis peu l'aurore quand cet ordre
a été apporté par un serviteur, par plusieurs serviteurs, à toutes les
maisons. Obéir et se taire. Nous le ferons. Tu nous as rendu le
maître..." L'homme trottine en
avant à travers les couloirs vastes comme des galeries du splendide palais de
Lazare sur la colline de Sion, et la lampe qu'il a dans la main illumine
d'une manière fantastique le mobilier et les tapisseries qui ornent ces
larges couloirs. L'homme s'arrête devant une porte fermée : "C'est là
qu'est ta Mère." "Tu peux
disposer." "Et la lampe ?
Ne la veux-tu pas ? Je puis retourner dans l'obscurité. J'ai l'habitude de la
maison. J'y suis né." "Laisse-la et
n'enlève pas la clef de la porte. Je sors tout de suite." "Tu sais où me
trouver. Je vais fermer par précaution, mais je serai prêt à t'ouvrir la
porte quand tu viendras." Jésus reste seul. Il
frappe légèrement, un coup si léger que seulement quelqu'un de bien éveillé
peut entendre. Un bruit dans la
pièce, comme celui d'un siège qu'on déplace, un léger bruit de pas, et une
voix basse : "Qui frappe ?" 69> "Moi, Maman. Ouvre-moi." La porte s'ouvre de
suite. La lumière de la lune est la seule lumière qui éclaire la pièce
tranquille et étend ses rayons sur le lit intact. Un siège est près de la
fenêtre grande ouverte sur le mystère de la nuit. "Tu ne dormais
pas encore ? Il est tard !" "Je priais...
Viens, mon Fils. Assieds-toi où j'étais" et elle indique le siège près
de la fenêtre. "Je ne puis
m'arrêter. Je suis venu te prendre pour aller chez Élise, dans le quartier d'Ophel. Annalia est morte. Vous ne
le saviez pas encore ?" "Non.
Personne... Quand, Jésus ?" "Après mon
passage." "Après ton
passage'. Tu as donc été pour elle l'Ange libérateur ?! Cette Terre était
pour elle une telle prison ! Elle est heureuse ! Moi, je voudrais être à sa
place ! Elle est morte... naturellement ? Je veux dire : pas par suite d'un
malheur ?" "Elle est morte
par la joie d'aimer. Je l'ai su que j'étais déjà sur la montée du Temple.
Viens avec Moi, Maman. Nous ne craignons pas de nous profaner pour consoler
une mère qui a eu dans ses bras sa fille morte d'une joie surnaturelle... Notre
première vierge ! Celle qui vint à Nazareth, à toi, pour me trouver et me
demander cette joie... Jours lointains et sereins." "Avant-hier elle
chantait comme une mésange énamourée et m'embrassait en disant : "Je
suis heureuse !" et elle était avide de savoir tout de Toi. Comment Dieu
t'a formé. Comment Il m'a choisie. Et mes premières palpitations de vierge
consacrée... Maintenant je comprends... Je suis prête, Fils." Marie, tout en parlant,
a épinglé ses tresses qui étaient retombées sur ses épaules et qui la
faisaient paraître si jeune, et elle a pris son voile et son manteau. Ils sortent en
faisant le moins de bruit possible. Lévi est déjà près du portail. Il
explique : "J'ai préféré... A cause de mon épouse... Les femmes sont
curieuses. Elle m'aurait posé cent questions. Ainsi, elle ne sait
pas..." Il ouvre, il va
fermer. Jésus dit : "Avant la fin de cette veille, je reconduirai ma
Mère." "Je veillerai
tout près. Ne crains pas." "Paix à
toi." 70> Ils s'en vont par les rues silencieuses, désertes, desquelles
la lune se retire lentement éclairant encore le sommet des hautes maisons de
la colline de Sion. Plus éclairé est le faubourg d'Ophel aux maisonnettes
plus humbles et plus basses. Voilà la maison
d'Annalia, fermée, sombre, silencieuse. Il y a encore des fleurs fanées sur
les marches de la maison, peut-être celles jetées par la vierge avant de
mourir, ou celles qui sont tombées de son lit funèbre... Jésus frappe à la porte.
Il frappe de nouveau... Le bruit d'une
fenêtre ouverte en haut. Une voix accablée : "Qui frappe ?" "Marie et Jésus
de Nazareth" répond Marie. "Oh ! Je viens
!..." Une brève attente et
puis le bruit des verrous que l'on pousse. La porte s'ouvre montrant le
visage défait d'Élise qui s'appuie péniblement aux montants de la porte, et
quand Marie en entrant lui ouvre ses bras, elle tombe sur son sein avec les
faibles sanglots de qui a tant pleuré que ses pleurs ne se font plus
entendre. Jésus ferme la porte
et attend patiemment que sa Mère calme cette désolation. Il y a une pièce
près de la porte. Ils y entrent, Jésus portant la lampe posée par Élise sur
le pavé de l'entrée avant d'ouvrir la porte. Les pleurs de la mère
semblent ne pas pouvoir finir. C'est entre des sanglots rauques qu'elle parle
à Marie. La mère parle à la Mère. Jésus, debout contre un mur, se tait...
Élise ne peut se résigner à cette mort, arrivée ainsi... Et dans sa
souffrance, elle en fait retomber la cause sur Samuel, le fiancé
parjure : "Il lui a brisé le cœur, ce maudit ! Elle ne le disait pas,
mais certainement elle souffrait qui sait depuis quand ! Et dans la joie,
dans un cri, s'est ouvert son cœur. Qu'il soit maudit pour toujours." "Non, ma chérie.
Non. Ne maudis pas. Ce n'est pas cela. Dieu l'a tant aimée qu'il l'a voulue
dans sa paix. Mais même si elle était morte à cause de Samuel — ce qui n'est
pas, mais supposons-le un instant — pense à la mort de joie qu'elle a eue, et
dis que l'action mauvaise lui a procuré une mort heureuse." "Je ne l'ai plus
! Elle est morte ! Elle est morte ! Tu ne sais pas ce que c'est que de perdre
une fille ! Moi, j'ai deux fois goûté cette douleur. Car déjà je la pleurais
morte quand ton Fils l'a guérie. Mais maintenant... Mais maintenant... Lui
n'est pas revenu ! Il n'a pas eu pitié... Je l'ai perdue ! Perdue ! Elle est
déjà dans la tombe, mon enfant ! Sais-tu ce que c'est que de voir agoniser un
enfant ? Savoir qu'il doit mourir ? Le voir mort quand on le croyait guéri et
fort ? 71> Tu ne sais pas. Tu ne peux pas en parler... Elle était belle
comme une rose éclose au lever du soleil pendant qu'elle se parait ce matin.
Elle avait voulu revêtir le vêtement que je lui avais fait pour ses noces.
Elle voulait même se couronner comme une épouse. Puis elle préféra défaire la
guirlande déjà faite et effeuiller les fleurs pour les jeter à ton Fils, et
elle chantait ! Elle chantait ! Sa voix emplissait la maison. Elle était
gracieuse comme le printemps. La joie faisait briller ses yeux comme des
étoiles, et elles étaient empourprées comme la pulpe de la grenade ses lèvres
ouvertes sur la blancheur de ses dents, et elle avait des joues roses et
fraîches comme des roses nouvelles embellies par la rosée. Elle est devenue
blanche comme le lys à peine éclos. Elle s'est affaissée sur mon sein comme
une tige brisée... Plus de paroles ! Plus de soupirs ! Plus de couleurs !
Plus de regard ! Tranquille, belle comme un ange de Dieu, mais sans vie. Tu
ne sais pas, toi qui te réjouis du triomphe de ton Fils et le vois sain et
fort, ce qu'est ma douleur ! Pourquoi n'est-il pas revenu en arrière ? En
quoi Lui avait-elle déplu, et moi avec elle, pour ne pas avoir pitié de ma
prière ?" "Élise ! Élise !
Ne parle pas... La douleur te rend aveugle et sourde... Élise, tu ne connais
pas ma souffrance. Et tu ne connais pas la mer profonde que deviendra ma
souffrance. Tu l'as vue tranquille et belle se raidir dans la paix. Dans tes
bras. Moi... Moi cela fait plus de six lustres que je contemple mon Fils, et
par delà la peau lisse et pure que je contemple et caresse, je vois les
plaies de l'Homme des douleurs que deviendra mon Fils. Sais-tu, toi qui dis
que je ne sais pas ce que c'est que de voir un enfant s'en aller deux fois
vers la mort, et y entrer une fois et y demeurer en paix, sais-tu ce que
c'est de voir, pendant tant d'années, cette vision, pour une mère ? Mon Fils
! Le voilà. Il est déjà vêtu de rouge comme s'il sortait d'un bain de sang. Et
bientôt, dans peu de temps, alors que ne sera pas devenu sombre le visage de
ta fille dans le tombeau, je le verrai revêtu de la pourpre de son Sang
innocent, de ce Sang que je Lui ai donné. Et si tu as reçu sur ton cœur ta
fille, sais-tu quelle sera ma douleur de voir mourir mon Fils comme un
malfaiteur sur le bois ? Regarde-le, le Sauveur de tous ! Dans l'esprit et
dans la chair, car la chair de ceux qu'il aura sauvés sera incorrompue et
bienheureuse dans son Royaume. Et regarde-moi ! Regarde cette Mère qui heure
après heure accompagne et conduit — oh ! je ne le retiendrais pas d'un seul
pas ! — son Fils au Sacrifice ! Moi, je puis te comprendre, pauvre maman.
Mais toi, comprends mon cœur ! Ne hais pas mon Fils. Annalia n'aurait pas
supporté l'agonie de son Seigneur. 72> Et son Seigneur l'a rendue heureuse en une heure
d'allégresse." Élise a cessé de
pleurer devant la révélation. Elle fixe Marie, au pâle visage de martyre
mouillé de larmes silencieuses, regarde Jésus qui la regarde avec pitié... et
glisse aux pieds de Jésus en gémissant : "Mais elle est morte ! Elle est
morte, Seigneur ! Comme un lys, un lys brisé. Les poètes disent de Toi que tu
es celui qui se plaît parmi les lys ! Oh ! vraiment, Toi, né du Lys-Marie, tu
descends souvent dans les parterres fleuris, et des roses pourpres tu fais
des lys blancs, et tu les cueilles en les enlevant au monde. Pourquoi ?
Pourquoi, Seigneur ? N'est-il pas juste qu'une mère jouisse de la rose qui
est née d'elle ? Pourquoi en éteindre la pourpre dans la froide blancheur de
mort du lys ?" "Les lys ! Ils
seront le symbole de celles
qui m'aimeront comme ma Mère a aimé Dieu. Le blanc parterre du Roi
Divin." "Mais nous, les
mères, nous pleurerons. Nous, les mères, nous avons droit à nos enfants.
Pourquoi les enlever à la vie ?" "Ce n'est pas ce
que je veux dire, femme. Les filles resteront, mais consacrées au Roi comme
les vierges dans les palais de Salomon. Rappelle-toi le Cantique... Et elles
seront épouses, les bien-aimées, sur la Terre et au Ciel." "Mais ma fille
est morte ! Elle est morte !" Ses pleurs reprennent déchirants. "Je suis la
Résurrection et la Vie. Celui qui croit en Moi, vit même s'il vient à mourir,
et en vérité je te dis qu'il ne meurt pas pour l'éternité. Ta fille vit. Elle
vit pour l'éternité parce qu'elle a cru dans la Vie. Ma mort sera pour elle
la Vie complète. Elle a connu la joie de vivre en Moi avant de connaître la
douleur de me voir arraché à la vie. Ta douleur te rend aveugle et sourde. Ma
Mère a raison de le dire. Mais bientôt tu diras ce que je t'ai envoyé dire ce
matin : "Vraiment sa mort a été une grâce de Dieu". Crois-le,
femme. L'horreur attend ce lieu. Et viendra un jour où les mères frappées
comme toi diront : "Louange à Dieu qui a épargné ces jours à nos enfants".
Et les mères qui n'auront pas été frappées crieront au Ciel : "Pourquoi,
ô Dieu, n'as-tu pas tué nos fils avant cette heure ?" Crois-le, femme.
Crois à mes paroles. N'élève pas entre toi et Annalia la vraie clôture qui
sépare : celle de la différence de foi. Tu vois ? Je pouvais ne pas venir. Tu
sais combien je suis haï. Que ne t'illusionne pas le triomphe d'une heure
!... Chaque recoin peut cacher une embûche pour Moi. Et je suis venu seul, de
nuit, pour te consoler et te dire ces paroles. Je compatis à la douleur d'une
mère. 73> Mais pour la paix de ton âme, je
viens te dire ces paroles. Aie la paix ! La paix !" "Donne-la-moi,
Toi, Seigneur ! Moi, je ne peux pas ! Je ne peux pas dans ma souffrance me
donner la paix. Mais Toi, qui donnes la vie aux morts et la santé aux
mourants, donne la paix au cœur déchiré d'une mère." "Qu'il en soit
ainsi, femme. La paix pour toi." Il lui impose les mains en la bénissant
et en priant en silence sur elle. Marie s'est agenouillée à son tour près
d'Élise en l'entourant de son bras. "Adieu, Élise.
Je m'en vais..." "Nous ne nous
verrons plus, Seigneur ? Je ne sortirai pas de la maison pendant plusieurs
jours et tu t'en iras après les fêtes pascales. Toi... tu es encore un peu
quelque chose de ma fille... parce que Annalia... parce que Annalia vivait en
toi et pour Toi." Elle pleure, plus calme, mais combien elle pleure ! Jésus la regarde...
Caresse sa tête chenue. Il lui dit : "Tu me verras encore." "Quand ?" "D'ici huit
nuits." "Et tu me réconforteras
encore ? Tu me béniras pour me donner de la force ?" "Mon cœur te
bénira avec toute la plénitude de mon amour pour ceux qui m'aiment. Viens, ma
Mère." "Mon Fils, si tu
le permets, je voudrais rester encore avec cette mère. La douleur est un flot
qui revient après que s'est éloigné Celui qui donne la paix... Je rentrerai à
l'heure de prime. Je n'ai pas peur d'aller seule, tu le sais. Et tu sais que
je passerai à travers toute une armée ennemie pour réconforter un frère en
Dieu." "Que ce soit
comme tu veux. Je m'en vais. Dieu soit avec vous." Il sort sans faire de
bruit, en fermant derrière Lui la porte de la pièce et celle de la maison. Il
revient vers les murs, à la Porte d'Ephraïm ou Stercoraire, ou du Fumier, car
plusieurs fois j'ai entendu indiquer ces deux portes voisines avec ces trois
noms, peut-être parce que l'une s'ouvre sur le chemin de Jéricho qui est au
fond, chemin qui mène à Ephraïm, et l'autre parce qu'elle est proche de la
vallée de Hinnom où l'on brûle les ordures de la ville, et elles se
ressemblent tant que je les confonds. Le ciel commence à
blanchir du côté de l'orient tout en étant encore criblé d'étoiles. Les
chemins sont enveloppés dans une pénombre plus pénible que l'obscurité de la
nuit que la lune tempérait de sa blanche clarté. Mais le soldat romain
a de bons yeux, et voyant Jésus s'avancer vers la porte, il va à sa
rencontre. 74> "Salut. Je t'ai attendu..." Il s'arrête hésitant. "Parle sans
crainte. Que veux-tu de Moi ?" "Savoir. Tu as
dit : "La paix que je donne demeure même dans la guerre car c'est une
paix d'âme". Je voudrais savoir quelle est cette paix et ce que c'est
que l'âme. Comment l'homme qui est en guerre peut-il être en paix ? Quand on
ouvre le temple de Janus, on ferme celui de la Paix. Les deux choses ne
peuvent exister ensemble dans le monde." Il parle adossé au muret
verdâtre d'un petit jardin, dans une ruelle étroite comme un sentier dans des
champs, humide, sombre, obscur, au milieu de pauvres maisons. A part une
légère lueur que fait voir le casque bruni, on ne voit rien des deux qui
parlent. L'ombre enveloppe les visages et les corps dans une unique
obscurité. La voix de Jésus
résonne douce et lumineuse dans sa joie de jeter une semence de lumière chez
le païen : "Dans le monde, en vérité, la paix et la guerre ne peuvent
exister ensemble. L'une exclut l'autre. Mais dans l'homme de guerre peut
exister la paix même s'il fait une guerre commandée. Il peut exister ma paix.
Parce que ma paix vient du Ciel et elle n'est pas blessée par le fracas de la
guerre et la férocité des massacres. Elle, chose divine, envahit la chose
divine que l'homme a en lui-même, et que l'on appelle l'âme.* "Divine ? En moi
? César est divin. Moi, je suis fils de paysans. Maintenant je suis un
légionnaire sans aucun grade. Si je suis brave je pourrai peut-être devenir
centurion. Mais divin, non." "Il y a en toi
une partie divine : c'est l'âme. Elle vient de Dieu, du vrai Dieu. Aussi elle
est divine, perle vivante dans l'homme, et elle se nourrit de choses divines
et vivantes; la foi, la paix, la vérité. La guerre ne la trouble pas. La
persécution ne la blesse pas. La mort ne la tue pas. Seul le mal, faire ce
qui est mauvais, la blesse ou la tue, et la prive aussi de la paix que Moi je
donne. Car le mal sépare l'homme de Dieu." "Et qu'est-ce
que le mal ?" "Être dans le
paganisme et adorer les idoles quand la bonté du vrai Dieu nous a fait
connaître qu'existe le vrai Dieu. Ne pas aimer son père, sa mère, ses frères
et le prochain. Voler, tuer, être rebelle, être luxurieux, être faux. C'est
cela le mal." "Ah ! alors, moi
je ne peux pas avoir ta paix ! Je suis soldat et on nous commande de tuer.
Pour nous alors, il n'y a pas de salut ? !" "Sois juste dans
la guerre comme dans la paix. 75> Accomplis ton devoir
sans férocité et sans avidité. Pendant que tu combats et que tu conquiers
pense que l'ennemi est semblable à toi, et que toute ville a ses mères et ses
jeunes filles comme ta mère et tes sœurs, et sois un preux sans être une
brute. Tu ne sortiras pas de la justice et de la paix et ma paix restera en
toi." "Et ensuite
?" "Et ensuite ?
Que veux-tu dire ?" "Après la mort ?
Qu'advient-il du bien que j'ai fait et de l'âme dont tu dis qu'elle ne meurt
pas si on ne fait pas le mal ?" "Elle vit, elle
vit ornée du bien que tu as fait, dans une paix joyeuse, plus grande que
celle dont on jouit sur la Terre." "Alors en
Palestine, un seul avait fait le bien ! J'ai compris." "Qui ?" "Lazare de
Béthanie. Son âme n'est pas morte !" "En vérité,
c'est un juste. Pourtant beaucoup lui sont semblables et meurent sans
ressusciter, mais leur âme vit dans le Dieu vrai. Car l'âme a une autre
demeure, dans le Royaume de Dieu. Et celui qui croit en Moi entrera dans ce
Royaume." "Même moi,
romain ?" ï "Même toi, si tu
crois à la Vérité." "Qu'est-ce que
la Vérité ?" "Je suis la
Vérité, et le Chemin pour aller à la Vérité, et je suis la Vie et je donne la
Vie car celui qui accueille la Vérité accueille la Vie." Le jeune soldat
réfléchit... se tait... Puis il lève son visage : un visage encore pur de
jeune homme et il a un sourire limpide, serein, et il dit : "J'essayerai
de me rappeler cela et d'en savoir plus encore. Il me plaît..." "Comment
t'appelles-tu ?" "Vital, de
Bénévent. Des campagnes de la ville." "Je me
souviendrai de ton nom. Rends vraiment vital ton esprit en le nourrissant de
Vérité. Adieu. On ouvre la porte. Je sors de la ville." "Salut !" "Jésus va
rapidement vers la porte et prend en hâte le chemin qui conduit au Cédron et
au Gethsémani et de là au Camp des Galiléens. Dans les oliviers de
la montagne, il rejoint Judas
de Kériot qui monte lui aussi vers le
camp qui s'éveille. Judas fait un geste
presque d'épouvante en se trouvant en face de Jésus. Jésus le regarde
fixement, sans parler. "Je suis allé
apporter la nourriture aux lépreux. 76> Mais... j'en ai
trouvé deux à Hinnom, cinq à Siloan. Les autres : guéris. Encore là, mais si
bien guéris qu'ils m'ont prié d'avertir le prêtre. J'étais descendu au point
du jour pour être libre ensuite. La chose va faire du bruit. Un si grand
nombre de lépreux guéris ensemble après que tu les as bénis en présence de
tant de gens !" Jésus ne parle pas.
Il le laisse parler. Il ne lui dit ni : "Tu as bien fait", ni autre
chose ayant trait à l'action de Judas et au miracle, mais s'arrêtant à
l'improviste et regardant fixement l'apôtre, il lui demande : "Eh bien ?
Qu'est-ce que cela a changé de t'avoir laissé la liberté et l'argent ?" "Que veux-tu
dire ?" "Ceci : je te
demande si tu t'es sanctifié depuis que je t'ai rendu la liberté et l'argent.
Et tu me comprends... Ah ! Judas ! Souviens-toi ! Souviens-toi toujours : tu
as été celui que j'ai aimé plus que tout autre, en recevant de toi moins
d'amour que tous les autres m'en ont donné. En recevant même une haine plus
grande, car c'était la haine de quelqu'un que je traitais en ami, que la
haine la plus féroce du plus féroce pharisien. Et rappelle-toi encore ceci :
que Moi, même maintenant je ne te hais pas mais, pour autant que cela dépend
du Fils de l'homme, je te pardonne. Va, maintenant. Il n'y a plus rien à se
dire entre toi et Moi. Tout est déjà fait..." Judas voudrait dire
quelque chose, mais Jésus, d'un geste impérieux, lui fait signe d'aller en
avant... Et Judas, tête basse comme un vaincu, s'en va... A la limite du Camp
des Galiléens les apôtres et les deux serviteurs de Lazare sont déjà prêts. "Où as-tu été,
Maître ? Et toi, Judas ? Vous étiez ensemble ?" Jésus devance la
réponse de Judas : "J'avais quelque chose à dire à des cœurs. Judas est
allé chez les lépreux... Mais ils sont tous guéris, sauf sept." "Oh ! pourquoi y
es-tu allé ? Je voulais venir moi aussi !" dit le Zélote. "Pour être libre
maintenant de venir avec nous" dit encore Jésus. "Allons. Nous
entrerons dans la ville par la Porte du Troupeau. Faisons vite." Il va en avant, en
passant par les oliveraies qui conduisent du Camp, à moitié route entre
Béthanie et Jérusalem, à l'autre petit pont qui passe le Cédron près de la
Porte du Troupeau.
Les apôtres se
regardent. La colère de Jésus pour la plante stérile, peut-être sauvage, les
étonne. Mais ils ne disent rien. Ce n'est que plus tard, après avoir passé le
Cédron, que Pierre Lui demande : "Où as-tu mangé ?" "Nulle
part." "Oh ! Alors tu
as faim ! Voici là-bas un berger avec quelques chèvres qui paissent. Je vais
demander du lait pour Toi. Je fais vite" et il s'en va à grands pas et
revient doucement avec une vieille écuelle pleine de lait. Jésus boit et il rend
le bol au pastoureau qui a accompagné Pierre, en le caressant... Ils entrent dans la
ville et montent au Temple, et après avoir adoré le Seigneur, Jésus revient
dans la cour où les rabbis donnent leurs leçons.
Jésus le guérit en
effleurant les orbites avec les doigts. Et puis de suite il commence à parler
:
Quand arriva le temps
où les vignes purent donner des fruits, les vignes ayant poussé au point de
donner des fruits, le maître de la vigne envoya ses serviteurs chez les
fermiers pour retirer le revenu de la récolte. Mais les fermiers entourèrent
ces serviteurs, ils en frappèrent une partie à coups de bâtons, en lapidèrent
une partie avec de lourdes pierres en les blessant grièvement, et en tuèrent
une partie. Ceux qui purent revenir vivants chez le maître, racontèrent ce
qui leur était arrivé. Le maître les soigna et les consola, et il envoya
d'autres serviteurs encore plus nombreux. Les fermiers les traitèrent comme
ils avaient traité les premiers. Alors le maître de la
vigne dit : "Je vais leur envoyer mon cher fils. 78> Certainement ils respecteront mon héritier". Mais les fermiers,
l'ayant vu venir et ayant su que c'était l'héritier, s'appelèrent l'un
l'autre en disant : "Venez, réunissons-nous pour être nombreux.
Entraînons-le dehors, dans un endroit écarté, et tuons-le. Son héritage nous
restera". Ils l'accueillirent avec des honneurs hypocrites,
l'entourèrent comme pour lui faire fête. Ensuite ils le ligotèrent après
l'avoir embrassé, le frappèrent fortement et avec mille moqueries, ils
l'amenèrent au lieu du supplice et le tuèrent. Maintenant, vous,
dites-moi. Ce père et maître s'apercevra un jour que son fils et héritier ne
revient pas, et découvrira que ses fermiers, auxquels il avait donné la terre
fertile pour qu'ils la cultivent en son nom, en jouissant de ce qui était
juste et en donnant à leur seigneur ce qui était juste, ont tué son fils.
Alors que fera-t-il ?" et Jésus darde ses iris de saphir, enflammés
comme par un soleil, sur ceux qui sont venus et spécialement sur les groupes
des juifs les plus influents, pharisiens et scribes répandus dans la foule.
Personne ne parle. "Dites donc !
Vous au moins, rabbis d'Israël. Dites une parole de justice qui persuade le
peuple de la justice. Moi, je pourrais dire une parole qui ne serait pas
bonne, d'après votre pensée. Parlez donc vous, pour que le peuple ne soit pas
induit en erreur." Les scribes,
contraints, répondent ainsi : "Il punira les scélérats en les faisant
périr d'une manière atroce, et il donnera sa vigne à d'autres fermiers pour
qu'ils lui la cultivent honnêtement, en lui donnant le revenu de la terre qui
leur est confiée."
Les chefs des
prêtres, les pharisiens et les scribes, par un acte vraiment... héroïque, ne
réagissent pas. Si forte est la volonté d'atteindre un but ! 79> Pour beaucoup moins d'autres fois ils l'ont contré, et
aujourd'hui où le Seigneur Jésus leur dit ouvertement que le pouvoir leur
sera enlevé, ils n'éclatent pas en reproches, ils ne font pas d'actes de
violence, ils ne menacent pas, faux agneaux patients qui sous l'apparence
hypocrite de douceur cachent l'immuable cœur du loup. Ils se bornent à
s'approcher de Lui qui a repris sa marche en avant et en arrière en écoutant
tel et tel des nombreux pèlerins qui sont rassemblés dans la vaste cour, et
desquels beaucoup Lui demandent conseil pour des questions qui intéressent
l'âme ou pour des situations familiales ou sociales, en attendant de pouvoir
Lui dire quelque chose après l'avoir écouté donner un jugement à un homme sur
une question embrouillée d'héritage : elle a produit division et rancœur
entre les différents héritiers à cause d'un fils du père qu'il a eu d'une
servante de la maison mais qu'il a adopté. Les fils légitimes ne le veulent
pas avec eux, ni comme héritier dans le partage des maisons et des terres.
Ils ne veulent plus avoir rien en commun avec le bâtard et ils ne savent pas
comment résoudre la question car, avant sa mort, le père a fait jurer que
comme toujours il avait partagé le pain entre le fils illégitime et les
légitimes dans la même mesure, ainsi ils devaient partager l'héritage dans la
même mesure. Jésus dit à celui qui
l'interroge au nom des trois autres frères : "Sacrifiez tous une
parcelle de terre pour la vendre de façon à réunir une somme d'argent
équivalente au cinquième de la fortune totale et donnez-le au fils illégitime
en lui disant : "Voilà ta part. Tu n'es pas frustré de ce qui
t'appartient et on n'a pas fait tort à la volonté de notre père. Va et que
Dieu soit avec toi". Et soyez généreux en lui donnant même davantage que
la valeur stricte de sa part. Faites-le avec des témoins qui soient justes et
personne ne pourra sur la Terre, ni au-delà de la Terre, élever une voix de
reproche et de scandale. Et vous aurez la paix entre vous et en vous, n'ayant
pas le remords d'avoir désobéi à votre père et n'ayant pas parmi vous celui
qui, vraiment innocent, a été pour vous une cause de trouble plus que si on
avait mis un voleur parmi vous." L'homme dit :
"Ce bâtard, en vérité, a enlevé la paix à notre famille, la santé à
notre mère qui est morte de chagrin, et une place qui ne lui appartient
pas." "Ce n'est pas
lui le coupable, homme. C'est celui qui l'a engendré. Lui n'a pas demandé à
naître pour porter la marque de bâtard, Ce fut la convoitise de votre père
qui l'engendra pour lui donner la douleur et pour vous donner la douleur.
Soyez donc justes envers l'innocent qui paie déjà durement une faute qui
n'est pas la sienne. 80> N'ayez pas d'anathème pour l'esprit de votre père. Dieu l'a
jugé. Il n'est pas besoin des foudres de vos malédictions. Honorez le père,
toujours, même s'il est coupable, non pour lui-même, mais parce qu'il a
représenté sur la Terre votre Dieu, vous ayant créés par ordre de Dieu et
étant le seigneur de votre maison. Les parents viennent immédiatement après
Dieu. Rappelle-toi le Décalogue, et ne pèche pas. Va en paix."
Jésus les regarde
fixement. Il n'est ni agressif ni méprisant, mais très imposant. Il dit :
"Moi aussi, j'ai à vous poser une question, et si vous me répondez, je
vous dirai par quelle autorité, Moi, homme sans autorité de charges et pauvre
— car c'est cela que vous voulez dire — je fais ces choses. Dites : le
baptême de Jean, d'où venait-il ? Du Ciel ou de l'homme qui le donnait
? Répondez-moi. Par quelle autorité Jean le donnait-il comme rite purificateur
et pour vous préparer à la venue du Messie, puisque Jean était encore plus
pauvre, plus ignorant que Moi, et sans charge d'aucune sorte, ayant passé sa
vie dans le désert depuis son enfance ?" Les scribes et les
prêtres se consultent entre eux. Les gens, les yeux grands ouverts et les
oreilles attentives, sont prêts à protester et à acclamer si les scribes
disqualifient le Baptiste et offensent le Maître, ou s'ils paraissent
déconfits par la question du Rabbi de Nazareth, divinement sage, se serrent autour
d'eux. Il est frappant le silence absolu de cette foule qui attend la
réponse. Il est si profond que l'on entend la respiration et les
chuchotements des prêtres ou des scribes qui communiquent entre eux quasi
sans parler, et observent pendant ce temps le peuple dont ils devinent les
sentiments prêts à exploser. Enfin, ils se décident à répondre. Ils se
tournent vers le Christ qui, appuyé à une colonne, les bras croisés, les
scrute sans jamais les perdre de vue, et ils disent : "Maître, nous ne savons
par quelle autorité Jean faisait cela ni d'où venait son baptême. Personne
n'a pensé à le demander au Baptiste pendant qu'il était vivant, et lui ne l'a
jamais dit spontanément." "Et Moi non plus
je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais de telles choses." Il
leur tourne le dos en appelant à Lui les douze et, fendant la foule qui
l'acclame, il sort du Temple. 81> Quand ils sont déjà dehors, au-delà de la Probatique,
Barthélemy Lui dit : "Ils sont devenus très prudents tes adversaires.
Peut-être vont-ils se convertir au Seigneur qui t'a envoyé et te reconnaître
pour le Messie saint." "C'est vrai. Ils
n'ont pas discuté ta question ni ta réponse..." dit Matthieu. "Qu'il en soit
ainsi. C'est beau que Jérusalem se convertisse au Seigneur, son Dieu"
dit encore Barthélemy. "Ne vous faites
pas des illusions ! Cette partie de Jérusalem ne se convertira jamais. Ils
n'ont pas répondu autrement parce qu'ils ont craint la foule. Je lisais leur
pensée bien que n'entendant pas leurs paroles dites à voix basse." "Et que
disaient-ils ?" demande Pierre. "Ils disaient cela.
Je désire que vous le sachiez pour les connaître à fond et que vous puissiez
donner une exacte description à ceux qui viendront plus tard des cœurs des
hommes de mon temps. S'ils ne m'ont pas répondu, ce n'est pas qu'ils se
convertissent au Seigneur, mais parce qu'ils disaient entre eux : "Si
nous répondons : 'Le baptême de Jean venait du Ciel" le Rabbi répondra :
"Et alors pourquoi n'avez-vous pas cru à ce qui venait du Ciel et
enseignait la préparation au temps messianique ?" , et si nous disons :
"De l'homme" alors ce sera la foule qui se rebellera en disant :
"Et alors pourquoi ne croyez-vous pas à ce que Jean, notre prophète, a
dit de Jésus de Nazareth ?" Il vaut donc mieux dire : "Nous ne
savons pas". Voilà ce qu'ils disaient. Ce n'était pas parce qu'ils
étaient revenus à Dieu, mais par un lâche calcul, et pour ne pas avoir à
reconnaître par leurs bouches que je suis le Christ et que je fais ces choses
que je fais parce que je suis l'Agneau de Dieu dont a parlé le Précurseur. Et
Moi non plus, je n'ai pas voulu dire par quelle autorité je fais les choses
que je fais. Déjà, de nombreuses fois, je l'ai dit dans ces murs et dans
toute la Palestine, et mes prodiges parlent encore plus que mes paroles.
Maintenant je ne le dirai plus par mes paroles. Je laisserai parler les
prophètes et mon Père, et les signes du Ciel, car le moment est venu où tous
ces signes vont être donnés. Ceux qui ont été dits par les prophètes et
marqués des symboles de notre histoire, et ceux que j'ai dits : le signe de
Jonas; vous vous souvenez de ce jour à Cédés ?
C'est le signe qu'attend Gamaliel. Toi, Étienne, toi, Hermas, et toi, Barnabé qui as quitté tes compagnons aujourd'hui pour me
suivre, certainement plusieurs fois vous avez entendu le rabbi parler de ce
signe. Eh bien, bientôt le signe sera donné." 82> Il s'éloigne en montant à travers les oliviers de la montagne, suivi des siens et de nombreux disciples (des soixante-douze) en plus d'autres, comme Joseph Barnabé qui le suit pour l'entendre parler encore. |
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