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"L'Évangile
tel qu'il m'a été révélé" de Maria Valtorta © Centro Editoriale Valtortiano |
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jeudi
4 avril 30
- Les apôtres préparent le Cénacle 159 - Tous semblent mal à l'aise 160 - Judas soulève la colère de Jude 161 - Jésus note que Judas a la joue enflée et rouge 162 - Judas soulève l'agressivité du Zélote 163 - Jésus désigne les places à table 163 - Il préside la cérémonie pascale 164 - Annonce que c'est sa dernière Pâque avec eux 165 - Discours (Le plus grand est celui qui sert) 166 - Discours (Les démons vont vous malmener) 167 - Les épées de Pierre et du Zélote 168 - Le lavement des pieds 168 - Suite de la cérémonie pascale 171 - Judas chante faux 172 - Discours (Sens du lavement des pieds) 172 - Fin du rite pascal 173 - L'institution de l'Eucharistie 173 - Jésus va communier sa mère 174 - Discours (Soyez humbles comme le Maître 174 - L'un de vous me trahira) 175 - Réactions de Pierre, de Jude et de Judas 175 - Jean demande à Jésus qui est le traître 175 - Judas part avec l'assentiment de Jésus 176 - [Commentaire de MV : Suspension par pitié] 176 - Assoyons-nous les uns près des autres 176 - Discours (Le grand miracle de l'Eucharistie 177 - Allusion à la mort-résurrection 177 - Le rôle de Marie 178 - Le commandement nouveau) 178 - Tu m'auras renié trois fois 179 - Discours (Je vais vous préparer une place) 180 - Un rappel d'Aglaé et de Fotinaï 180 - Discours (Puissance de la foi 181 - Promesse d'un autre Consolateur. 181 - Ne vous troublez pas ainsi) 182 - Discours (Je suis la Vigne et vous les sarments 183 - Mon nouveau commandement) 184 - Le traître, l'incarnation de Satan 184 - Ce n'est pas Pierre, c'est Judas 185 - Discours (Aimer et pardonner 185 - Vous serez persécutés 185 - Le rôle de l'Esprit Saint) 186 - Discours (Parabole de la parturiente : Votre tristesse se changera en joie) 186 - Discours (Le Pain de la déification) 187 - La prière de Jésus et le départ 187 |
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159> C'est le commencement de la souffrance du Jeudi Saint. Les apôtres - ils sont dix - s'occupent activement de préparer le Cénacle. Judas, grimpé sur la table, regarde s'il y a de l'huile dans tous les lampions du grand lampadaire qui ressemble à une corolle de fuchsia double, car la tige de suspension est entourée de cinq ampoules qui ressemblent à des pétales, puis un second tour, plus bas, qui est une vraie couronne de petites flammes; puis il y a enfin trois petits lampions suspendus à des chaînettes qui semblent les pistils de la fleur lumineuse. 160> Puis il saute par terre et aide André à disposer avec art la vaisselle sur la table sur laquelle on a étendu une nappe très fine. J'entends André qui dit : "Quel lin splendide !" Et l'Iscariote : "Un des meilleurs de Lazare. Marthe a voulu absolument l'apporter." "Et ces calices ? et ces amphores, alors ?" observe Thomas qui a mis le vin dans les amphores précieuses et les regarde avec admiration en se regardant dans leurs fines panses et il en caresse les poignées ciselées d'un œil de connaisseur. "Qui sait quelle valeur, hein ?" demande Judas Iscariote. "C'est travaillé au marteau. Mon père en serait fou. L'argent et l'or en feuilles se plient facilement à la chaleur. Mais traité ainsi... Un moment peut tout abîmer. Il suffit d'un coup mal donné. Il faut en même temps de la force et de la légèreté. Tu vois les poignées ? Elles sont tirées de la masse et ne sont pas soudées. Choses de riches... Pense que toute la limaille et le dégrossissement se perdent. Je ne sais pas si tu me comprends." "Hé ! si je comprends ! C'est comme fait un sculpteur." "Tout à fait cela." Tous admirent, puis retournent à leur travail. Tel dispose les sièges et tel autre prépare les crédences. Pierre et Simon entrent ensemble. "Oh ! vous êtes venus finalement ! Où êtes-vous allés de nouveau ? Après être arrivés avec le Maître et nous, vous vous êtes enfuis de nouveau" dit l'Iscariote. "Encore une tâche avant l'heure" répond brièvement Simon. "Tu es mélancolique ?" "Je crois qu'avec ce qu'on a entendu en ces jours et de ces lèvres que jamais on ne trouve mensongères, il y en a bien une raison." "Et avec cette puanteur de... Bon ! tais-toi, Pierre" murmure Pierre entre ses dents. "Toi aussi !... Tu me sembles fou depuis quelques jours. Tu as la figure d'un lapin sauvage qui sent derrière lui le chacal" répond Judas l'Iscariote. "Et toi, tu as le museau de la fouine. Toi aussi, tu n'es pas très beau depuis quelques jours. Tu regardes d'une façon... Tu as même l'œil de travers... Qui attends-tu ou qu'espères-tu voir ? Tu sembles plein d'assurance, tu veux le faire paraître, mais tu as l'air de quelqu'un qui a peur" réplique Pierre. "Oh ! Quant à la peur !... Tu n'es certainement pas un héros, toi non plus !" 161> "Personne de nous ne l'est, Judas. Tu portes le nom du Macchabée, mais tu ne l'es pas. Moi, je dis avec mon nom : "Dieu fait grâce"[1], mais je te jure que j'ai en moi le tremblement de qui sait porter malheur et d'être surtout dans la disgrâce de Dieu. Simon de Jonas, rebaptisé "la pierre", est mou maintenant comme de la cire près du feu. Il ne se cramponne plus par sa volonté. Lui, que je n'ai jamais vu trembler dans les plus violentes tempêtes ! Matthieu, Barthélemy et Philippe semblent des somnambules. Mon frère et André ne font que soupirer. Les deux cousins, qui ont la douleur de la parenté avec celle de l'amour pour le Maître, regarde-les. Ils semblent déjà des vieillards. Thomas a perdu son entrain, et Simon semble redevenu le lépreux épuisé d'il y a maintenant trois ans tant il est creusé par la douleur, je dirais corrodé, livide, avili" lui répond Jean. "Oui. Il nous a tous suggestionnés par sa mélancolie" observe l'Iscariote. "Mon cousin Jésus, mon Maître et Seigneur et le vôtre, est et n'est pas mélancolique. Si tu veux dire par ce nom qu'il est triste à cause de la douleur excessive que tout Israël est en train de Lui donner, et que nous voyons, et l'autre douleur cachée que Lui seul voit, je te dis : "Tu as raison". Mais si tu uses de ce terme pour dire qu'il est fou, je te l'interdis" dit Jacques d'Alphée. "Et n'est-ce pas de la folie qu'une idée fixe de mélancolie ? J'ai fait aussi des études profanes, et je sais. Il a trop donné de Lui-même. Maintenant il a l'esprit épuisé." "Ce qui signifie de la démence. N'est-ce pas ?" demande l'autre cousin Jude, apparemment calme. "Tout à fait cela ! Il avait bien vu ton père, juste de sainte mémoire, à qui tu ressembles pour la justice et la sagesse ! Jésus, triste destin d'une illustre maison trop vieille et frappée de sénilité psychique, a toujours eu une tendance à cette maladie, d'abord douce, puis toujours de plus en plus agressive. Tu as vu comme il a attaqué pharisiens et scribes, sadducéens et hérodiens. Il s'est rendu la vie impossible comme un chemin couvert d'éclats de quartz. Et c'est Lui qui les a semés. Nous... nous l'aimions tant que l'amour nous l'a caché. Mais ceux qui l'ont aimé sans l'idolâtrer : ton père, ton frère Joseph, et Simon au début, ont vu juste... nous devions ouvrir les yeux en les écoutant. Au contraire, nous avons été tous séduits par sa douce fascination de malade. Et maintenant... Hélas !" 162> Jude Thaddée qui, aussi grand que l'Iscariote, est justement en face de lui et paraît l'écouter paisiblement, a un déclic violent et d'un puissant revers de main il couche Judas sur un des sièges et avec une colère contenue, sans éclat de voix, se penchant, siffle sur son visage de lâche, et Judas ne réagit pas, craignant peut-être que le Thaddée soit au courant de son crime : "Voilà pour la démence, reptile ! Et c'est seulement parce que Lui est à côté et que c'est le soir de Pâque que je ne t'étrangle pas. Mais réfléchis, réfléchis bien ! S'il Lui arrive du mal et qu'il n'est plus là pour arrêter ma force, personne ne te sauve. C'est comme si déjà tu avais la corde au cou et ce seront ces mains honnêtes et fortes d'artisan galiléen et de descendant du frondeur de Goliath qui feront ton affaire. Lève-toi, mollasson libertin ! Et surveille ta conduite." Judas se lève, livide, sans la moindre réaction. Et, ce qui me surprend, personne ne réagit au nouveau geste du Thaddée. Au contraire !... Il est clair que tous approuvent. L'ambiance est à peine redevenue tranquille que Jésus entre. Il se présente au seuil de la petite porte par laquelle sa grande taille passe difficilement, met le pied sur le petit palier et, avec son sourire doux et triste, dit en ouvrant les bras : "La paix soit avec vous." Sa voix est lasse comme celle de quelqu'un qui souffre physiquement et moralement. Il descend, caresse la tête blonde de Jean qui est accouru près de Lui. Comme s'il ignorait tout, il sourit à son cousin Jude et il dit à l'autre cousin : "Ta mère te prie d'être doux avec Joseph. Tout à l'heure il a demandé aux femmes de mes nouvelles et des tiennes. Je regrette de ne l'avoir pas salué." "Tu le feras demain." "Demain ?... Mais j'aurai toujours le temps de le voir... Oh ! Pierre ! Nous allons rester finalement un peu ensemble ! Depuis hier, tu semblés pour Moi un feu follet. Je te vois, puis je ne te vois plus. Aujourd'hui je puis presque dire que je t'ai perdu. Toi aussi, Simon." "Nos cheveux plutôt blancs que noirs peuvent t'assurer que nous ne nous sommes pas absentés par désir de la chair" dit Simon avec sérieux. "Bien que... à tout âge on peut avoir cette faim... Les vieux ! Pires que les jeunes..." dit l'Iscariote offensif. Simon le regarde et il va répliquer. Mais Jésus le regarde aussi et dit : "Tu as mal aux dents ? Tu as la joue droite enflée et rouge." "Oui, j'ai mal. Mais ce n'est pas la peine de s'en occuper." 163> Les autres ne disent rien, et l'affaire se termine ainsi. "Avez-vous fait tout ce qu'il fallait faire ? Toi, Matthieu ? Et toi, André ? Et toi, Judas, as-tu pensé à l'offrande au Temple ?" Les deux premiers, aussi bien que l'Iscariote, disent : "Tout est fait de ce que tu avais dit de faire pour aujourd'hui. Sois tranquille." "Moi, j'ai apporté les primeurs de Lazare à Jeanne de Chouza, pour les enfants. Ils m'ont dit : "Elles étaient meilleurs ces pommes !" Elles avaient la saveur de la faim, celles-là ! Et c'était tes pommes[2]" dit Jean souriant et rêvant. Jésus aussi sourit à un souvenir... "J'ai vu Nicodème et Joseph" dit Thomas. "Tu les as vus ? Tu as parlé avec eux ?" demande l'Iscariote avec un intérêt exagéré. "Oui. Qu'y a-t-il d'étrange ? Joseph est un bon client de mon père." "Tu ne l'avais pas dit avant... C'est pour cela que j'ai été étonné !..." Judas essaie de dépailler l'impression, qu'il avait donnée d'abord, de son inquiétude pour la rencontre de Joseph et de Nicodème avec Thomas. "Il me semble étrange qu'ils ne soient pas venus ici pour te vénérer. Ni eux, ni Chouza, ni Manaën... Aucun des..." Mais l'Iscariote, avec un faux rire, interrompt Barthélemy et il dit : "Le crocodile se terre quand il le faut." "Que veux-tu dire ? Qu'insinues-tu ?" demande Simon, agressif comme il n'a jamais été. "Paix, paix ! Mais qu'avez-vous ? C'est la soirée pascale ! Jamais nous n'avons eu un si digne apparat pour consommer l'agneau. Consommons donc la cène dans un esprit de paix. Je vois que je vous ai beaucoup troublés par mes instructions de ces derniers soirs. Mais, vous voyez ? J'ai fini ! Maintenant je ne vous troublerai plus. Tout n'est pas dit de ce qui se rapporte à Moi. Seulement l'essentiel. Le reste... vous le comprendrez par la suite. Il vous sera dit... Oui. Il viendra Celui qui vous le dira ! Jean, va avec Judas et un autre, prendre les coupes pour la purification. Et puis assoyons-nous à table." Jésus est d'une douceur déchirante. Jean avec André, Jude Thaddée avec Jacques, apportent la vaste coupe, y versent l'eau et offrent l'essuie-mains à Jésus et à leurs compagnons qui font la même chose avec eux. La coupe (qui est un bassin de métal) est mise dans un coin.
Simon, quand il le laisse, va à sa place portant ses mains à son visage en marquant son affliction. "En face de Simon, mon Bartholmaï, deux honnêtetés et deux sagesses qui se reflètent. Ils sont bien ensemble. Et tout près, toi, Jude mon frère. Ainsi je te vois... et il me semble être à Nazareth... quand quelque fête nous réunissait tous à une table... Et aussi à Cana... Tu te souviens ? Nous étions ensemble. Une fête... une fête de noces... le premier miracle... l'eau changée en vin... Aujourd'hui aussi une fête... et aujourd'hui aussi il y aura un miracle... le vin changera de nature... et il sera..." Jésus se plonge dans ses pensées, la tête inclinée, et comme isolé dans son monde secret. Les autres le regardent et ne parlent pas. Il relève la tête et fixe Judas Iscariote auquel il dit : "Tu seras en face de Moi." "Tu m'aimes à ce point ? Plus que Simon, que tu veux toujours m'avoir en face de Toi ?" "Tellement. Tu l'as dit." "Pourquoi, Maître ?" "Parce que tu es celui qui a fait plus que tous pour cette heure." Judas jette un regard changé sur le Maître et sur ses compagnons. Sur le premier avec un air de compassion, sur les autres avec un air de triomphe. "Et à côté de toi, d'une part Matthieu, de l'autre Thomas." "Alors Matthieu à ma gauche et Thomas à ma droite." "Comme tu veux, comme tu veux" dit Matthieu. "Il me suffît d'avoir bien en face de moi mon Sauveur." "Le dernier, Philippe. Voilà, vous voyez ? Qui n'est pas à côté de Moi du côté d'honneur, a l'honneur d'être en face de Moi." 165> Jésus, debout à sa place, verse dans le grand calice placé devant Lui (tous ont de hauts calices, mais Lui en a un beaucoup plus grand en plus de celui des autres. Ce doit être le calice rituel). Il verse le vin. Il l'élève, l'offre, le repose. Puis tous ensemble demandent sur le ton du psaume : "Pourquoi cette cérémonie ?" Question de pure forme, on le comprend, rituelle. Jésus, en chef de famille, y répond : "Ce jour rappelle notre libération de l'Égypte. Que soit béni Jéovah qui a créé le fruit de la vigne." Il boit une gorgée de ce vin qu'il a offert et passe le calice aux autres. Puis il offre le pain, en fait des morceaux, le distribue, ensuite les légumes trempés dans la sauce rougeâtre qui est dans quatre saucières. Une fois terminée cette partie du repas, ils chantent des psaumes tous en chœur. On apporte de la crédence sur la table et on place en face de Jésus le grand plateau de l'agneau rôti.
"En souvenir de quand Israël fut sauvé par l'agneau immolé. Le premier-né ne mourut pas là où le sang brillait sur les montants de la porte et sur l'architrave. Et ensuite, alors que l'Égypte pleurait ses fils premiers-nés qui étaient morts, depuis le palais royal jusqu'aux taudis, les hébreux, commandés par Moïse, se mirent en marche vers la terre de la libération et de la promesse. Les côtés déjà ceints, les sandales aux pieds, le bourdon en main, le peuple d'Abraham s'empressa de se mettre en marche en chantant les hymnes de la joie" Tous se lèvent debout et entonnent : "Quand Israël sortit d'Égypte et la maison de Jacob du milieu d'un peuple barbare, la Judée devint son sanctuaire"[3] et cætera. Maintenant Jésus découpe l'agneau, verse un nouveau calice, le passe après en avoir bu. Puis ils chantent encore: "Enfants, louez le Seigneur. Que soit béni le Nom de l'Éternel maintenant et toujours dans les siècles. De l'orient à l'occident Il doit être loué"[4] et cætera. Jésus
donne les parts en faisant attention que chacun soit bien servi,
exactement comme un père de famille parmi ses fils qui lui sont tous
chers. Il est solennel, un peu triste, alors qu'il dit: "Maître, tout à l'heure tu as dit que qui n'a pas l'honneur de la place, a celui d'être en face de Toi. Comment alors pouvons-nous savoir qui est le premier d'entre nous ?" demande Barthélemy. "Tous et personne. Une fois... nous revenions fatigués... avec la nausée de la rancœur des pharisiens. Mais vous n'étiez pas las pour discuter entre vous qui était le plus grand...[5] Un enfant accourut près de Moi... un de mes petits amis... Et son innocence adoucit mon dégoût de tant de choses. Ce n'était pas pour dernière votre humanité opiniâtre. Où es-tu maintenant, petit Benjamin à la réponse sage, venue à toi du Ciel car, ange comme tu l'étais, l'Esprit te parlait ? Je vous ai dit alors : "Si quelqu'un veut être le premier qu'il soit le dernier et le serviteur de tous". Et je vous ai donné en exemple l'enfant sage. Maintenant je vous dis : "Les rois des nations les dominent. Et les peuples opprimés, tout en les haïssant, les acclament et on les appelle les rois 'Bienfaiteurs', 'Pères de la Patrie', mais la haine couve sous le respect menteur". Mais parmi vous qu'il n'en soit pas ainsi. Que le plus grand soit comme le plus petit, le chef comme celui qui sert. Qui, en fait, est le plus grand ? Celui qui est à table ou celui qui sert ? C'est celui qui est à table. Et pourtant, Moi je vous sers, et d'ici peu, je vous servirai davantage. Vous êtes ceux qui ont été avec Moi dans les épreuves, et Moi je dispose pour vous d'une place dans mon Royaume, de même que j'y serai Roi selon la volonté du Père, afin que vous mangiez et buviez à ma table éternelle et que vous soyez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. Vous êtes restés avec Moi dans les épreuves... Il n'y a que cela qui vous donne de la grandeur aux yeux du Père." "Et ceux qui viendront ? Ils n'auront pas de place dans le Royaume ? Nous seuls ?" "Oh ! que de princes dans ma Maison ! Tous ceux qui auront été fidèles au Christ dans les épreuves de la vie seront des princes dans mon Royaume, car ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin dans le martyre de l'existence seront pareils à vous qui êtes restés avec Moi dans mes épreuves. Je m'identifie avec ceux qui croient en Moi. 167> La Douleur que j'embrasse pour vous et pour tous les hommes, je la donne comme enseigne à ceux qui sont particulièrement élus. Celui qui me sera fidèle dans la Douleur sera un de mes bienheureux, pareil à vous, ô mes aimés." "Nous avons persévéré jusqu'à la fin."
"Je sais que je suis un pécheur. Mais je serai fidèle à Toi jusqu'à la mort. Je n'ai pas ce péché. Je ne l'aurai jamais." "Ne sois pas orgueilleux, mon Pierre. Cette heure changera une infinité de choses qui avant étaient ainsi et qui maintenant seront différentes. Combien !... Elles apportent et imposent des nécessités nouvelles. Vous le savez. Je vous l'ai toujours dit, même quand nous allions par des chemins écartés, parcourus par des bandits : "Ne craignez pas, il ne vous arrivera aucun mal parce que les anges du Seigneur sont avec nous. Ne vous préoccupez de rien". Vous rappelez-vous quand je vous disais : "N'ayez pas d'inquiétudes pour ce que vous devez manger et pour le vêtement. Le Père sait de quoi nous avons besoin" ? Je vous disais aussi : "L'homme est beaucoup plus qu'un passereau et que la fleur qui aujourd'hui est de l'herbe et demain est du foin. Et pourtant le Père a soin aussi de la fleur et du petit oiseau. Pouvez-vous alors douter qu'il n'ait pas soin de vous ?" Je vous disais encore : "Donnez à qui vous demande, à celui qui vous offense présentez l'autre joue". Je vous disais : "N'ayez pas de bourse ni de bâton". Parce que je vous ai enseigné l'amour et la confiance[6]. Mais maintenant... Maintenant ce n'est plus ce temps. Maintenant je vous dis : "Vous est-il rien manqué jusqu'à maintenant ? Avez-vous jamais été offensés ?" "Rien, Maître, Et Toi seul as été offensé." "Vous voyez donc que ma parole était vraie. Mais maintenant les anges ont tous été rappelés par leur Seigneur. C'est l'heure des démons... Avec leurs ailes d'or, eux, les anges du Seigneur, se couvrent les yeux, s'enveloppent et souffrent de ce que leurs ailes ne soient pas couleur du chagrin, car c'est une heure de deuil, de deuil cruel, sacrilège... Il n'y a pas d'anges sur la Terre ce soir. Ils sont près du trône de Dieu pour couvrir de leur chant les blasphèmes du monde déicide et les pleurs de l'Innocent. Et nous sommes seuls... Vous et Moi : seuls. Et les démons sont les maîtres de l'heure. Aussi maintenant nous allons prendre les apparences et les mesures des pauvres hommes qui se défient et n'aiment pas. 168> Maintenant que celui qui a une bourse prenne aussi une besace, que celui qui n'a pas d'épée vende son manteau et en achète une, car cela aussi est dit de Moi dans l'Écriture et doit s'accomplir : "Il a été compté parmi les malfaiteurs"[7]. En vérité tout ce qui me concerne a son but." Simon, qui s'est levé pour aller au coffre où il a déposé son riche manteau — c'est en effet que ce soir tous ont pris leurs meilleurs habits, et ont par conséquent leurs poignards, damasquinés mais très courts, plutôt couteaux que poignards, à leurs riches ceintures — prend deux épées, deux épées véritables, longues, légèrement courbes, et les porte à Jésus : "Pierre et moi, nous sommes armés ce soir. Nous avons celles-ci, mais les autres n'ont que le court poignard" Jésus prend les épées, les observe, en dégaine une et essaie le tranchant sur l'ongle. C'est une vue étrange et cela fait une impression encore plus étrange de voir cette arme féroce dans les mains de Jésus. "Qui vous les a données ?" demande l'Iscariote alors que Jésus observe en silence. Et Judas paraît sur les épines... "Qui ? Je te rappelle que mon père était noble et puissant." "Mais Pierre..." "Eh bien ? Depuis quand dois-je rendre compte des cadeaux que je veux faire à mes amis ?" Jésus lève la tête après avoir rengainé l'arme et la rend au Zélote. "C'est bien, elles suffisent. Tu as bien fait de les prendre. Mais maintenant, avant que l'on boive le troisième calice, attendez un moment. Je vous ai dit que le plus grand est pareil au plus petit et que Moi je suis le serviteur à cette table, et que je vous servirai davantage. Jusqu'à présent je vous ai donné de la nourriture, service pour le corps. Maintenant je veux vous donner une nourriture pour l'esprit. Ce n'est pas un plat du rituel ancien. Il appartient au nouveau rite. J'ai voulu me baptiser avant d'être le "Maître". Pour répandre la Parole, ce baptême suffisait. Maintenant le Sang sera répandu. Il faut un nouveau baptême même pour vous qui pourtant avez été purifiés, par le Baptiste en son temps, et même aujourd'hui au Temple. Mais cela ne suffit pas encore. Venez que je vous purifie. Suspendez le repas. Il y a quelque chose de plus élevé et de plus nécessaire que la nourriture donnée au ventre pour le remplir, même si c'est une nourriture sainte comme celle du rite pascal. Et c'est un esprit pur, disposé à recevoir le don du Ciel qui déjà descend pour se faire un trône en vous et vous donner la Vie. Donner la Vie à qui est pur." 169>
"Vous ne me demandez pas ce que je fais ?" "Nous ne savons pas. Je te dis que nous sommes déjà purifiés" répond Pierre. "Et je te répète que cela n'a pas importance. Ma purification servira à celui qui est déjà pur à être plus pur." Il s'agenouille, délace les sandales de l'Iscariote et lui lave les pieds l'un après l'autre. Il est facile de le faire car les lits-sièges sont tournés de façon que les pieds sont vers l'extérieur. Judas est stupéfait et ne dit rien. Seulement quand Jésus, avant de chausser le pied gauche et de se lever, fait le geste de lui baiser le pied droit déjà chaussé, Judas retire vivement son pied et frappe avec la semelle la bouche divine. Il le fait sans le vouloir. Ce n'est pas un coup fort, mais il me donne tant de douleur. Jésus sourit et à l'apôtre qui Lui demande : "T'ai-je fait mal ? Je ne voulais pas... Pardon", il dit : "Non, ami. Tu l'as fait sans malice et cela ne me fait pas mal." Judas le regarde. Un regard troublé, fuyant... Jésus passe à Thomas, puis à Philippe... il suit le côté étroit de la table et arrive à son cousin Jacques. Il le lave, et en se levant le baise au front. Il passe à André qui rougit de honte et fait des efforts pour ne pas pleurer, il le lave, le caresse comme un enfant. Puis c'est Jacques de Zébédée qui ne cesse de murmurer : "Oh ! Maître ! Maître ! Maître ! Tu t'anéantis, mon sublime Maître !" Jean a déjà délacé ses sandales et alors que Jésus se penche pour lui essuyer les pieds, il s'incline pour baiser ses cheveux. Mais Pierre !... Il n'est pas facile de le persuader de se prêter à ce rite ! "Toi, me laver les pieds ? N'y pense pas ! Tant que je suis en vie, je ne le permettrai pas. Je suis un ver, tu es Dieu. Chacun à sa place." "Ce que je fais, tu ne peux le comprendre maintenant, mais par la suite, tu le comprendras. Laisse-moi faire." "Tout ce que tu veux, Maître. Veux-tu me couper le cou ? Fais-le. Mais me laver les pieds, tu ne le feras pas." 170> "Oh ! mon Simon ! Tu ne sais pas que si je ne te lave pas tu n'auras pas part à mon Royaume ? Simon, Simon ! Tu as besoin de cette eau pour ton âme et pour le tant de chemin que tu dois faire. Tu ne veux pas venir avec Moi ? Si je ne te lave pas, tu ne viens pas dans mon Royaume." "Oh ! mon Seigneur béni Mais alors lave-moi tout entier ! Pieds, mains et tête !" "Celui qui, comme vous, a pris un bain n'a besoin que de se laver les pieds, puisqu'il est entièrement pur. Les pieds... L'homme avec ses pieds va dans les ordures. Et ce serait encore peu car, je vous l'ai dit, ce n'est pas ce qui entre et sort avec la nourriture qui souille, et ce n'est pas ce qui va sur les pieds, en route, qui contamine l'homme. Mais c'est ce qui couve et mûrit dans son cœur et sort de là pour contaminer ses actions et ses membres. Et les pieds de l'homme à l'âme impure vont aux orgies, à la luxure, aux commerces illicites, aux crimes... Ce sont donc parmi les membres du corps, ceux qui ont une grande partie à purifier... avec les yeux, avec la bouche... Oh ! homme ! homme ! Créature parfaite un jour, le premier ! Et ensuite tellement corrompu par le Séducteur ! Et il n'y avait pas de malice en toi, ô homme, et pas de péché !... Et maintenant ? Tu es tout entier malice et péché, et il n'y a pas de parties de toi qui ne pèche pas !" Jésus lave les pieds à Pierre, les baise, et Pierre pleure et il prend dans ses grosses mains les mains de Jésus, les passe sur ses yeux et les baise ensuite. Simon aussi a quitté ses sandales et se laisse laver. Mais ensuite, quand Jésus va passer à Barthélemy, Simon s'agenouille et Lui baise les pieds en disant : "Purifie-moi de la lèpre du péché comme tu m'as purifié de la lèpre du corps, pour que je ne sois pas confondu à l'heure du jugement, mon Sauveur !" "Ne crains pas, Simon. Tu viendras dans la Cité céleste blanc comme la neige." "Et moi, Seigneur ? A ton vieux Bartholmaï que dis-tu ? Tu m'as vu sous l'ombre du figuier et tu as lu dans mon cœur . Et maintenant que vois-tu, et où me vois-tu ? Rassure un pauvre vieux qui craint de ne pas avoir la force et le temps pour arriver à ce que tu veux qu'il soit." Barthélemy est très ému. "Toi aussi, ne crains pas. J'ai dit alors : "Voici un vrai Israélite en qui il n'y a pas de fraude". Maintenant je dis: "Voilà un vrai chrétien, digne du Christ''. Où je te vois ? Sur un trône éternel, vêtu de pourpre. Je serai toujours avec toi." 171> C'est le tour de Jude Thaddée. Celui-ci, quand il voit Jésus à ses pieds, ne sait pas se contenir, il penche la tète sur son bras appuyé à la table et il pleure. "Ne pleure pas, doux frère. Tu es maintenant comme quelqu'un qui doit supporter qu'on lui enlève un nerf et il te paraît ne pas pouvoir le supporter. Mais ce sera une brève douleur. Puis... oh ! tu seras heureux parce que tu m'aimes. Tu t'appelles Jude, et tu es comme notre grand Jude: comme un géant. Tu es celui qui protège. Tes actions sont du lion et du lionceau qui rugit. Tu découvriras les impies qui reculeront devant toi, et les gens iniques seront terrifiés. Moi, je sais. Sois courageux. Une éternelle union resserrera et rendra parfaite notre parenté dans le Ciel." Il le baise lui aussi sur le front comme l'autre cousin, "Je suis pécheur, Maître. Pas à moi..." "Tu étais pécheur, Matthieu. Maintenant tu es l'Apôtre. Tu es une de mes "voix". Je te bénis. Ces pieds, que de chemin ils ont fait pour avancer toujours, vers Dieu... L'âme les excitait et ils ont quitté tout chemin qui n'était pas mon chemin. Avance. Sais-tu où finit le sentier ? Sur le sein du Père qui est le mien et le tien" Jésus a fini. Il enlève la serviette, se lave les mains dans de l'eau propre, reprend son vêtement, retourne à sa place et dit alors qu'il s'assied à sa place : "Maintenant vous êtes purs, mais pas tous. Seulement ceux qui ont eu la volonté de l'être." Il fixe Judas de Kériot qui fait semblant de ne pas entendre, occupé à expliquer à son compagnon Matthieu comment son père se décida à l'envoyer à Jérusalem, conversation inutile dont le seul but est de donner une contenance à Judas qui, malgré son audace, doit se sentir mal à l'aise. Jésus pour la troisième fois verse du vin dans le calice commun. Il boit, fait boire. Puis il entonne et les autres font un chœur : "J'aime parce que le Seigneur écoute la voix de ma prière, parce qu'il tend son oreille vers moi. Je l'invoquerai toute ma vie. J'étais entouré des douleurs de mort" et cætera[8]. Un moment d'arrêt, puis il recommence à chanter : "J'ai eu foi, c'est pour cela que j'ai parlé. Mais j'ai été fortement humilié. Et je disais dans mon trouble : "Tout homme est menteur"." Il regarde fixement Judas. La voix de mon Jésus, fatiguée ce soir, reprend sa force quand il s'écrie : "Elle est précieuse devant Dieu la mort des saints" et "Tu as brisé mes chaînes. Je te sacrifierai une hostie de louange en invoquant le nom du Seigneur" et cætera[9]. Un autre bref arrêt dans le chant et puis il reprend : "Louez tous le Seigneur, ô nations; louez-le tous les peuples. 172> Car elle s'est affermie sur nous sa miséricorde et la vérité du Seigneur dure éternellement."[10] Un autre arrêt bref et puis un long hymne: "Célébrez le Seigneur car Il est bon, car sa miséricorde dure éternellement..."[11] Judas de Kériot chante tellement faux que par deux fois Thomas lui redonne le ton de sa puissante voix de baryton et le regarde fixement. Les autres aussi le regardent car généralement il est bien dans le ton de sa voix, j'ai compris, qu'il en est orgueilleux comme du reste. Mais ce soir ! Certaines phrases le troublent au point qu'il chante faux et de même des regards de Jésus qui soulignent certaines phrases. L'une d'elles : "Il vaut mieux avoir confiance en Dieu que d'avoir confiance en l'homme." Une autre : "Bousculé, j'ai vacillé et j'allais tomber, mais le Seigneur m'a soutenu." Une autre c'est : "Je ne mourrai pas, mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur." Et enfin ces deux, que je dis maintenant, étranglent la voix dans la gorge du Traître : "La pierre rejetée par les constructeurs est devenue la pierre d'angle" et "Béni celui qui vient au nom du Seigneur !" Le psaume fini, pendant que Jésus découpe des tranches de l'agneau et les présente, Matthieu demande à Judas de Kériot : "Mais tu te sens mal ?" "Non. Laisse-moi tranquille. Ne t'occupe pas de moi." Matthieu hausse les épaules. Jean, qui a entendu, dit : "Le Maître aussi n'est pas bien. Qu'as-tu mon Jésus ? Ta voix est faible comme celle d'un malade ou de quelqu'un qui a beaucoup pleuré" et il l'embrasse en restant la tête sur la poitrine de Jésus. "Il a seulement beaucoup parlé, comme moi j'ai beaucoup marché et pris froid" dit Judas nerveux. Et Jésus, sans lui répondre, dit à Jean : "Tu me connais désormais... et tu sais ce qui me fatigue..." L'agneau est presque consommé. Jésus, qui a très peu mangé en buvant seulement une gorgée de vin à chaque calice et en buvant par contre beaucoup d'eau comme s'il était fiévreux, recommence à parler : "Je veux que vous compreniez mon geste de tout à l'heure. Je vous ai dit que le premier est comme le dernier, et que je vous donnerai une nourriture qui n'est pas corporelle. C'est une nourriture d'humilité que je vous ai donnée, pour votre esprit. Vous m'appelez Maître et Seigneur. Vous dites bien car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez le faire l'un pour l'autre. Je vous ai donné l'exemple afin que vous fassiez comme j'ai fait. 173> En vérité je vous dis : le serviteur n'est pas plus que le Maître, et l'apôtre n'est pas plus que Celui qui l'a fait tel. Cherchez à comprendre ces choses. Si ensuite, en les comprenant, vous les mettez en pratique vous serez bienheureux. Mais vous ne serez pas tous bienheureux. Je vous connais. Je sais qui j'ai choisi. Je ne parle pas de tous de la même manière, mais je dis ce qui est vrai. D'autre part doit s'accomplir ce qui est écrit à mon sujet: "Celui qui a mangé le pain avec Moi, a levé son talon sur Moi". Je vous dis tout avant que cela n'arrive, pour que vous n'ayez pas de doutes sur Moi. Quand tout sera accompli, vous croirez encore davantage que Je suis Moi. Celui qui m'accueille, accueille Celui qui m'a envoyé: le Père Saint qui est dans les Cieux, et celui qui accueillera ceux que je lui enverrai il m'accueillera Moi-même. Car je suis avec le Père et vous êtes avec Moi... Mais maintenant accomplissons le rite." Il verse de nouveau du vin dans le calice commun et avant d'en boire et d'en faire boire il se lève, et tous se lèvent avec Lui et il chante de nouveau un des psaumes d'auparavant : "J'ai eu foi, et c'est pour cela que j'ai parlé..." et puis un autre qui n'en finit pas. Beau... mais sans fin ! Je crois le retrouver, pour le commencement et la longueur, dans le psaume 118[12]. Ils le chantent ainsi. Un morceau tous ensemble, puis à tour de rôle chacun dit un verset et les autres un morceau ensemble, et ainsi jusqu'à la fin. Je crois qu'à la fin ils ont soif !
Jésus prend un pain encore entier, le met sur le calice rempli. Il bénit et offre l'un et l'autre, puis il partage le pain, en fait treize morceaux et en donne un à chacun des apôtres en disant: "Prenez et mangez. Ceci est mon Corps. Faites ceci en mémoire de Moi qui m'en vais." Il donne le calice et dit : "Prenez et buvez. Ceci est mon Sang. Ceci est le calice du nouveau pacte dans le Sang et par mon Sang qui sera répandu pour vous pour la rémission de vos péchés et pour vous donner la Vie. Faites ceci en mémoire de Moi." 174> Jésus est très triste. Tout sourire, toute trace de lumière, de couleur l'ont abandonné. Il a déjà un visage d'agonie. Les apôtres le regardent angoissés. Jésus se lève en disant : "Ne bougez pas. Je reviens tout de suite." Il prend le treizième morceau de pain, prend le calice et sort du Cénacle. "Il va trouver sa Mère" murmure Jean. Et Jude Thaddée soupire : "Pauvre femme !" Pierre demande tout bas : "Crois-tu qu'elle sache ?" "Elle sait tout. Elle a toujours tout su." Ils parlent tous à voix très basse comme devant un mort. "Mais croyez-vous que vraiment..." demande Thomas qui ne veut pas encore croire. "Et en doutes-tu ? C'est son heure" répond Jacques de Zébédée. "Que Dieu nous donne la force d'être fidèles" dit le Zélote. "Oh! moi..." va dire Pierre. Mais Jean, qui est aux aguets, dit : "Chut! Le voici." Jésus rentre. Il a dans les mains le calice vide. Sur le fond il y a à peine une trace de vin, et sous la lumière du lampadaire elle semble vraiment du sang. Judas Iscariote, qui a devant lui le calice, le regarde comme fasciné, et puis il détourne son regard. Jésus l'observe et il a un frisson que ressent Jean, appuyé comme il l'est sur sa poitrine. "Mais dis-le ! Tu trembles..." s'écrie-t-il. "Non. Je ne tremble pas de fièvre... Je vous ai tout dit et je vous ai tout donné. Je ne pouvais vous donner davantage. C'est Moi-même que je vous ai donné." Il a son doux geste des mains qui, d'abord jointes, se séparent maintenant et s'écartent alors qu'il baisse la tète comme pour dire : "Excusez-moi si je ne puis davantage. C'est ainsi."
Les disciples se regardent terrifiés. Ils se scrutent, se suspectant l'un l'autre. Pierre fixe l'Iscariote dans un réveil de tous ses doutes. Jude Thaddée se lève brusquement pour regarder à son tour l'Iscariote au-dessus de Matthieu. Mais l'Iscariote a tant d'assurance ! A son tour, il regarde fixement Matthieu comme s'il le suspectait, puis il fixe Jésus et sourit en demandant: "Serait-ce moi, celui-là ?" Il paraît le plus sûr de son honnêteté et qu'il parle ainsi pour ne pas laisser tomber la conversation. Jésus répète son geste en disant : "Tu le dis, Judas de Simon. Ce n'est pas Moi, c'est toi qui le dis. Je ne t'ai pas nommé. Pourquoi t'accuses-tu ? Interroge ton admoniteur intérieur, ta conscience d'homme, la conscience que le Dieu Père t'a donnée pour te conduire en homme, et rends-toi compte si elle t'accuse. Tu le sauras avant tous. Mais si elle te rassure, pourquoi dis-tu une parole et penses-tu à une chose dont il est anathème même d'en parler ou d'y penser par plaisanterie ?" Jésus parle avec calme. Il semble qu'il soutienne la thèse proposée comme peut le faire un savant à sa classe. L'émoi est grand, mais le calme de Jésus l'apaise. Cependant Pierre qui soupçonne le plus Judas — peut-être le Thaddée aussi, mais il le paraît moins, désarmé comme il l'est par la désinvolture de l'Iscariote — tire Jean par la manche. Quand Jean, qui s'est tout serré contre Jésus en entendant parler de trahison, se tourne, il lui murmure: "Demande-lui qui c'est." Jean reprend sa position et lève seulement la tête comme pour baiser Jésus et en même temps Lui murmure à l'oreille: "Maître, qui est-ce ?" Et Jésus, très doucement, en lui rendant le baiser dans les cheveux : "Celui auquel je vais donner un morceau de pain trempé." Et prenant un pain encore entier, pas le reste de celui qui a servi pour |