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246> Jésus se trouve avec les femmes disciples et les deux apôtres
sur une des premières ondulations des montagnes en arrière d'Éphraïm. Jeanne n'a pas avec elle les enfants ni Esther. Je pense qu'ils ont déjà été envoyés à
Jérusalem, avec Jonathas. Il y a seulement en
plus de la Mère de Jésus, Marie de Cléophas, Marie Salomé, Jeanne, Élise, Nique et Suzanne. Les deux sœurs de Lazare ne sont pas encore
là.
Élise et Nique sont en train de plier des vêtements qui ont certainement été
lavés à une ruisseau qui brille tout en bas ou apportés ici du torrent sur le
plateau ensoleillé et Nique, après en avoir regardé un, le porte à Marie de Cléophas en disant : "À celui-là aussi ton fils a
décousu l'ourlet."
Marie d'Alphée prend le vêtement et le met près des autres qu'elle a près
d'elle sur l'herbe.
Toutes les disciples sont occupées à coudre, à réparer les déchirures qui se
sont produites pendant les nombreux mois où les apôtres étaient seuls.
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247> Élise, qui s'approche avec d'autres vêtements secs, dit
: "On voit bien que depuis trois mois vous
n'avez pas eu avec vous une femme au courant ! Il n'y a pas un vêtement en
ordre, sauf celui du Maître qui en compensation n'en a que deux. Celui qu'il
porte et celui lavé aujourd'hui."
"Il les a donnés tous. Il semblait pris par la frénésie de ne plus rien
avoir. Il a des vêtements de lin depuis déjà plusieurs jours" dit Judas.
"Heureusement que ta Mère a pensé à en
apporter des neufs. Celui qui est teint en pourpre est vraiment très beau. Il
te fallait cela, Jésus, bien que tu sois si bien ainsi vêtu de lin.
Tu ressembles vraiment à un lys !" dit Marie d'Alphée.
"Un lys très grand, Marie !" satirise Judas.
"Mais pur comme certainement tu ne l'es pas, ni non plus comme l'est Jean. Toi aussi, tu es vêtu de lin mais,
crois-le, tu ne sembles pas un lys !" réplique franchement Marie
d'Alphée.
"Moi, je suis brun de cheveux et de teint. Pour cela je suis
différent."
"Non. Ce n'est pas dû à cela. C'est que toi, la candeur, tu l'as sur
toi, et Lui l'a à l'intérieur. Elle transpire de son regard, de son sourire,
de sa parole. C'est cela. Ah ! comme on est bien ici avec mon Jésus." Et
la bonne Marie pose l'une de ses mains flétries de vieille femme et de
travailleuse sur le genou de Jésus qui caresse cette main honnête.
Marie Salomé, qui est en train de regarder un
vêtement, s'écrie : "Ceci est pire qu'une déchirure ! Oh ! mon fils !
Qui a bouché le trou de cette façon ?" et scandalisée, elle montre à ses
compagnes une sorte de... nombril tout froncé de sorte qu'il fait un anneau
qui ressort sur l'étoffe et que tiennent ensemble certains points capables
d'horrifier une femme. L'étrange réparation est l'épicentre d'une série de
plis en éventail qui s'élargissent sur l'épaule du vêtement. Tout le monde
rit, à commencer par Jean, l'auteur de la reprise, qui explique : "Je ne
pouvais rester avec la déchirure et alors... je l'ai bouchée !"
"Je le vois, pauvre de moi ! Je le vois ! Mais ne pouvais-tu pas le
faire coudre par Marie de Jacob ?"
"Elle est presque aveugle, la pauvre femme ! Et puis... le malheur c'est
que ce n'était pas une déchirure ! C'était un vrai trou. Le vêtement est
resté attaché au fagot que je portais sur l'épaule et, en enlevant le fagot
de sur mon épaule, le morceau de vêtement est venu avec. Alors j'ai réparé
ainsi !"
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248> "Tu l'as abîmé ainsi, mon fils. Il me faudrait... " Elle examine le vêtement, mais secoue la tête et dit
:"J'espérais pouvoir enlever l'ourlet, mais il n'y en a plus..."
"C'est moi qui l'ai enlevé à Nobé, car le pli était
coupé. Mais j'ai donné à ton fils la partie que j'avais enlevée..."
explique Élise.
"Oui, mais je m'en suis servi pour faire une corde à mon sac..."
"Pauvre fils ! Comme il est nécessaire que nous soyons près d'eux
!" dit Marie très Sainte qui répare le
vêtement de je ne sais qui.
"Et pourtant, ici il faut de l'étoffe. Regardez. Les points ont fini de
déchirer tout autour, et d'un mal déjà grand en est venu un irréparable; à
moins que... l'on puisse trouver quelque chose qui remplace l'étoffe
manquante. Alors... cela se verra encore... mais ce sera passable."
"Tu m'as donné l'idée pour une parabole..." dit Jésus, et en même temps
Judas dit : "Je crois avoir au fond de mon sac un morceau d'étoffe de
cette couleur. C'est le reste d'un vêtement qui était trop déteint pour que
je le porte, je l'ai donné à un petit homme qui était tellement plus petit
que moi, que nous avons dû en couper presque deux palmes. Si tu attends, je
vais le chercher. Mais auparavant je voudrais entendre la parabole."
"Que Dieu te bénisse. Écoute aussi. Pendant ce temps, je remets les
cordons du vêtement de Jacques. Ils sont tout
élimés."
"Parle, Maître. Ensuite je ferai plaisir à Marie Salomé."
"Je parle. Je compare l'âme à une
étoffe. Quand elle est infusée, elle est nouvelle, sans déchirure. Elle a
seulement la tache originelle, mais elle n'a pas de blessures dans sa
constitution, ni d'autres taches, ni de consomption. Puis, avec le temps, et à
cause des vices qu'elle accueille, elle s'use jusqu'à se couper, elle se
tache par ses imprudences, elle se déchire par ses désordres. Maintenant,
quand elle est déchirée, il ne faut pas la ravauder maladroitement, ce qui
serait la cause de déchirures plus nombreuses, mais il faut de patientes et
de longues et parfaites reprises pour faire disparaître le plus possible la
ruine qui s'est produite. Et si l'étoffe est trop déchirée, et même si elle
est déchirée au point d'avoir perdu un morceau, on ne doit pas
orgueilleusement prétendre supprimer la ruine par soi-même, mais aller
trouver Celui que l'on sait pouvoir rendre l'âme de nouveau intègre parce
qu'il Lui est permis de tout faire et parce que Lui peut tout faire. Je parle
de Dieu, mon Père, et du Sauveur que je suis. Mais l'orgueil de l'homme est tel
que, plus grande est la ruine de son âme, et plus il cherche à la rapiécer
par des remèdes incomplets qui créent une infirmité de plus en plus grande. 249> Vous pourrez m'objecter qu'une
déchirure se verra toujours. Marie Salomé l'a dit aussi. Oui, on verra
toujours les blessures qu'une âme a subies, mais l'âme livre sa bataille et
il s'ensuit donc qu'elle soit blessée, si nombreux sont les ennemis qui
l'entourent. Mais personne ne peut dire, en voyant un homme couvert de
cicatrices, qui sont les signes d'autant de nombreuses blessures reçues en
combattant pour obtenir la victoire, personne ne peut dire : "Cet homme
est immonde". On dira au contraire : "Celui-ci est un héros. Voilà
les marques empourprées de sa valeur". Et on ne verra jamais un soldat
éviter de se faire soigner par honte d'une glorieuse blessure, mais au
contraire il ira trouver le médecin et lui dira avec un saint orgueil : "Voilà,
j'ai combattu et j'ai vaincu. Je ne me suis pas épargné, tu le vois.
Maintenant remets-moi en état, pour que je sois prêt pour d'autres batailles
et d'autres victoires". Au contraire, celui qui a des plaies de maladies
immondes, produites en lui par des vices indignes, celui-là a honte de ses
plaies devant ses parents et ses amis, et même devant les médecins, et
parfois il est si absolument stupide qu'il les tient cachées jusqu'à ce que
leur puanteur les révèle. Mais alors, il est trop tard pour réparer. Les humbles
sont toujours sincères et même ce sont des valeureux qui n'ont pas à avoir
honte des blessures reçues dans la lutte. Les orgueilleux sont toujours
menteurs et lâches. À cause de leur orgueil, ils arrivent à la mort, faute de
vouloir aller vers Celui qui peut les guérir et Lui dire : "Père, j'ai
péché. Mais si tu veux, tu peux me guérir". Nombreuses sont les âmes
qui, à cause de l'orgueil de ne pas avoir à confesser une faute initiale,
arrivent à la mort. Et alors, pour elles aussi, c'est trop tard. Elles ne
réfléchissent pas que la miséricorde divine est plus puissante et plus vaste
que toute gangrène, si puissante et si étendue qu'elle soit, et qu'elle peut
tout guérir. Mais elles, les âmes des orgueilleux, quand elles s'aperçoivent
qu'elles ont méprisé tout moyen de salut, tombent dans le désespoir,
puisqu'elles sont sans Dieu, et en disant : "Il est trop tard",
elles se donnent la dernière mort, celle de la damnation. Et maintenant,
Judas, va prendre ton étoffe..."
"J'y vais, mais elle ne m'a pas plu cette parabole. Je ne l'ai pas
comprise."
"Mais elle est si limpide ! Je l'ai comprise, moi, qui suis une pauvre
femme !" dit Marie Salomé.
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"Et moi, pas. Autrefois tu en disais de plus belles. Maintenant... les
abeilles... l'étoffe... les villes qui changent de nom... les âmes qui sont
des barques... 250> Des choses si pauvres et si confuses, qu'elles ne me plaisent plus et que je ne comprends pas... Mais
maintenant, je vais prendre l'étoffe, car pratiquement je dis qu'elle est
nécessaire, mais que ce sera toujours un vêtement abîmé" et Judas se
lève et s'éloigne.
Marie a toujours plus incliné la tête sur son travail pendant que Judas
parlait. Jeanne, au contraire, l'a levée en fixant l'imprudent d'un air
indigné. Élise aussi l'a levée, mais ensuite elle a imité Marie, et de même
Nique. Suzanne a écarquillé ses grands yeux, stupéfaite, et elle a regardé Jésus
au lieu de l'apôtre, comme si elle se demandait pourquoi il ne réagissait
pas. Aucune n'a parlé ni fait de gestes. Mais Marie Salomé et Marie d'Alphée,
plus populaires, se sont regardées en hochant la tête et, Judas à peine
parti, Marie Salomé dit : "C'est lui qui a la tête mal en point !
"Oui, et c'est pour cela qu'il ne comprend rien, et je ne sais même pas
si tu pourras la lui remettre en place. Si mon fils était ainsi, je la lui
romprais complètement. Oui, comme je la lui ai faite pour qu'elle fût une
tête de juste, ainsi je lui la romprais. Il vaut mieux avoir le visage
balafré que le cœur !" dit Marie d'Alphée.
"Sois indulgente, Marie. Tu ne peux comparer tes enfants qui ont grandi
dans une famille honnête, dans une ville comme Nazareth, avec cet homme"
dit Jésus.
"Sa mère est bonne. Son père n'était pas mauvais, je l'ai entendu
dire" réplique Marie d'Alphée.
"Oui, mais son cœur ne manquait pas d'orgueil. C'est pour cela qu'il a
éloigné le fils de sa mère trop tôt, et qu'il a contribué, lui aussi, à développer
l'hérédité morale, qu'il avait donnée à son fils, en l'envoyant à Jérusalem.
Il est douloureux de le dire, mais certainement le Temple n'est pas un
endroit où l'orgueil héréditaire soit susceptible de diminuer…" dit
Jésus
"Aucune place de
Jérusalem, qui soit une place d'honneur, n'est indiquée pour diminuer
l'orgueil et tout autre défaut, dit Jeanne en soupirant. Et elle ajoute : Ni
non plus toute autre place d'honneur que ce soit à Jéricho ou à Césarée de
Philippe, à Tibériade comme à l'autre Césarée..." et elle coud
rapidement en penchant son visage sur son travail plus qu'il n'est nécessaire.
"Marie
de Lazare a de l'autorité, mais elle n'a pas d'orgueil" observe Nique.
"Maintenant. Mais avant elle était très fière, à l'opposé de ses parents
qui ne furent jamais ainsi" répond Jeanne.
"Quand vont-elles venir ?" demande Marie Salomé.
"Bientôt, si nous devons partir d'ici trois jours."
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251> "Travaillons rapidement, alors. Nous avons à peine
le temps de tout finir" dit Marie d'Alphée pour les faire presser.
"On a tardé de venir à cause de Lazare. Mais ce fut bien, car beaucoup de
fatigue a été épargnée à Marie" dit Suzanne.
"Mais te sens-tu capable de faire tant de chemin ? Tu es si pâle et si
lasse, Marie !" demande Marie d'Alphée en mettant sa main sur les genoux
de Marie et en la regardant avec peine.
"Je ne suis pas malade, Marie, et certainement je puis marcher."
"Malade non, mais si affligée, Mère. Je donnerais dix et dix ans de ma
vie, j'embrasserais toutes les douleur pour te revoir comme je t'ai vue la
première fois" dit Jean qui la regarde avec pitié.
"Mais ton amour est déjà un remède, Jean. Je sens mon cœur se calmer en
voyant comme vous aimez mon Fils. Car il n'y a pas d'autre cause de ma
souffrance, pas d'autre que de voir qu'il n'est pas aimé. Ici, près de Lui,
et parmi vous, si fidèles, je refleuris déjà. Mais certainement... ces
derniers mois... seule à Nazareth... après l'avoir vu partir déjà si
tourmenté, déjà si persécuté... et entendant toutes ces rumeurs... Oh !
Quelle douleur ! Mais, près de Lui, je vois, je dis : "Au moins mon
Jésus a sa Maman qui le console, qui Lui dit des paroles qui couvrent
d'autres paroles" et je vois aussi que tout amour n'est pas mort en
Israël. Et j'ai la paix, un peu de paix. Pas beaucoup... car..." Marie
n'en dit pas davantage. Elle baisse son visage qu'elle avait levé pour parler
à Jean, et on ne voit plus que le haut de son front que fait rougir une
émotion muette... et puis deux larmes brillent sur le vêtement sombre qu'elle
reprise.
Jésus soupire et se lève de sa place pour aller s'asseoir à ses pieds devant
elle. Là, il abandonne sa tête sur les genoux de Marie, il baise la main qui
tient l'étoffe et reste ainsi ensuite, comme un enfant qui se repose. Marie
enlève l'aiguille de l'étoffe pour ne pas blesser son Fils, puis elle met sa
main droite sur la tête de Jésus penchée sur ses genoux et elle lève son
visage en regardant le ciel. Elle prie certainement bien que ses lèvres ne
remuent pas; toute son attitude dit qu'elle prie. Puis elle se penche pour
baiser son Fils sur les cheveux, près des tempes découvertes.
Les autres ne parlent pas jusqu'au moment où Marie Salomé dit : "Mais
comme il tarde Judas ! Le soleil va se coucher ! Et je n'y verrai pas bien
!"
"Peut-être quelqu'un l'a arrêté, répond Jean et il demande à sa mère :
Veux-tu que j'aille lui dire de se hâter ?"
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252> "Tu ferais bien. Car s'il ne trouve pas l'étoffe
pareille, je vais raccourcir les manches, d'autant plus que l'été arrive, et
pour l'automne je te préparerai un autre vêtement car celui-là ne peut plus
aller, et avec le morceau enlevé, je t'arrangerai ici. Pour aller à la pêche
il sera encore bon, car certainement, après la Pentecôte, vous reviendrez en
Galilée."
"Alors, j'y vais, dit Jean, et toujours aimable, il demande aux autres
femmes : Avez-vous des vêtements déjà prêts, que je puisse emporter dans nos
maisons ? Si oui, donnez-les-moi, vous serez moins chargées pour
revenir."
Les femmes rassemblent ce qu'elles ont déjà réparé et le donnent à Jean qui
se tourne pour s'en aller, mais il s'arrête tout à coup en voyant arriver en
courant Marie de
Jacob.
La bonne petite vieille marche péniblement et s'empresse autant que le lui le
permettent ses nombreuses années et elle crie à Jean : "Le Maître est-il
ici ?"
"Oui, mère. Que veux-tu ?"
La femme répond en continuant de courir : "Ada est mal... Et son mari voudrait la consoler
en appelant Jésus... Mais depuis que ces samaritains ont été... si mauvais,
il n'ose pas... Je lui ai dit : "Tu ne le connais pas encore. Moi j'y
vais et... il ne... me dira pas non". La petite vieille est toute essoufflée
par la course et la montée.
"Ne cours pas davantage. Je viens avec toi, ou plutôt je te précède.
Suis-nous tranquillement. Tu es vieille, mère, pour courir ainsi" lui
dit Jésus, Et puis à sa Mère et aux femmes disciples : "Je reste au
village. Paix à vous."
Il prend Jean par un bras et descend rapidement avec lui. La petite vieille
qui a repris son souffle les suivrait après avoir répondu aux femmes qui
l'interrogent : "Hum ! Seul le Rabbi peut la sauver. Autrement elle va
mourir comme Rachel. Elle se refroidit
et perd ses forces et se débat déjà dans les convulsions de la douleur".
Mais les femmes la retiennent en lui disant
: "Mais vous n'avez pas essayé des briques chaudes sous les reins
?"
"Non ! Il vaut mieux l'envelopper dans de la laine imbibée de vin aromatisé,
le plus chaud possible."
"À moi, pour Jacques, me firent du bien les onctions d'huile et puis les
briques chaudes."
"Faites-la boire
beaucoup."
"Si elle pouvait se tenir debout et faire quelques pas, et que pendant
ce temps on lui frictionne les reins fortement."
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253> Les femmes-mères, c'est-à-dire toutes sauf Nique et
Suzanne, et Marie qui ne souffrit pas les peines de toute femme en mettant
son Fils au jour, préconisent une chose ou l'autre.
"Tout ! On a tout essayé. Mais ses reins sont trop fatigués. C'est son
onzième enfant ! Mais maintenant j'y vais. J'ai repris mon souffle. Priez
pour cette mère ! Que le Très-Haut la garde vivante jusqu'à ce que le Rabbi
arrive à elle." Et elle s'en va en trottinant, la pauvre vieille seule
et bonne.
Jésus, pendant ce temps, descend rapidement vers la ville que le soleil
réchauffe. Il entre dans la ville par l'endroit opposé à celui où se trouve
leur maison, c'est-à-dire par le nord-ouest d'Éphraïm alors que la maison de
Marie de Jacob est au sud-est. Il marche rapidement, sans s'arrêter à parler
avec ceux qui voudraient le retenir. Il les salue et s'éloigne.
Un homme remarque : "Il est fâché contre nous. Ceux des autres villages
ont mal agi. Il a raison."
"Non. Il va chez Janoé. Sa femme meurt à
son onzième enfantement."
"Pauvres enfants ! Et le Rabbi y va ? Trois fois bon. Offensé, il comble
de bienfaits."
"Mais Janoé ne l'a pas offensé ! Aucun de nous
ne l'a offensé !"
"Mais ce sont toujours des hommes de Samarie."
"Le Rabbi est juste, et il sait distinguer. Allons voir le
miracle."
"Nous ne pourrons pas entrer. C'est une femme et qui doit
enfanter."
"Mais nous entendrons pleurer l'enfant et ce sera une voix de
miracle."
Ils s'en vont en courant pour rejoindre Jésus. D'autres aussi viennent avec
eux pour voir.
Jésus arrive à la maison désolée par l'imminent malheur. Les dix enfants — la
plus grande est une fillette en larmes contre laquelle se serrent ses petits
frères en pleurs — restent dans un coin de l'entrée, près de la porte grande
ouverte. Des commères qui vont et viennent, des murmures, des bruits de pieds
déchaussés qui courent sur le pavage de briques.
Une femme voit Jésus et pousse un cri : "Janoé ! Espère ! Il est
venu !" et elle s'en va en courant avec un broc fumant.
Un homme accourt, se prosterne. Il ne fait qu'un geste et il dit : "Je
crois. Pitié, pour eux" et il montre ses enfants.
"Lève-toi et prends courage. Le Très-Haut aide celui qui a foi, et Il a
pitié de ses enfants affligés."
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254> "Oh ! viens, Maître ! Viens. Elle est
déjà noire. Elle est étranglée par les convulsions. Elle ne respire quasi
plus. Viens !" L'homme qui a déjà perdu la tète, la perd complètement en
entendant une commère qui l'appelle : "Janoé,
accours ! Ada se meurt !" il pousse, il tire Jésus pour le faire aller
vite, vite, vite, vers la pièce de la mourante, sourd aux paroles de Jésus
qui dit : "Va, et aie foi !"
De la foi, il en a, le pauvre homme, mais ce qui lui manque c'est de pouvoir
comprendre le sens de ces paroles, le sens secret qui lui donne déjà la
certitude du miracle. Et Jésus, poussé et tiré, monte l'escalier pour entrer
dans la pièce où se trouve la femme. Mais Jésus s'arrête sur le palier de
l'escalier, à environ trois mètres de la porte ouverte qui laisse voir un
visage exsangue, livide même, déjà étiré dans le masque de l'agonie. Les
commères ne tentent plus rien. Elles ont recouvert la femme jusqu'au menton
et elles regardent. Elles sont pétrifiées dans l'attente du trépas.
Jésus étend ses bras et il crie : "Je veux !" et il se retourne
pour partir.
Le mari, les commères, les curieux, qui se sont rassemblés, restent déçus
parce que, peut-être, ils espéraient que Jésus ferait quelque chose de plus
extraordinaire, la naissance immédiate de l'enfant. Mais Jésus, en se frayant
un passage, les regarde en face en passant devant eux et leur dit : "Ne
doutez pas. Encore un peu de foi. Un moment. La femme doit payer l'amer
tribut de l'enfantement, mais elle va bien." Et il descend l'escalier,
les laissant interdits. Au moment de sortir dans la rue, il dit en passant
aux dix enfant apeurés : "Ne craignez pas ! La mère est sauvée" et,
en le disant, il caresse de la main les petits visages craintifs. À ce moment
un grand cri retentit dans la maison et arrive jusque dans la rue où arrive
aussi Marie de Jacob qui crie : "Miséricorde !" en croyant que ce
cri annonce la mort.
"Ne crains pas, Marie ! Et va vite ! Tu vas voir naître le petit. Les
forces sont revenues avec les douleurs, mais bientôt ce sera la joie."
Il s'en va avec Jean. Personne ne le suit car tout le monde veut voir si le
miracle s'accomplit, et même d'autres accourent vers la maison, car la
nouvelle s'est répandue que le Rabbi est allé sauver Ada. Et ainsi Jésus, en
se faufilant par une ruelle, peut arriver sans encombre à une maison où il
entre en appelant : "Judas ! Judas !" Personne ne répond.
"Il est allé là-haut, Maître. Nous pouvons nous aussi aller à la maison.
Je dépose ici les vêtements de Judas, de Simon et de ton frère Jacques, et puis je mettrai les autres de Simon Pierre, d'André, de Thomas et de Philippe dans la maison d'Anne."
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255> C'est ce qu'ils font et je comprends que pour faire place
aux femmes disciples, les apôtres s'en sont allés dans d'autres maisons,
sinon tous, au moins une partie d'entre eux.
Désormais débarrassés des vêtements, il s'en vont en parlant entre eux, vers
la maison de Marie de Jacob et y entrent par la petite porte du jardin qui
est seulement poussée. La maison est silencieuse et vide. Jean voit posée à
terre une amphore pleine d'eau et, pensant peut-être que la petite vieille
l'a déposée là avant qu'on ne l'appelle pour assister la femme, il la prend
et se dirige vers une pièce fermée. Jésus s'attarde dans le couloir pour
enlever son manteau et le plier avec son soin habituel avant de le déposer
sur le coffre de l'entrée. Jean ouvre la porte et pousse un "ah
!" presque terrifié. Il laisse tomber le broc et couvre ses yeux de ses
mains, en se courbant, comme pour se faire petit, pour disparaître, pour ne
pas voir. De la pièce arrive un bruit de pièces de monnaie qui se répandent
sur le sol en résonnant.
Jésus est déjà à la porte. Il m'a fallu plus de temps pour décrire qu'à Lui
pour arriver. Il écarte vivement Jean qui gémit : "Va-t'en
! Va-t'en !" Il ouvre la porte entrouverte. Il
entre. C'est la pièce où, depuis que les femmes sont là, ils prennent leurs
repas. Il s'y trouve deux coffres anciens ferrés et devant l'un d'eux, juste
en face de la porte, se trouve Judas, livide, ses yeux étincellent de colère
et en même temps d'effroi, avec une bourse dans les mains... Le coffre fort
est ouvert... et à terre sont répandues des pièces et d'autres tombent par
terre en glissant hors d'une bourse qui est sur le bord du coffre, ouverte,
et à moitié couchée. Tout témoigne d'une manière qui ne peut laisser aucun doute
de ce qui se passe. Judas est entré dans la maison, il a ouvert le coffre et
il a volé. Il était en train de voler.
Personne ne parle. Personne ne bouge. Mais c'est pire que si tous criaient et
se lançaient les uns contre les autres. Trois statues : Judas, le démon;
Jésus, le Juge; Jean, le terrorisé par la révélation de la bassesse de son
compagnon.
La main de Judas qui tient sa bourse est agitée par un tremblement et les
pièces qui s'y trouvent laissent entendre un bruit étouffé.
Jean est tout tremblant et, bien qu'il soit resté les mains serrées sur sa
bouche, ses dents claquent alors que ses yeux effrayés regardent Jésus plus
que Judas.
Jésus ne frémit pas. Il est debout et glacial, tout à fait glacial tellement
il est rigide.
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256> Finalement il fait un pas, un geste et prononce un mot.
Un pas vers Judas, un geste pour faire signe à Jean de se retirer et un mot :
"Va !"
Mais Jean a peur et gémit : "Non ! Non ! Ne me renvoie pas. Laisse-moi
ici. Je ne dirai rien... mais laisse-moi ici, avec Toi."
"Va-t-en ! Ne crains pas ! Ferme toutes les portes... et s'il vient
quelqu'un... n'importe qui... même ma Mère... ne les laisse pas venir ici. Va
! Obéis !"
"Seigneur !..." Il semble que ce soit Jean le coupable, tant il est
suppliant et abattu.
"Va, te dis-je. Il n'arrivera rien. Va !" et Jésus adoucit son
commandement en mettant sa main sur la tête du Préféré avec un geste
caressant, et je vois que cette main maintenant tremble. Jean la sent
trembler, il la prend et la baise avec un sanglot qui dit tant de choses. Il
sort. Jésus ferme la porte avec un verrou. Il se retourne pour regarder
Judas, qui doit être bien anéanti puisqu'il n'ose pas lui, si audacieux, un
mot ou un geste.
Jésus va tout droit devant lui, en tournant autour de la table qui occupe le
milieu de la pièce. Je ne sais dire s'il va rapidement ou lentement. Je suis
trop effrayée par son visage pour mesurer le temps. Je vois ses yeux et j'ai
peur comme Jean. Judas lui-même a peur, il s'arrête entre le coffre et une
fenêtre grande ouverte par laquelle la lumière rouge du couchant se déverse
toute sur Jésus.
Quels yeux a Jésus ! Il ne dit pas un mot. Mais quand il voit que de la
ceinture du vêtement de Judas dépasse une sorte de crochet, il a une réaction
effrayante. Il lève le bras avec le poing fermé, comme pour frapper le
voleur, et sa bouche commence le mot : "Maudit !" Mais il se
domine. Il arrête le bras qui allait tomber et coupe le mot aux trois
premières lettres. Et faisant pour se maîtriser un effort qui le fait
trembler tout entier, il se borne à desserrer son poing fermé, à abaisser son
bras levé à la hauteur de la bourse que Judas a dans les mains, et à
l'arracher pour la jeter contre le sol, en disant d'une voix étouffée alors
qu'il foule aux pieds la bourse et les pièces, et les disperse avec une
fureur contenue mais terrible : "Au loin ! Ordure de Satan ! Or maudit !
Crachat d'enfer ! Venin de serpent ! Au loin !"
Judas, qui a poussé un cri étouffé quand il a vu Jésus près de le maudire, ne
réagit plus. Mais de l'autre côté de la porte fermée, un autre cri résonne
quand Jésus lance la bourse contre le sol, et ce cri de Jean exaspère le
voleur et lui rend son audace démoniaque. Il en devient furieux. Il se jette
presque contre Jésus en criant : 257> "Tu m'as fait
espionner pour me déshonorer, espionner par un garçon imbécile qui ne sait
même pas se taire, qui me fera honte en face de tous ! Mais c'est cela que tu
voulais. Et du reste... Oui ! Moi, je le veux aussi. Je veux cela ! T'amener
à me chasser ! T'amener à me maudire ! À me maudire ! À me maudire ! J'ai
tout essayé pour me faire chasser." Il est enroué par la colère et
brutal comme un démon. Il halète comme s'il avait quelque chose qui l'étrangle.
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Jésus lui répète à voix basse mais terrible : "Voleur ! Voleur ! Voleur
!" et il termine en disant : "Aujourd'hui voleur, demain assassin.
Comme Barabbas. Pire que lui."
Il lui souffle cette parole au visage car maintenant ils sont très proches.
Judas reprend haleine et répond : "Oui, voleur, et par ta faute. Tout le
mal que je fais, c'est par ta faute et tu ne te lasses jamais de me ruiner.
Tu sauves tout le monde. Tu donnes de l'amour et des honneurs à tous. Tu
accueilles les pécheurs, les prostituées ne te dégoûtent pas, tu traites en
amis les voleurs et les usuriers et les ruffians de Zachée, tu accueilles comme
si c'était le Messie l'espion du Temple, ô sot que tu es !
Et tu nous donnes pour chef un ignorant, pour trésorier un gabeleur, et pour ton confident tu prends un imbécile. Et à moi tu mesures
la moindre piécette, tu ne me laisses pas d'argent, tu me tiens près de Toi
comme un galérien est tenu près de sa place au banc de rameur. Tu ne veux
même pas que nous, je dis nous, mais c'est moi, moi seul, qui ne dois pas
accepter d'obole des pèlerins. C'est pour que je ne touche pas l'argent
que tu as ordonné de ne prendre l'argent de personne. Parce que tu me hais.
Eh bien : moi aussi je te hais ! Tu n'as pas su me frapper et me
maudire tout à l'heure. Ta malédiction m'aurait réduit en cendres. Pourquoi
ne l'as-tu pas donnée ? Je l'aurais préférée plutôt que de te voir si
incapable, si faible, un homme fini, un homme vaincu..."
"Tais-toi !"
"Non ! As-tu peur que Jean entende ?
As-tu peur que lui finalement comprenne qui tu es, et qu'il t'abandonne ? Ah
! Tu l'as cette peur, Toi qui fais le héros ! Oui, tu as peur ! Et tu as peur
de moi. Tu as peur ! C'est pour cela que tu n'as pas su me maudire. C'est
pour cela que tu feins l'amour, alors que tu me hais ! Pour me flatter ! Pour
me tenir tranquille ! Tu sais que je suis une force ! Tu le sais que je
suis la force. La force qui te hait et qui te vaincra ! Je t'ai promis
que je te suivrais jusqu'à la mort, en t'offrant tout, et je t'ai tout
offert, et je resterai près de Toi, jusqu'à ton heure et jusqu'à mon heure.
Roi magnifique qui ne sait pas maudire et chasser ! 258> Roi des nuages ! Roi idole ! Roi imbécile ! Menteur ! Traître
à ton propre destin. Tu m'as toujours méprisé, dès notre première rencontre.
Tu n'as pas su me comprendre. Tu te croyais sage. Tu es un idiot. Je
t'enseignais le bon chemin. Mais Toi... Oh ! Tu es le pur ! Tu es la créature
qui est homme mais qui est Dieu, et tu méprises les conseils de l'Intelligent. Tu t'es trompé dès
le premier moment, et tu te trompes. Tu... Tu es... Ah !"
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Le flot de paroles cesse brusquement et après c'est un silence lugubre après
tant de cris et une lugubre immobilité après tant de gestes. Pendant que
j'écrivais sans pouvoir dire ce qui se passait, Judas courbé, semblable, oui,
semblable à un chien féroce qui guette sa proie et s'en approche, prêt à
s'élancer dessus, s'est approché de plus en plus de Jésus, avec un visage
dont la vue est insoutenable, les mains crispées, les coudes serrés contre le
corps, comme si réellement il allait l'attaquer. Jésus ne montre pas la
moindre peur et tourne même le dos à l'autre, qui pourrait l'assaillir et Lui
sauter au cou, sans pourtant le faire. Jésus se retourne pour ouvrir la porte
et regarder dans le couloir si Jean vraiment s'en est allé. Le couloir est
vide et presque obscur, car Jean a fermé la porte qui donne sur le jardin
après être sorti de là. Alors Jésus referme la porte et la verrouille et
s'adosse contre elle, en attendant, sans un geste ni une parole, que tombe la
furie de Judas.
Je ne suis pas compétente, mais je crois ne pas me tromper en disant que par
la bouche de Judas, c'est Satan lui-même qui parlait, que c'est un moment de
possession évidente de Satan dans l'apôtre perverti, déjà au seuil du Crime,
déjà damné par sa propre volonté. La manière même dont s'arrête le flot de
paroles, laissant l'apôtre comme abasourdi, me rappelle d'autres scènes de possessions, vues pendant les trois années de la
vie publique de Jésus.
Jésus, adossé à la porte, tout blanc contre
le bois sombre, ne fait pas le moindre geste. Seulement ses yeux jettent sur
l'apôtre un regard puissant de douleur et de ferveur. Si on pouvait dire que
les yeux prient, je dirais que les yeux de Jésus prient pendant qu'il regarde
le malheureux; en effet ce n'est pas seulement la maîtrise qui sort de ces
yeux si affligés, mais c'est aussi la ferveur d'une prière. Puis, vers la fin
de l'altercation de Judas, Jésus ouvre ses bras qui étaient serrés contre son
corps, mais il ne les ouvre pas pour toucher Judas, ni pour faire un geste
vers lui, ou pour les lever vers le ciel. Il les ouvre horizontalement, en
prenant la pose du Crucifié, là contre le bois sombre et le mur rougeâtre.
C'est alors que dans la bouche de Judas se ralentissent les dernières paroles
et que sort le "Ah" qui interrompt son discours.
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259> Jésus reste comme il est, les bras ouverts, et regarde
toujours l'apôtre de ce regard douloureux et priant. Judas, comme quelqu'un
qui sort du délire, se passe la main sur le front, sur son visage en sueur...
réfléchit et, se souvenant de tout, s'écroule par terre et je ne sais s'il
pleure ou non. Certainement il s'affale par terre comme si les forces lui
manquaient.
Jésus abaisse son regard et ses bras et, à voix basse mais distincte, lui dit
: "Eh bien ? Est-ce que je te hais ? Je pourrais te frapper du pied,
t'écraser en te traitant de "ver", je pourrais te maudire, comme je
t'ai délivré de la force qui te fait délirer. Tu l'as prise pour de la
faiblesse mon impossibilité de te maudire. Oh ! ce n'est pas
de la faiblesse ! C'est que je suis le Sauveur. Et le Sauveur ne peut
maudire. Il peut sauver. Il veut sauver... Tu as dit : "Je suis la
force. La force qui te hait et qui te vaincra". Moi aussi je suis la
Force et même : je suis l'unique Force. Mais ma force n'est pas de la
haine, c'est de l'amour. Et l'amour ne hait pas et ne maudit pas, jamais. La
Force pourrait triompher aussi dans les duels comme celui-ci entre toi et
Moi, entre Satan qui est en toi et Moi, et t'enlever ton maître, pour
toujours, comme je viens de le faire en devenant le signe qui sauve, le Tau
que Lucifer ne peut voir. Il pourrait aussi remporter la victoire dans ces
duels, comme il vaincra dans le combat prochain contre Israël incrédule et
assassin, contre le monde et contre Satan vaincu par la Rédemption. Il
pourrait même vaincre dans ces duels, comme il vaincra dans cette ultime
bataille, lointaine pour celui qui compte les siècles, proche pour qui mesure
le temps en le comparant à l'éternité.
Mais à quoi servirait-il de violer les règles parfaites de mon Père ?
Serait-ce justice ? Serait-ce mérite ? Non. Il n'y aurait ni justice ni
mérite. Pas de justice à l'égard des autres hommes
coupables, auxquels ne serait pas enlevée la liberté de l'être, qui
pourraient au dernier jour me demander le pourquoi de leur condamnation et me
reprocher ma partialité à l'égard de toi seul. Ils seront des dizaines et des
centaines de mille, septante fois des dizaines et des centaines de mille,
ceux qui feront les mêmes péchés que toi et se livreront au démon par leur
propre volonté, et qui offenseront Dieu, tortureront leurs pères et mères, et
seront des assassins, des voleurs, des menteurs, des adultères, des
luxurieux, des sacrilèges, et enfin des déicides, en tuant matériellement le
Christ un jour prochain, en le tuant spirituellement dans leurs cœurs dans
les temps futurs.
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260> Et tous pourraient me dire, quand je viendrai séparer les agneaux des boucs, pour bénir les premiers et pour maudire, alors oui, pour maudire
les seconds, pour maudire car alors il n'y aura plus de rédemption, mais
gloire ou condamnation, pour les maudire de nouveau après les avoir déjà
maudits en particulier à leur mort et à leur jugement particulier.
En effet l'homme, tu le sais pour me l'avoir entendu dire des centaines et
des milliers de fois, l'homme peut se sauver tant que dure sa vie, jusqu'à
son dernier soupir. Il suffit d'un instant, d'un millième de minute, pour que
tout soit dit entre l'âme et Dieu, pour qu'elle demande pardon et obtienne
l'absolution... Tous, disais-je, pourraient me dire, tous ces damnés :
"Pourquoi ne nous as-tu pas attachés au Bien, comme tu as fait pour
Judas ?" Et ils auraient raison. Car tout homme naît avec les mêmes choses
naturelles et surnaturelles; un corps, une âme. Et alors que le corps,
étant engendré par des hommes, peut être plus ou moins robuste, plus ou moins
sain à sa naissance, l'âme, créée par Dieu, est pareille pour tous, douée des
mêmes propriétés, des mêmes dons de Dieu. Entre l'âme de Jean, je parle du
Baptiste, et la tienne, il n'y avait pas de différence quand elles furent
infusées dans la chair. Et pourtant je te dis que même si la Grâce ne
l'avait pas présanctifié, pour que le Héraut du Christ fût sans tache, comme
il conviendrait que le fussent tous ceux qui m'annoncent, du moins
pour ce qui regarde les péchés actuels, son âme aurait été, serait devenue
bien différente de la tienne, ou plutôt la tienne serait devenue
différente de la sienne.
En effet il aurait conservé son âme dans la fraîcheur de l'innocence, il l'aurait
même ornée toujours plus de justice en secondant la volonté de Dieu qui
désire que vous soyez justes, en développant les dons gratuits reçus avec une
perfection toujours plus héroïque. Toi, au contraire... Tu as dévasté ton âme
et dispersé les dons que Dieu lui avait faits. Qu'as-tu fait de ton libre
arbitre ? De ton intelligence ? As-tu conservé à ton esprit la liberté qu'il
possédait ? As-tu employé l'intelligence de ton esprit avec intelligence ?
Non. Tu ne veux pas m'obéir à Moi, je ne dis pas à Moi-Homme,
mais même pas à Moi-Dieu, tu as obéi à Satan. Tu t'es servi de l'intelligence
de ta pensée et de la liberté de ton esprit pour comprendre les Ténèbres.
Volontairement.
Tu as été placé devant le Bien et le Mal. Tu as choisi le Mal. Et même, tu
n'as été placé que devant le Bien, Moi. L'Éternel ton Créateur, qui a suivi
l'évolution de ton âme, qui même connaissait cette évolution, car l'Éternelle
Pensée n'ignore rien de ce qui se fait depuis que le temps existe, t'a placé
devant le Bien, seulement devant le Bien, car Il sait que tu es faible plus
qu'une algue de fossé.
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261> Tu m'as crié que je te hais. Or, puisque je suis Un avec le Père et avec
l'Amour, Un ici comme au Ciel — si en Moi existent les deux natures, et le Christ, par la nature
humaine et tant que sa victoire ne l'aura pas libéré des limites humaines,
est à Éphraïm et ne peut être autre part en cet instant; comme Dieu : Verbe de Dieu, je suis au Ciel comme
sur la Terre, ma Divinité étant toujours omniprésente et toute puissante —
or, puisque je suis Un avec le Père et l'Esprit-Saint, l'accusation que tu as
faite contre Moi, c'est contre le Dieu Un et Trin que tu l'as faite. Contre
ce Dieu-Père qui t'a créé par amour, contre ce Dieu-Fils qui s'est
incarné pour te sauver par amour, contre ce Dieu-Esprit qui t'a parlé
tant de fois pour te donner de bons désirs, par amour. Contre ce Dieu Un et
Trin, qui t'a tant aimé, qui t'a amené sur mon chemin, en te rendant aveugle au
monde pour te donner le temps de me voir, sourd au monde pour te donner la
possibilité de m'entendre. Et toi !... Et toi !... Après m'avoir vu et
entendu, après être venu librement au Bien, te rendant compte par ton
intelligence que c'était l'unique chemin de la vraie gloire, tu as
repoussé le Bien et tu t'es donné librement au Mal. Mais si tu l'as voulu par
ton libre arbitre, si tu as toujours plus rudement repoussé ma main qui
s'offrait à toi pour te tirer hors du gouffre, si tu t'es toujours plus éloigné
du port pour t'enfoncer dans la mer furieuse des passions, du Mal, peux-tu me
dire, à Moi, à Celui de qui je procède, à Celui qui m'a formé comme Homme
pour essayer de te sauver, peux-tu dire que nous t'avons haï ?
Tu m'as reproché de vouloir ton mal... Même l'enfant malade reproche au
médecin et à sa mère les remèdes amers qu'ils lui font boire et les choses
agréables qu'ils lui refusent pour son bien. Satan t'a rendu tellement
aveugle et fou, que tu ne comprends plus la vraie nature des précautions que
j'ai prises en ta faveur et que tu puisses arriver à appeler malveillance,
désir de te ruiner, ce qui était un soin prévoyant de ton Maître, de ton
Sauveur, de ton Ami pour te guérir ? Je t'ai gardé près de Moi... Je t'ai
enlevé l'argent des mains. Je t'ai empêché de toucher ce métal maudit qui te
rend fou... Mais tu ne sais pas, mais tu ne te rends pas compte que c'est
comme un de ces breuvages magiques qui éveillent une soif inextinguible, qui
produisent dans le sang une ardeur, une fureur qui mène à la mort ? Toi, je
lis ta pensée, tu me reproches : "Et alors, pourquoi pendant si
longtemps m'as-tu laissé être celui qui était chargé de l'argent ?"
Pourquoi ? Parce que si je t'avais empêché plus tôt de toucher l'argent, tu
te serais vendu plus tôt et tu aurais volé plus tôt. Tu t'es vendu quand
même, parce que tu pouvais voler peu de choses... Mais Moi, je
devais essayer de l'empêcher sans violenter ta liberté. L'or est ta
ruine. À cause de l'or tu es devenu luxurieux et traître..."
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262> "Voilà ! Tu as cru aux paroles de Samuel ! Je ne
suis pas..."
Jésus, dont la parole s'était animée de plus en plus, mais sans jamais
prendre un ton violent ou annonciateur de châtiment, pousse un cri imprévu de
domination, je dirais de fureur. Il darde son regard sur le visage que Judas
a levé pour dire cette parole et il lui impose un "Tais-toi !" qui
semble l'éclat de la foudre.
Judas retombe sur ses talons et n'ouvre plus la bouche.
Un silence pendant lequel avec un effort visible Jésus redonne à son humanité
une attitude tranquille, une maîtrise si puissante qu'elle témoigne à elle
seule du divin qui est en Lui. Il recommence à parler de sa voix habituelle,
chaude, douce même quand elle est sévère, persuasive, conquérante... Il n'y a
que les démons qui puissent résister à cette voix.
"Je n'ai pas besoin que Samuel ou n'importe qui parle pour connaître tes
actions. Mais, ô malheureux ! Sais-tu devant qui tu te trouves ? C'est vrai !
Tu dis que tu ne comprends plus mes paraboles. Tu ne comprends plus mes
paroles. Pauvre malheureux ! Tu ne te comprends même plus toi-même. Tu ne
comprends même plus le bien et le mal. Satan à qui tu t'es donné de multiples
façons, Satan que tu as suivi dans toutes les tentations qu'il te présentait,
t'a rendu imbécile. Mais pourtant, autrefois, tu me comprenais ! Tu croyais
que je suis Celui que je suis ! Et ce souvenir n'est pas éteint en toi. Et tu
peux croire que le Fils de Dieu, que Dieu a besoin des paroles d'un homme
pour connaître la pensée et les actions d'un autre homme ? Tu n'es pas encore
perverti au point de ne pas croire que je suis Dieu, et c'est en cela que
réside ta faute la plus grande. Car, que tu me crois tel, le prouve la peur
que tu as de ma colère. Tu sens que tu ne luttes pas contre un homme, mais
contre Dieu-même, et tu trembles. Tu trembles parce que, Caïn, tu ne peux
voir Dieu et te le représenter autrement que comme Celui qui se venge
Lui-même et qui venge les innocents. Tu as peur qu'il arrive pour toi comme à
Coré, Datan et Abiron et
à leurs partisans .
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Et pourtant, sachant qui je suis, tu luttes contre Moi. Je devrais te dire :
"Maudit !" Mais je ne serais plus le Sauveur... Tu voudrais que
Moi, je te chasse. Tu fais tout, dis-tu, pour y arriver. Cette raison ne
justifie pas tes actions, car tu n'as pas besoin de pécher pour te séparer de
Moi. Tu peux le faire, te dis-je. 263> Je te le dis depuis Nobé, quand tu es revenu vers Moi dans une pure matinée, souillé par le mensonge et l'impureté, comme si tu étais sorti de
l'enfer pour tomber dans la fange des porcs, ou sur la litière de guenons
libidineuses . J'ai dû faire
effort sur Moi-même pour ne pas te repousser avec le bout de la sandale comme
un chiffon dégoûtant et pour arrêter la nausée qui me bouleversait non
seulement l'esprit, mais aussi les entrailles. Je te l'ai toujours dit, même
avant de te recevoir, même avant de venir ici. Alors, c'est vraiment pour
toi, pour toi seul, que j'ai fait ce discours. Mais tu as toujours voulu
rester. Pour ta ruine. Toi ! Ma plus grande douleur ! Mais voilà que
tu penses et que tu dis, ô hérétique, chef de file de beaucoup qui viendront,
que je suis au-dessus de la douleur.
Non. Je ne suis au-dessus que du péché, que
de l'ignorance : au-dessus du péché puisque je suis Dieu, au-dessus de
l'ignorance car il ne peut y avoir d'ignorance dans une âme qui n'est pas
blessée par la Faute d'Origine. Mais je te parle comme Homme, comme l'Homme,
comme l'Adam Rédempteur venu pour réparer la Faute d'Adam pécheur, et pour
montrer ce qu'aurait été l'homme s'il était resté dans l'état où il fut créé
: innocent. Parmi les dons de Dieu à cet Adam n'y avait-il pas
peut-être une intelligence intacte et une science très grande, puisque
l'union avec Dieu versait les lumières du Père tout Puissant dans son fils
béni ? Moi, nouvel Adam, je suis au-dessus du péché par ma propre
volonté... Un jour, dans un temps lointain, tu t'es étonné
que j'ai été tenté, et tu m'as demandé si je n'avais jamais cédé. Tu t'en souviens ?
Et je t'ai répondu... Oui, comme je pouvais te répondre... Car toi, dès ce
moment, tu étais ainsi... un homme tellement déchu, qu'il était inutile de te
mettre sous les yeux les perles très précieuses des vertus du Christ. Tu n'en
aurais pas compris la valeur et... tu les aurais prises pour... des cailloux,
tant leur grandeur était exceptionnelle. Dans le désert aussi, je t'ai
répondu en te répétant les paroles, le sens des paroles
que je t'avais dites en allant vers le Gethsémani. Si cela avait été Jean ou même Simon le Zélote à me répéter cette
question, j'aurais répondu d'une autre manière, car Jean est un pur et il ne
l'aurait pas faite avec la malice avec laquelle tu la faisais, plein de
malice comme tu l'étais... et parce que Simon est un vieux sage et, sans
ignorer la vie comme Jean, il est arrivé à une sagesse qui sait contempler
tout événement sans en être troublé dans son moi. Mais eux ne m'ont pas
demandé si je n'avais jamais cédé aux tentations, à la tentation la plus
commune, à cette tentation. Car dans la pureté intacte du premier, il n'y a
pas de souvenirs de luxure, et dans l'esprit méditatif du second, il y aune
si grande lumière pour voir resplendir la pureté en Moi
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264> Tu as demandé... et je t'ai répondu, comme je pouvais. Avec
cette prudence qui ne doit jamais
se séparer de la sincérité, l'une et l'autre saintes aux yeux de Dieu. Cette
prudence qui est comme le triple voile tendu entre le Saint et le peuple,
tendu pour cacher le secret du Roi. Cette prudence qui règle les paroles
selon le sujet qui les entend, selon sa capacité intellective de comprendre,
sa pureté spirituelle et sa justice. Car certaines vérités, dites à des gens
souillés, deviennent pour eux objet de risée, non de vénération... Je ne sais si tu te
souviens de toutes ces paroles. Moi je m'en souviens, et je te les répète
ici, en cette heure où toi et Moi sommes tous les deux sur le bord de
l'Abîme. Parce que... Mais il n'est pas besoin de dire cela. Je l'ai dit dans le désert en réponse au "pourquoi"
que ma première explication n'avait pas apaisé : "Le Maître ne s'est
jamais senti supérieur à l'homme pour être le 'Messie'. Au contraire, sachant
qu'il était l'Homme, il a voulu l'être en tout sauf pour le péché. Pour être
maître, il faut avoir été élève. Moi, je savais tout comme Dieu. Mon
intelligence divine pouvait me faire comprendre même les luttes de l'homme,
par puissance intellective et intellectuellement. Mais un jour quelqu'un de
mes pauvres amis aurait pu me dire : 'Tu ne sais pas ce que cela veut dire
d'être homme et d'avoir les sens et les passions'. Le reproche aurait été
juste. Je suis venu ici pour me préparer non seulement à la mission, mais
aussi à la tentation, à la tentation satanique, car l'homme n'aurait pas pu
avoir de pouvoir sur Moi. Satan est venu à la fin de mon union solitaire avec
Dieu, et j'ai senti que j'étais l'Homme avec une vraie chair sujette
aux faiblesses de la chair : la faim, la lassitude, la soif, le froid. J'ai
senti la matière avec ses exigences, le moral avec ses passions. Et si par ma
volonté, j'ai dompté dès leur naissance toutes les passions qui ne sont pas
bonnes, j'ai laissé croître les saintes passions". Te souviens-tu de ces
paroles ?
Et j'ai dit encore, la première
fois, à toi, à toi seul : "La vie est un don saint et alors
elle doit être aimée saintement. La vie est un moyen qui sert à la fin, qui
est l'éternité". J'ai dit :
"Donnons alors à la vie ce qui lui sert pour durer et pour servir
l'esprit dans sa conquête : continence de la chair dans ses appétits,
continence de l'esprit dans ses désirs, continence du cœur dans toutes les
passions qui appartiennent à l'humain, et élan sans limites vers les passions
du Ciel : amour pour Dieu et le prochain, volonté de servir Dieu et le
prochain, obéissance à la voix de Dieu, héroïsme dans le bien et dans la
vertu". Et tu m'as dit, alors, que Moi je le pouvais parce que j'étais
saint, mais que toi tu ne le pouvais pas, parce que tu étais un
homme jeune, plein de vitalité. 265> Comme si la jeunesse
et la vigueur étaient une excuse pour le vice, comme s'il n'y avait que les
vieux ou les malades, par suite de l'âge ou de la faiblesse, impuissants pour
ce que tu pensais, brûlé comme tu l'es par la luxure, qui fussent soustraits
aux tentations des sens ! J'aurais pu te répliquer tant de choses, alors.
Mais tu n'étais pas en état de les comprendre. Tu ne l'es même pas
maintenant, mais au moins maintenant tu ne peux sourire de ton sourire
incrédule si Moi je te dis que l'homme sain peut être chaste, s'il
n'accueille pas de lui-même les séductions du démon et des sens. La chasteté
est une affection spirituelle, c'est un mouvement qui se répercute sur la
chair et l'envahit toute entière, l'élève, la parfume, la préserve.
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Celui qui est saturé de chasteté n'a pas de place
pour les autres mouvements qui ne sont pas bons. La corruption n'entre pas en
lui. Il n'y a pas de place pour elle. Et puis, la corruption n'entre pas du
dehors. Ce n'est pas un mouvement de pénétration de l'extérieur dans
l'intérieur. Mais c'est un mouvement qui de l'intérieur, du cœur, de la
pensée, sort pour pénétrer et envahir l'enveloppe : la chair. C'est pour cela
que j'ai dit que c'est du cœur que sort la corruption sous toutes ses formes . Tout adultère,
toute luxure, tout péché sensuel, il n'en est pas dont l'origine soit à
l'extérieur, mais il vient de l'activité de la pensée qui, corrompue, revêt
d'un aspect excitant tout ce qu'elle voit. Tous les hommes ont des yeux pour
voir. Et comment arrive-t-il alors qu'une femme qui laisse indifférents dix
hommes qui la regardent comme une créature semblable à eux, qui la voient
même comme une belle œuvre de la Création, mais sans pour cela sentir se
soulever en eux des attraits et des imaginations obscènes, trouble-t-elle le
onzième homme et l'amène-t-elle à des désirs indignes ? C'est que
ce onzième a corrompu son cœur et sa pensée et où dix voient une sœur, lui
voit une femelle.
Pourtant, sans te dire cela alors, je t'ai dit que je suis venu justement pour les
hommes, non pour les anges. Je suis venu pour rendre aux hommes leur
royauté de fils de Dieu, en leur enseignant à vivre en dieux. Dieu est exempt
de luxure, ô Judas. Mais j'ai voulu vous montrer que l'homme aussi peut être
exempt de luxure. Mais j'ai voulu vous montrer que l'on peut vivre comme je
l'enseigne. Pour vous le montrer, j'ai dû prendre une vraie chair pour
pouvoir souffrir les tentations de l'homme et dire à l'homme, après l'avoir
instruit : "Faites comme Moi". Et tu m'as demandé si j'avais péché,
étant tenté. T'en souviens-tu ? 266> Je t'ai répondu, puisque
tu ne pouvais comprendre que j'eusse été tenté sans être tombé, car il te semblait que la tentation ne convenait pas pour le Verbe et
qu'il était impossible que l'Homme ne pèche pas, je t'ai répondu que tous
peuvent être tentés, mais que ne sont pécheurs que ceux qui veulent l'être.
Ton étonnement fut grand, tu ne croyais pas, au point que tu as insisté :
"Tu n'as jamais péché ?" Alors tu pouvais être incrédule. Nous nous
connaissions depuis peu. La Palestine est pleine de rabbis dont la doctrine
qu'ils enseignent est l'antithèse de la vie qu'ils mènent. Mais maintenant tu
sais que je n'ai pas péché, que je ne pèche pas. Tu le sais que la tentation,
même la plus violente, tournée vers l'homme sain, viril, vivant parmi les
hommes, entouré par eux et par Satan, ne me trouble pas jusqu'au péché. Mais au
contraire, toute tentation, bien que de la repousser en augmentait la
virulence, car le démon la rendait toujours plus violente pour me vaincre,
était une plus grande victoire. Et ce n'est pas seulement pour la luxure,
tourbillon qui a tourné autour de Moi sans pouvoir ébranler ni érafler ma
volonté.
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Il n'y a pas de péché là où on ne consent
pas à la tentation, Judas.
C'est déjà un péché là où, même sans
consommer l'acte, on
accueille la tentation et où on s'y arrête. Ce sera un péché véniel, mais c'est déjà se diriger vers le
péché mortel qu'il prépare en vous, car accueillir la tentation et vous y
arrêter par la pensée, suivre mentalement les phases d'un péché, c'est vous
affaiblir vous-mêmes. Satan le sait, et c'est pour cela qu'il essaie des
coups répétés, espérant toujours que l'un d'eux pénètre et travaille à
l'intérieur... Après... il serait facile que celui qui est tenté se change en
coupable. Toi, alors, tu n'as pas compris. Tu ne pouvais comprendre.
Maintenant, tu le peux. Maintenant, tu mérites moins qu'alors de comprendre,
et pourtant je te répète ces paroles que j'ai dites à toi, pour toi, parce
que toi, et non pas Moi, es quelqu'un pour qui la tentation repoussée ne
s'apaise pas... Elle ne s'apaise pas parce que tu ne la repousses pas
totalement. Tu n'accomplis pas l'acte, mais tu en couves la pensée.
Aujourd'hui ainsi, et demain... Demain tu tomberas dans le vrai péché. C'est
pour cela que je t'ai enseigné, alors, de demander l'aide du Père contre la
tentation, je t'ai enseigné à demander au Père de ne pas t'induire en
tentation. Moi, le Fils de Dieu, Moi, déjà victorieux de Satan, j'ai demandé
de l'aide au Père parce que je suis humble. Toi, non. Tu n'as pas demandé au
Père le salut, la préservation. Tu es orgueilleux, et c'est pour cela que tu
t'enfonces... Te souviens-tu de tout cela ? Et peux-tu maintenant comprendre
ce que c'est pour Moi, vrai Homme, avec toutes les réactions de l'homme, et vrai Dieu, avec toutes les réactions de Dieu, ce que c'est pour
Moi de te voir ainsi : luxurieux, menteur, voleur, traître, homicide ?
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267> Sais-tu quel effort je
m'impose pour te supporter près de Moi ? Sais-tu quelle peine pour me
maîtriser, comme maintenant, pour accomplir jusqu'au bout ma mission sur toi
? Tout autre homme t'aurait saisi à la gorge, en te voyant voleur, occupé à
crocheter et à prendre l'argent, en te sachant traître, et plus que
traître... Moi, je t'ai parlé. Avec pitié, encore. Regarde. Ce n'est pas
l'été et par la fenêtre entre la brise fraîche du soir. Et pourtant je sue
comme si j'avais fatigué dans le plus rude travail. Mais ne te rends-tu pas
compte de ce que tu me coûtes ? De ce que tu es ? Tu veux que je te chasse ?
Non, jamais. Quand quelqu'un se noie, est un assassin celui qui le laisse
aller. Tu es entre deux forces qui t'attirent. Satan et Moi. Mais si je te
laisse, tu n'auras que lui seul. Et comment te sauveras-tu ? Et pourtant tu
me quitteras... Tu m'as déjà quitté par ton esprit... Eh bien : je
garde auprès de Moi, malgré cela, la chrysalide de Judas, ton corps dénué de
la volonté de m'aimer, ton corps inerte au Bien. Je la garde tant que tu
n'exiges pas aussi ce rien qu'est ta dépouille afin de la réunir à ton esprit
pour pécher avec tout toi-même... Judas !... Tu ne me parles pas, ô
Judas ! ? Tu n'as pas un mot pour ton Maître ? Tu n'a pas une prière à me
faire ?
Je n'exige pas que tu me dises : "Pardon !" Je t'ai pardonné trop
de fois sans résultat. Je sais que cette parole n'est qu'un son sur tes
lèvres. Ce n'est pas un mouvement de l'esprit contrit. Je voudrais un
mouvement de ton cœur. Es-tu mort au point de n'avoir plus un désir ? Parle !
As-tu peur de Moi ? Oh ! si tu me craignais ! Cela au moins ! Mais tu ne me
crains pas. Si tu me craignais, je te dirais
les paroles que je t'ai dites en ce jour lointain où nous parlions de
tentations et de péchés : "Moi je te dis que même après le Crime des
crimes, si celui qui en est coupable courait aux pieds de Dieu, avec un vrai
repentir, et si en pleurant il le suppliait de le lui pardonner en s'offrant
pour expier avec confiance, sans désespoir, Dieu le lui pardonnerait, et par
l'expiation le coupable sauverait encore son esprit". Judas ! Si tu ne
me crains pas, Moi, je t'aime encore. À mon amour infini, n'as-tu rien à
demander à cette heure ?"
"Non. Ou du moins une seule chose : que tu imposes à Jean de ne pas
parler. Comment veux-tu que je puisse réparer si je suis l'opprobre parmi
vous ?" Il le dit avec hauteur.
Et Jésus lui répond : "Et c'est ainsi que tu le dis ? Jean ne parlera
pas. Mais toi au moins, c'est Moi qui te le demande, agis de façon que rien
ne transparaisse de ta ruine. Ramasse ces pièces et
remets-les dans la bourse de Jeanne... Je m'arrangerai pour fermer le
coffre... avec le fer dont tu t'es servi pour l'ouvrir..."
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268> Et pendant que de mauvaise grâce Judas ramasse les
pièces qui ont roulé de tous côtés, Jésus s'appuie comme s'il était las au
coffre ouvert. La lumière baisse dans la pièce, mais pas assez pour ne pas
laisser voir que Jésus pleure sans bruit, en regardant l'apôtre penché pour
ratisser les pièces dispersées.
Judas a fini. Il va au coffre, il prend la grosse et lourde bourse de Jeanne
et y met les pièces, la ferme, et dit : "Voilà !" Il s'écarte.
Jésus allonge la main pour prendre le crochet rudimentaire fabriqué par Judas
et, d'une main qui tremble, il fait agir le déclic et ferme le coffre fort.
Puis, appuyant le fer contre son genou, il le plie en V, puis avec le pied il
finit de le déformer pour le rendre inutilisable et il le ramasse pour le
cacher dans son sein. Pendant qu'il le fait, des larmes tombent sur son
vêtement de lin.
Judas a finalement un mouvement de regret.
Il se couvre le visage de ses mains et il éclate en sanglots en disant :
*Maudit que je suis ! Je suis l'opprobre de la Terre !"
"Tu es le malheureux éternel ! Et penser que si tu voulais, tu pourrais
encore être heureux !"
"Jure-moi, jure-moi que personne ne saura rien... et moi, je te jure que
je me rachèterai" crie Judas.
"Ne dis pas : "et moi, je me rachèterai". Tu ne peux pas. Moi seul
puis te racheter. Celui qui auparavant parlait par tes lèvres ne peut
être vaincu que par Moi. Dis-moi la parole de l'humilité : "Seigneur,
sauve-moi !" et je te délivrerai de celui qui te domine. Ne comprends-tu
pas que je l'attends cette parole, plus que le baiser de ma Mère ?"
Judas pleure, pleure, mais il ne dit pas cette parole.
"Va ! Sors d'ici, monte sur la terrasse. Va où tu veux, mais ne fais pas
de scène bruyante. Va ! Va ! Personne ne te découvrira car je veillerai. À
partir de demain, tu garderas l'argent. Tout est inutile désormais."
Judas sort sans répliquer. Jésus, resté seul, s'abandonne sur un siège près
de la table et la tête appuyée sur ses bras croisés sur la table, il verse
des pleurs angoissés.
Quelques minutes après Jean entre doucement et il reste un moment sur le
seuil. Il est pâle comme un mort. Puis il court vers Jésus et l'embrasse en
suppliant : "Ne pleure pas, Maître ! Ne pleure pas ! Je t'aime aussi
pour ce malheureux..." Il le relève, l'embrasse, boit les pleurs de
son Dieu et pleure à son tour. Jésus l'embrasse, et les deux têtes blondes,
l'une près de l'autre, échangent larmes et baisers.
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269> Mais Jésus se domine bientôt et il dit : "Jean, par
amour pour Moi, oublie tout cela. Je le veux."
"Oui, mon Seigneur. J'essaierai de le faire. Mais Toi, ne souffre
plus... Ah ! Quelle douleur ! Et il m'a fait pécher, mon Seigneur. J'ai
menti. J'ai dû mentir car les femmes disciples sont revenues. Non, d'abord
ceux de la femme. Ils te demandaient pour te bénir. Un garçon est né sans
inconvénients. J'ai dit que tu étais retourné sur la montagne... Puis les
femmes sont venues et j'ai recommencé de mentir en disant que tu étais parti
et que peut-être tu étais à la maison où est né le garçon... Je n'ai rien
trouvé d'autre à dire. J'étais tellement abasourdi ! Ta Mère a vu que j'avais
pleuré et elle m'a demandé : "Qu'as-tu, Jean ?" Elle était
agitée... Elle paraissait savoir. J'ai menti pour la troisième fois en disant
: "Je me suis ému pour cette femme..." À quoi peut conduire le
voisinage d'un pécheur ! Au mensonge... Absous-moi, ô mon Jésus."
"Sois en paix. Efface tout souvenir de cette heure. Rien. Rien n'est
arrivé... Un rêve..."
"Mais ta douleur ! Oh ! comme tu es changé, Maître ! Dis-moi ceci, ceci
seulement : Judas s'est-il au moins repenti ?"
"Et qui peut comprendre Judas, mon fils ?"
"Aucun de nous. Mais Toi, si."
Jésus ne répond que par de nouvelles larmes silencieuses sur son visage
fatigué.
"Ah ! Il ne s'est pas repenti !..." Jean est terrifié.
"Où est-il maintenant ? L'as-tu vu ?"
"Oui. Il s'est montré à la terrasse, a regardé s'il y avait quelqu'un,
et n'ayant vu que moi, qui étais assis angoissé sous le figuier, il est
descendu en courant et il est sorti par le portillon du jardin. Et alors, moi,
je suis venu..."
"Tu as bien fait. Remettons en place ici les sièges dérangés et prends
l'amphore, qu'il n'y ait pas de traces..."
"Il a lutté avec Toi."
"Non, Jean. Non."
"Tu es trop troublé, Maître, pour rester ici. Ta Mère comprendrait... et
elle en aurait du chagrin."
"C'est vrai. Sortons... Tu donneras la clef à la voisine. Je te précède
sur les rives du torrent, vers le mont..."
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270> Jésus sort et Jean reste pour remettre tout en ordre.
Puis il sort à son tour. Il donne la clef à une femme qui a sa maison à
côté et il s'enfuit en courant parmi les buissons de la rive pour qu'on ne le
voie pas.
À une centaine de mètres de la maison, Jésus est assis sur un rocher. Il se
tourne au bruit des pas de l'apôtre. Son visage blanchit dans la lumière du
soir. Jean s'est assis par terre tout près de Lui, et il pose sa tête sur ses
genoux, en levant son visage pour le regarder. Il voit qu'il y a encore des
larmes sur les joues de Jésus.
"Oh ! ne souffre plus ! Ne souffre plus, Maître ! Je ne puis te voir
souffrir !"
"Et puis-je ne pas souffrir de cela ? Ma plus grande douleur !
Souviens-toi de cela, Jean : ce sera éternellement ma plus grande douleur
!Tu ne peux encore tout comprendre... Ma plus grande douleur..."
Jésus est accablé, Jean le tient serré, en l'embrassant à la taille, angoissé
de ne pouvoir le consoler.
Jésus lève la tête, ouvre ses yeux qu'il gardait clos pour retenir ses larmes,
et il dit : "Rappelle-toi que nous sommes trois à savoir : le coupable,
toi et Moi. Et que personne d'autre ne doit savoir."
"Personne ne le saura de ma bouche. Mais comment a-t-il pu ? Tant qu'il
prenait de l'argent à la bourse commune... Mais à cela !... J'ai cru être fou
quand je l'ai vu... Horreur !"
"Je t'ai dit d'oublier..."
"Je m'efforce, Maître. Mais c'est trop horrible..."
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